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Full text of "La crise haitienne contemporaine : retrospective et perspective dans la saisie du point critique d'aujourd'hui : une lecture d'historien-politologue"

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Leslie  F.  Manigat 

Professeur  des  Universités 
Ancien  Président  Constitutionnel  d'Haïti 


LA  CRISE  HAÏTIENNE 
CONTEMPORAINE 


(Une  lecture  d'Historien  VPolitologue) 

(Rétrospective  et  Perspective 
dans  la  saisie  du  Point  critique  d'aujourd'hui) 


Collection  du  CHUDAC 
Centre  «  Humanisme  démocratique  en  Action  » 
Port-au-Prince,  imprimerie  Media-Texte,  2009 


Digitized  by  the  Internet  Archive 
in  2015 


https://archive.org/details/lacrisehaitienneOOmani 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  1 


Leslie  F.  Manigat 

Professeur  des  Universités 
Ancien  Président  Constitutionnel  d'Haïti 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE 

(Rétrospective  et  Perspective  dans  la  saisie 
du  Point  critique  d'aujourd'hui) 

(Une  lecture  d'Historien-Politologue) 


Collection  du  CHUDAC 
Centre  «  Humanisme  démocratique  en  Action  » 
Port-au-Prince, 
Imprimerie  Media-Texte,  2009 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  2 


Conception:  Jasmin  Marcus 
(macusjfr@yahoo.fr) 

Dépôt  légal  :  Bibliothèque  Nationale  d'Haïti 
ISBN  No.  09-04-216 
DL:  99935-93-37-0 
Achevé  d'imprimer  sur  les  presses  de  Média-Texte 
au  mois  de  Mai  2009 

Imprimerie  MêÛtâ-*?e%& 

No.  89-A,  Rue  de  l'Enterrement,  Port-au-Prince,  Haïti,  W.l.  HT  61 13 
Tel  :  2223-7258/  34  02-0482/  37  93-0399 
E-mail  :  Joellorquet@yahoo.com 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  3 


La  crise  haïtienne  contemporaine 


//  y  avait  eu,  au  début,  une  tendance  à  donner  une 
vision  manichéenne  du  développement  et  du  sous- 
dévelopement,  en  distinguant  voire  en  opposant  les  deux 
termes  et  les  deux  réalités  qu'ils  recouvrent.  Aujourd'hui, 
grâce  à  une  observation  plus  fine  et  à  une  analyse  plus 
pointue,  j 'en  suis  arrivé  à  parler  de  surdéveloppement,  de  pays 
de  pointe  en  matière  de  développement,  d'hyperdévelopement, 
voire  de  «  overdevelopment  »,  ou,  en  sens  contraire,  de  semi- 
développement,  de  quart  de  développement,  de 
maldéveloppement  (misdevelopment),  de  pays  moins  avancés, 
de  pays  «  faillis  »  ou  «  fragiles  »,  de  pays  bloqués  ou  en 
stagnation,  de  pays  en  «  décroissance  »  ou  en  voie  de  sous- 
développement,  de  pays  rétrogrades  ou  en  «  dynamique  de 
recul  »,  que  sais-je  ?  Et  le  passage  d'un  niveau  à  l'autre  ou 
d'une  catégorie  à  l'autre  se  fait  souvent  par  une  crise 
structurelle  comme  celle  qui  fait  l'objet  de  cette  étude  :  «la 
crise  haïtienne  contemporaine  ».  Je  la  dédie  à  mon  peuple 
souffrant. 

Si  j'ai  eu  la  tentation  de  fixer  le  projecteur  sur  la 
période  des  années  1990s  à  la  célébration  du  bicentenaire 
(2004)  et  au-delà,  je  me  suis  vite  rendu  compte  que  ma  grille 
d'intellibilité  pour  cette  «  crise  haïtienne  contemporaine  » 
s 'étend  sur  tout  l 'espace-temps  historique  de  toute  la  période 
nationale,  c'est-à-dire,  de  Toussant  Louverture  à  nos  jours. 

Il  faut  peut-être  un  peu  d'immodestie  ou  plutôt  de 
lucidité  introspective,  pour  dire  que  depuis  mon  livre  sur 
«  l'Amérique  Latine  au  XXème  siècle  (1889-1929)  jusqu'aux 
deux  derniers  tomes  (4  et  5)  de  mon  «  Eventail  d'Histiure 
Vivante  d'Haiti  »  spécialement  consacrés  à  l'histoire 
diplomatique  et  relationnelle  haïtienne,  «  la  crise  haïtienne 
contemporaine  »,  déjà  dans  sa  première  édition  et  plus  encore 
dans  cette  dernière,  est  mon  meilleur  travail  ou,  en  tout  cas, 
celui  qui  m'a  procuré  la  plus  grande  joie  dans  l'exercice  de 
mon  métier  d'historien-politologue,  exception  faite  peut-être 
de  «la  substitution  de  l'hégémonie  américaine  à  la 
prépondérance  française  en  Haiti  dans  la  conjoncture  1910- 
1912  (publiée  en  1966).  Ce  n'est  pas  ma  «notice  bio- 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  4 


bibliographique  »  détaillée,  remise  à  jour  et  republiée  à  la  fin 
de  ce  volume  qui  me  contredirait.  Et  on  sait  que  le  plaisir 
intellectuel  vient  en  premier  lieu  dans  mon  échelle  des 
valeurs. 

Je  profite  de  cette  occasion  pour  remercier  tous  ceux 
qui  ont  contribué  à  la  réalisation  de  ce  projet  aujourd'hui 
achevé  en  une  deuxième  édition  refondue,  même  par  de 
simples  encouragements  à  la  première,  et  de  ceux-ci,  je 
détache  le  graphiste  Marcus  Jasmin,  mon  épouse  et  proche 
collaboratrice  Mir lande  et  ma  secrétaire,  étudiante  finissante 
à  l'université  Quisqueya  en  relations  internationales  Volmar 
Nelta  (Manouchka). 


L.F.M. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  5 


La  crise  haïtienne  contemporaine 
Avant-propos  de  la  deuxième  édition 

Un  des  meilleurs  historiens  du  20eme  siècle, 
Lucien  Febvre,  écrivait  à  un  éminent  collègue 
fondateur  comme  lui  de  l'Ecole  des  Annales,  Marc 
Bloch,  qu'un  livre,  datant  de  quelque  vingt  ans, 
devait  être  remis  sur  le  métier  pour  une  refonte 
d'actualisation.  Ma  «  crise  haïtienne 
contemporaine  »  a  treize  ans,  mais  je  profite  d'une 
seconde  édition,  pour  lui  faire  une  nouvelle  toilette 
que  l'évolution  de  ma  pensée  et  que  la  fuite  du 
temps  sous  la  pression  de  l'actualité,  rendent 
impérieuses  à  mes  yeux.  Surtout  que  l'ouvrage,  en 
forte  demande,  se  trouve  épuisé  depuis  des  années. 
Il  n'avait  donc  pas  à  attendre  le  temps  de  l'épreuve 
de  la  refonte  obligée  dont  des  maîtres  exigeants  ont 
estimé  l'échéance  recommandable,  sauf  d'illustres 
exceptions  de  produits  devenus  «  classiques  »  dans 
l'exercice  de  nos  métiers  d'intelligence. 

Crise  ?  J'ai  tourné  et  retourné  cette  notion  de 
crise  déjà  en  1958,  à  une  conférence  faite  pour 
l'Association  des  Etudiants  de  l'Ecole  Normale 
Supérieure,  avant  de  l'appliquer  à  une  situation 
encore  en  cours  de  durée  après  quelque  cent  quinze 
ans  d'existence.  Mais  le  Moyen-âge  avait  bien  eu  sa 
«  guerre  de  cent  ans  ».  Cependant,  une  crise,  avec 
tout  le  sens  originel  du  mot,  s'entend  aussi  comme 
une  phase  aiguë  d'une  maladie,  donc  passagère, 
dans  le  langage  médical,  ou  comme  un  événement 
fort  de  courte  durée  et  de  grande  intensité  (une 
crispation    collective)    dans    une    situation  en 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  6 

évolution,  comme  le  voient  les  historiens.  Eh  bien  ! 
la  crise  haïtienne  contemporaine  relève  des  deux 
sens,  comme  un  cycle  en  zigzag,  avec  ses  hauts  et 
ses  bas,  mais  en  plongée  fatale,  de  la  décadence 
dans  la  dernière  décennie  du  I9eme  siècle  à  l'abîme 
de  la  déchéance  que  constitue  la  prise  en  charge 
internationale  actuelle,  en  direction  historique 
dominante  de  déclin. 

C'est  la  même  crise  de  nature,  une  crise 
structurelle,  mieux  encore  :  une  crise  de  système. 
Je  me  réjouis  que  mes  analyses  et  réflexions  depuis 
que  j'ai  écrit  et  surtout  publié  ce  livre,  confirment  la 
thèse  de  départ  :  c'est  la  longue  crise  de 
dépérissement  de  la  société  traditionnelle  haïtienne. 

Mais  j'ai  eu  l'occasion  et  le  plaisir 
intellectuel  de  l'avoir  assise  dans  le  contexte  de 
réflexions  nouvelles  qui  lui  ont  donné  un  éclairage 
renouvelé  grâce  à  deux  théories  qui  me  sont  venues 
à  l'esprit  et  qui  sont  les  plus  significatives  de  ma 
thèse  centrale  :  l'explicitation  de  la  notion  de 
«  crise  »  chez  Gramsci  et  les  développements 
définitoires  de  la  notion  d' «  économie  régressive  » 
comme  système  chez  Edouard  Francisque. 

A  la  recherche  d'un  point  de  rencontre  entre 
les  deux  sur  la  base  d'un  constat  de  Francisque 
d'une  vie  plus  que  séculaire  de  la  crise  haïtienne 
contemporaine  équivalant  à  une  rigidité  à  mort  de 
celle-ci  en  quelque  sorte,  on  est  amené  a 
reconnaître  une  exigence  de  continuité 
théoriquement  rigide  qui  amène  Francisque  à  faire 
aboutir  sa  thèse  de  «  l'économie  régressive»  à  la 
mort  lente  mais  inéluctable  de  celle-ci  à  la  fin  du 
système,  comme  un  cancer  après  rémission.  En 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  7 

effet,  l'évolution  vers  cette  fin  ne  permet  pas  de 
«  rémission  »  vers  le  haut  dans  la  linéarité 
plongeante  de  son  cours  vers  le  déclin  terminal. 
Ceci  est  donc  bien  assimilable  à  un  cas  de  cancer 
sans  rémission.  «  A  partir  du  moment  où  elle  n  'est 
pas  contingente,  la  régression  est  nécessaire  »  écrit 
Francisque.  Il  a  beau  vouloir  se  réclamer  de 
François  Perroux  et  de  Gaston  Bachelard  pour 
sauver  par  un  deus  ex  machina  son  recours  à 
l'appel  de  la  contingence,  ici  invoqué 
paradoxalement  comme  «  une  imagination 
inventive  »  providentielle  de  la  science  elle-même 
admettant  l'existence  des  accidents  pour  les  besoins 
de  la  cause,  je  veux  dire,  pour  justifier  les  cas 
d'exception  ainsi  normalisés  !  Francisque  revient 
heureusement  dans  la  logique  de  sa  thèse  quand  il 
écrit  en  conclusion  qu'en  doctrine  générale  on  ne 
fait  pas  une  théorie  des  accidents  et  «  les 
phénomènes  de  régression  économique  ne  relèvent 
plus  de  la  contingence  »  Et  il  ajoute  :  «  On  peut 
définir  comme  étant  régressive  toute  économie  qui, 
au  cours  d'une  période  séculaire,  accuse  une  baisse 
tendancielle  de  son  produit  global  et  dont  le 
développement  est  inhibé  par  un  ensemble  ...de 
facteurs  dirimants». 

Tel  est  précisément  -  et  ici  nous  sommes 
d'accord  -  le  cas  d'Haïti  qui  sombre  dans  un  négatif 
prolongé  plus  que  séculaire  (on  peut  dire  : 
interminable).  Selon  les  statistiques  du  PNUD 
pour  l'année  2005,  La  République  Dominicaine 
voisine  a  élevé  son  PIB  par  habitant  à  huit  mille 
deux  cent  dix  sept  dollars  (  8.217  $),  en 
comparaison  avec  Haïti  dont  le  PIB  est  évalué  à 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  8 

mille  six  cent  soixante  trois  (1663  $)  pour  la  même 
année,  soit  cinq  fois  moins.  Dans  son  rapport  de 
2002,  la  Banque  Mondiale  a  été  jusqu'à  dire 
qu'Haïti  est  «  un  pays  en  décomposition  ». 

Le  pessimisme  inclus  dans  la  thèse  à  long 
terme  de  Francisque  est  cependant  battu  en  brèche 
par  l'ouverture  de  l'espace  en  sens  contraire  d'un 
postulat  optimiste  dans  l'heuristique  de  Gramsci  où 
le  neuf  non  seulement  a  sa  place  réservée  mais  est  le 
partenaire  obligé  pour  qu'il  y  ait  crise.  C'est  dans  ce 
sens  que,  même  dans  les  pays  indépendants  non 
occidentaux,  que  j'aime  citer  parceque  analogues  au 
cas  haitien  sur  ce  point,  les  crises  du  Japon  de  l'ère 
Meiji,  de  la  Chine  nationaliste  de  Sun  Yat-Sen,  et 
de  la  Turquie  de  Mustapha  Kemal  ont  été 
anticipatrices  et  accompagnatrices  de  la 
modernisation,  dans  ces  pays  sur  lesquels  le  vent  du 
«  grand  changement  »  a  soufflé  à  la  suite  de 
l'Europe  et  sous  son  influence.  Au  même  moment, 
il  a  soufflé  aussi  sur  Haïti,  pays  indépendant,  mais  il 
n'a  pas  apporté  la  pluie  bienfaisante  de  la 
modernisation  en  cours,  bien  qu'il  y  ait  eu  les 
équipes  de  modernisateurs  haitiens  remarquables 
qui  ont  illustré  l'image  du  pays  en  hausse,  mais  sans 
la  changer  suffisamment  par  rapport  aux  forces  du 
statu  quo  avec  leur  impact  globalement 
immobilisateur.  C'est  ce  qu'illustre  le  bilan  de  la 
balance  des  avoirs,  des  savoirs  et  des  pouvoirs  dans 
l'équilibre  de  puissance  («  balance  of  power  »)  de 
P  état-nation  haitien. 

L'étude  de  la  crise  haïtienne  contemporaine 
ravive  ainsi  ses  couleurs  d'une  édition  à  l'autre, 
comme  une  fresque  de  la  Renaissance  en  besoin  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  9 


restauration,  en  s 'enrichissant  de  l'apport  du  débat, 
que  j'ai  provoqué  mais  qui  n'a  pas  eu  lieu 
directement  en  face  à  face  entre  les  tenants  des 
deux  thèses  Franciscaine  et  Gramscienne  bien 
réelles  dans  leur  contrepoint.  Réelles  ?  Certes  oui, 
mais  à  la  vérité,  la  Gramscienne  domine  toute  La 
crise  haïtienne  contemporaine  comme 
problématique  générale,  dès  la  définition  de  la 
notion  de  crise  que  j'ai  adoptée  pour  sa  centralité 
dans  mon  travail,  avant  même  ma  découverte  de  sa 
formulation  originale  et  opératoire  chez  Gramsci 
lui-même,  c'est-à-dire  dans  la  latinité  européenne 
idéologiquement  la  plus  avancée. 

Sur  ce  chapitre,  on  peut  noter  que  la  crise  de 
la  latinité  en  Haïti  est  aussi  curieusement  la  crise  de 
la  société  traditionnelle  haïtienne  elle-même.  Dans 
mon  ouvrage  de  1995,  aujourd'hui  épuisé,  j'avais 
déjà  essayé  de  théoriser  en  définissant  la  crise 
haïtienne  contemporaine.  En  utilisant  le  support 
conceptuel  de  Gramsci  en  terme  de  définition 
générique  du  vocable  de  crise,  j'ai  voulu  cerner  le 
moment  présent  de  cette  crise  structurelle  haïtienne 
plus  que  centenaire.  A  partir  de  la  fin  du  19e  siècle, 
vers  1 896  pour  être  plus  précis,  Haïti  allait  «  entrer 
en  sous-développement  »  après  et  pour  avoir  raté  la 
modernisation  que  d'autres  pays  indépendants 
comme  elle,  ont  instaurée,  le  Japon  avec  l'ère  Meiji 
(le  grand  changement),  la  Chine  avec  le 
Kuomintang  nationaliste  de  Sun  Yat  Sen,  la 
Turquie  en  mutation  avec  Mustapha  Kemal  Atatûrk 
et  les  pays  d'Amérique  Latine  les  plus  avancés  des 
«  caudillos  »  de  progrès.  Mais  Haïti  n'a  pas  pu  ni  su 
faire  le  passage  de  la  société  traditionnelle  à  la 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  10 

société  en  voie  de  modernisation.  Elle  en  est  restée 
au  dépérissement  de  celle-là  sans  pouvoir  lui 
substituer  celle-ci. 

C'est,  en  conséquence,  un  interminable 
passage  de  la  société  traditionnelle  à  la  société 
moderne  qui  caractérise  ce  que  j'ai  appelé  «  la  crise 
haïtienne  contemporaine  ».  Dans  mes  analyses 
centrales  pour  faire  comprendre  et  expliquer  cette 
crise  structurelle  de  rupture  systémique  toujours 
différée,  j'ai  fini  donc  par  trouver  le  mot  de 
Gramsci  qui  définit  la  crise  comme  la  confrontation 
entre  l'ancien  et  le  nouveau.  Mais  il  fallait  être  plus 
pointu  sur  la  précision  du  moment.  Et,  dans  le  cas 
qui  nous  concerne,  c'est  le  moment  où  l'ancien 
dépérit  sans  pouvoir  s'en  aller  et  que  le  neuf  frappe 
à  la  porte  sans  pouvoir  encore  s'affirmer 
décisivement.  Tout  en  vivant  le  dépérissement  de 
sa  société  traditionnelle  avec  son  charme  désuet 
élitiste  au  sommet  et  sa  convivialité  native  à  la  base 
mais  aussi  les  affres  de  la  pauvreté  massive  de  sa 
majorité  et  l'insatisfaction  de  ses  besoins  primaires 
(«  The  passing  of  a  traditional  society  »),  Haïti  est 
restée  fondamentalement  une  société  traditionnelle 
en  mal  d'enfantement  chronique  de  sa  société 
moderne.  C'est  «  une  catastrophe  qui  végète  » 
d'une  expression  que  j'ai  empruntée  à  Céline.  De 
1904  à  2004,  d'un  centenaire  d'indépendance  à  un 
bicentenaire,  c'est  finalement  et,  en  tout  cas, 
fondamentalement,  la  même  crise  systémique  si 
bien  que  le  diagnostic  de  1904  n'est  pas 
structurellement  différent  du  diagnostic  de  2004 
sinon  que  la  déchéance  de  1904,  déjà  vécue  et 
dénoncée,  est  devenu  par  dégradation  érosive,  le 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  11 

naufrage  de  2004.  Est-ce  pourquoi  j'ai  pu  définir, 
sans  choquer,  la  crise  haïtienne  contemporaine 
comme  le  blocage  du  passage  d'un  système  social  à 
un  autre  dans  un  hiatus  inter-systémique. 

Le  mouvement  de  bascule  dans  la  crise 
actuelle  se  fera-t-il  en  faveur  de  la  modernisation  ou 
de  la  chute  dans  un  chaos  non  auto-géniteur  de 
résurgence  organisatrice  comme  le  veut  une  théorie 
optimiste  du  chaos,  ou  alors  générateur  de 
recolonisation  sous  le  nom  d'une  prise  en  charge 
internationale  pour  réalimenter  les  accus  déchargés 
d'une  modernisation  toujours  ratée  ?  Les 
impossibilités  alternatives  seraient  la  révolution 
violente  nostalgique  d'un  castrisme  originel  de  1959 
à  mettre  ici  hors  de  cause,  ou  le  coup  d'état 
récupérateur  de  la  tradition  impossible  dans  les 
circonstances  actuelles  qui  le  voueraient  à  un  échec 
fatal,  ou  alors  la  dérive,  sans  intervention,  vers 
l'archaïsme  des  formes  arriérées  de  retour  vers  la 
semi-horde  simili-tribale,  à  exclure.  Le  passé 
d'Haïti  ne  le  mérite  pas,  ni  son  peuple  aux 
ressources  humaines  d'une  grande  richesse.  Il  ne 
faudrait  pas  noircir  outre-mesure  une  situation  déjà 
inquiétante.  Malgré  ses  tribulations  actuelles,  le 
pays  est  en  détresse  certes,  mais  aussi  en  attente. 

Une  solution  conjoncturelle  est  le  passage 
obligé  mais  encore  difficile  vers  les  élections 
annoncées,  qui  doivent  être  acceptables  pour  être 
acceptées,  antichambre  espérée  de  la  reprise  de  la 
triple  modernisation  à  mener  en  même  temps, 
politique,  économico-financière,  et  socio-culturelle. 
Il  faut  une  stratégie  politique  consistant  à  réaliser 
graduellement    mais    simultanément    ces  trois 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  12 


modernisations  -  précisons  la  nature  du  triplet  :  la 
modernisation  politique  (  que  nous  appelons 
aujourd'hui  la  démocratisation,  incluant  les 
élections  libres,  le  pluralisme  politique,  et  la 
promotion  des  droits  humains  avec  l'état  de  droit  ), 
la  modernisation  économico-financière  (que  nous 
appelons  aujourd'hui  la  croissance  auto-soutenue  et 
le  développement  durable),  et  la  modernisation 
socio-culturelle  (que  nous  appelons  aujourd'hui  le 
développement  humain  poursuivi  dans 
l'épanouissement  individuel  par  la  justice  sociale  et 
l'équité  vers  un  objectif  de  chances  égales  pour 
tous).  Changer  la  vie  dans  ou  hors  la  latinité  -  et 
plus  dans  que  hors  -  c'est  «  faire  la  politique 
autrement  »  comme  j'aime  à  le  répéter,  dans  le  rejet 
des  populismes  liberticides  -  non  à  un  troisième 
populisme  -et  selon  «  les  nouveaux  impératifs  de  la 
conjoncture  »  en  mettant  fin  à  la  corruption  en 
faveur  de  l'honnêteté,  fin  à  l'ignorance  de  la  science 
de  diriger  les  hommes  en  faveur  de  la  compétence 
dans  la  gouvernance  et  la  gestion  de  la  chose 
publique,  et  fin  à  l'incivisme  indifférent  des 
gouvernants  et  des  gouvernés  en  faveur  du  sens  du 
bien  public.  La  latinité  moderne  peut  y  contribuer 
en  y  mettant  la  dose  d'un  humanisme 
technologique  conçu  comme  capable  de  faire  valoir 
et  prévaloir  les  valeurs  morales  d'inspiration 
chrétienne  et/ou  universaliste,  autrement  dit  une 
latinité  dépouillée  de  son  égocentrisme  tendanciel 
même  défensif,  pour  s'ouvrir,  comme  c'est  sa  vrai 
vocation  pluraliste  et  diversifiante,  aux  vents  du 
large  mondialisateurs. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  13 


Profitons-en  pour  renouveler  les  termes  du 
binôme  latinité  et  africanité,  en  nous  gardant 
d'assimiler  la  latinité  à  la  modernité  désirée,  et  de 
percevoir  l'africanité  en  termes  de  traditionalisme 
obsolète,  mais  en  profitant  de  Tune  et  de  V autre 
pour  élargir  la  gamme  de  la  sensibilité  de  notre 
haïtianité.  Ce  qui  est  successif  peut  être  synchrone 
pour  historiser  une  polarité  antagoniste.  Je  pense  à 
la  latinité  haïtienne  dans  sa  relation  avec  l'africanité 
quand  je  relis  deux  beaux  textes  qui  sont  mes 
compagnons  de  réflexion,  l'un  dans  Jean  Beaufret 
commentant  le  fragment  67  d'Héraclite  : 

«  Le  jour  n  'est  jour  que  par  la  nuit  en  lui 
sous-tendue,  et  la  nuit  ne  répand  ses  ténèbres  qu  'en 
abritant  en  elle  la  menace  croissante  du  jour  en 
voie  d'éclore  ». 

Et  l'autre  de  Victor  Hugo  : 

«  Mais  le  jour  a  besoin  de  la  nuit  pour 
enfanter  V aurore  qui  est  plus  belle  que  lui  ». 

Crise  de  la  société  traditionnelle,  crise  de  la 
latinité.  En  finir  avec  la  société  traditionnelle  pour 
une  société  moderne,  sans  prétendre  opérer  une 
tabula  rasa,  implique  d'en  finir  avec  le 
traditionalisme  incorporé  aussi  bien  dans  la  latinité 
que  dans  l'africanité  pluri-séculaires.  Mais 
aujourd'hui  la  modernité  avance  de  plus  en  plus, 
chez  nous,  avec  le  visage  d'une  latinité  et  d'une 
africanité  nouvelles  qui  se  font  up  to  date  au 
bénéfice  de  toute  ses  parties  prenantes  dans  le 
concert  mondial  et  la  concertation  globale  à 
direction  technologique  actuellement  nord- 
américaine  incontestable.  Bien  des  francophones  en 
Haïti  voudraient  s'assurer  d'une  touche  de  latinité 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  14 

devant  procurer  à  notre  peuple  un  supplément 
d'âme  sous  la  forme  d'un  art  de  vivre  qui  ne  se 
conçoit  pas  sans  joie  de  vivre.  Destin  d'un  modèle 
humaniste  qui  sait  sourire  à  la  vie  dont  une  latinité 
dépassée  garde  cependant  la  nostalgie. 

Dans  l'enjeu  des  chocs  de  la  mondialisation 
actuelle,  le  dépérissement  de  la  latinité  en  Haïti  est- 
il  inévitable  ?  Oui.  Mais  alors,  où  cette  reine 
détrônée  trouverait-elle  refuge,  comme  concept 
humaniste  ?  En  son  sens  figuré,  j'ose  dire  :  chez  les 
multitudes  afro-asiatiques  qui  font  le  nombre 
aujourd'hui  par  rapport  à  un  occident  délatinisé  au 
sens  propre  du  mot  ?  Au  fond,  ce  qui  reste  de  la 
latinité  aujourd'hui  n'est-ce  pas  cette  emprise 
immatérielle  d'une  entreprise  œcuménique  de  la 
civilisation  qui  a  promu  les  valeurs  citoyennes  et 
républicaines  en  les  marquant  du  sceau  de  la 
suprématie  du  droit  dès  l'époque  de  la  Rome 
antique,  première  consécration  de  la  latinité  ?  Les 
latins,  ce  sont  les  afro-asiatiques  d'aujourd'hui  par 
rapport  aux  anglo-saxons  privilégiés  des  I9eme  et 
20ème  siècles. 

Plus  que  dans  le  niveau  de  vie,  d'expression 
quantitative,  c'est  dans  le  genre  de  vie  que  la  latinité 
a  offert  un  modèle  humaniste  qui  sourit  à  la  vie.  La 
nostalgie  de  ce  sourire  peut-elle  en  assurer  la 
reproduction  à  l'épreuve  des  temps  changeants  de 
l'histoire  humaine  ?  La  latinité  en  Haïti,  partie 
prenante  de  cette  nostalgie,  est  une  expérience 
insulaire  vécue  au  rythme  labile  du  temps  historique 
de  chez  nous.  Et  à  ce  temps  spécifique,  on  peut 
appliquer  comme  à  tout  temps,  le  constat  éternel  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  15 

la  latinité  mis  en  capsule  par  Virgile  :  Fugit 
irreparablile  tempus  :  il  fuit  le  temps  et  sans  retour. 

C'est  par  rapport  à  ce  constat  de  fuite  sans 
retour  de  l'histoire  universelle  que  nous  devons 
réagir,  nous  autres  de  la  nouvelle  histoire  haïtienne 
à  ré-écrire,  pour  circonscrire  ou  raviver  des  non- 
retours  de  passés  qui  se  sont  faits  apparemment 
irréversibles  sans  nous  ou  même  avec  nous,  mais 
dont  nous  avons  besoin  pour  en  faire  des  matins 
fertiles.  Inventorions  les  ressources  qui  ont  fait  la 
richesse  des  autres  et  dont  on  nous  dit  qu'elles  sont 
présentes  dans  notre  sous-sol  ou  sur  notre  sol  ou 
dans  nos  capacités  de  travail  comme  elles  l'étaient 
quand  ce  pays  avait  la  réputation  d'être  «  la  perle 
des  Antilles  »  ?  Avons-nous  cet  iridium  qui  est  un 
minéral  de  l'âge  nucléaire  ?  Sans  oublier  la  mangue 
devenue  première  dans  la  liste  de  nos  exportations, 
et  notre  rhum  Barbancourt  record  mondial  de 
qualité,  comme  le  fut  notre  café  classé  en  tête  au 
XIXème  siècle  sans  démériter  aujourd'hui.  Mais 
osons  sortir  de  la  vérité  des  autres  pour  des 
incursions  du  merveilleux  dans  notre  passé  vécu  à 
réhabiliter.  La  Grèce  antique  faisait  parler  et  agir  les 
dieux  dans  la  transition  vers  les  hommes- 
personnages  acteurs  de  leur  nouvelle  histoire 
racontée  désormais  en  faits  réels  de  la  première 
révolution  positiviste  contemporaine  chez  un 
Thucydide  par  exemple  (comparez  la  guerre  de 
Troie  à  la  guerre  du  Péloponnèse).  Interrogeons  les 
présocratiques  dépassés  certes,  mais  aussi  les 
cartésiens  radicaux  restés  longtemps  incrédules 
devant  les  découvertes  de  la  relativité  einsteinienne 
à  l'échelle  «  démesurée  »  de  l' infiniment  petit  ou  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  16 

rinfiniment  grand.  Ce  que  je  veux  dire,  c'est  qu'il 
n'y  a  plus  de  diktat  définitif  de  la  pensée 
scientifique  occidentale,  mais  fou  serait  celui  qui  ne 
serait  pas  impressionné  par  sa  vadilité  et  sa 
pertinence  phénoménales.  Un  ami  à  moi,  médecin 
de  profession,  praticien  apprécié  aux  Etats-Unis  où 
il  s'est  installé,  a  écrit  un  ouvrage  comparant  les 
approches  et  affinités  du  vodou  avec  la  théorie 
quantique  !  Je  ne  suis  pas  qualifié  pour  en  disserter, 
mais  l'entreprise  pourrait  ne  pas  être  insensée. 

N'ayant  pas  peur  d'être  intimidé  à  explorer 
notre  égo-histoire  parce  que  Voltaire  et  Marx 
semblent  nous  barrer  la  route  par  leur  apport 
définitivement  acquis  à  remodeler,  car  Toussaint 
Louverture  et  Henri  Christophe  ont  été  des 
«  génies  »  reconnus  par  l'histoire  universelle  sans 
avoir  été  leurs  tributaires.  Mais  notre  émancipation 
de  la  tutelle  paradigmatique  des  deux  premiers 
aurait  un  coût  difficile  à  évaluer,  car  certaine 
ignorance  dégrade.  On  disait  volontiers  que  nous 
vivons  dans  un  monde  trop  vieux,  et  c'est 
maintenant  que  naît  l'univers  à  nos  yeux.  On  a 
«  assisté  »  récemment,  sur  notre  écran  de  télévision, 
à  une  collusion  spectaculaire  de  deux  étoiles  dans 
notre  galaxie.  Qui  dirait  que  les  laboratoires  et 
praticiens  hindous  allaient  avoir  une  expertise  dans 
le  domaine  de  la  santé  qui  attire  les  patients 
américains  les  mieux  scientifiquement  informés  ? 
Mon  frère  haitien,  le  monde  est  à  toi,  mais  es-tu  en 
mesure  et  en  situation  et  en  volonté  d'apprivoiser 
l'utopie  en  réceptacle  dans  ta  matière  grise  ?  Mon 
ami  Kesner  Pharel  est  passé  maître  dans  la 
vulgarisation  des  nouvelles  technologies.  Il  en 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  17 

faudrait  un  millier  pour  les  28.750  kms  carrés  de 
notre  territoire.  On  croit  que  j'ai  entonné  un  hymne 
à  «  l'élevage  »  d'un  nouvel  homme  haitien.  Mais 
c'est  de  partout  que  se  prépare  un  nouvel  homme  et 
dans  de  meilleures  conditions  de  maturation.  Le 
Che  (Guevara)  s'est  battu  en  vain  pour  cela,  mais  il 
avait  un  point  de  côté.  Eric  Hobsbawm  le  fait  mais 
par  ses  écrits.  Héritier  de  Lucien  Febvre  et  de  Marc 
Bloch,  Braudel  l'historien  en  a  rêvé  et  le  rêve  n'en 
était  pas  insensé  de  la  science  historique  à  l'action 
politique  qui  en  est  «  une  science  appliquée  ».  La 
science  du  21ème  siècle  est  en  train  de  le  fabriquer. 
Soyez  médiocres  ou  géniaux,  mourez  connus  ou 
inconnus,  mais  pas  «  sans  histoire  »  car  c'est 
d'histoire  qu'on  a  besoin.  Ce  n'est  pas  pour  rien 
mais  pour  inviter  à  méditer,  que  j'ai  dressé  pour 
mes  étudiants,  un  jour,  un  croquis  comparatif  de 
Christophe  et  de  Pétion  pour  un  débat  sur  leur 
temps,  le  passé  qui  les  a  forgés  comme  héros 
illustres,  le  présent  qui  les  a  construits  et  admis  dans 
la  catégorie  des  «  hommes  qui  font  l'histoire,  et  le 
futur  qui  m'a  permis  de  les  «  déconstruire  »  pour  les 
«  ressusciter  à  la  recherche  de  leur  vérité  contestée. 
Ce  schéma,  on  peut  s'amuser  à  le  reproduire  pour 
vos  «jeux,  débats  et  combats»  d'historiens  en 
herbe,  à  la  recherche  de  découvertes  et  trouvailles 
(heuristique)  et  d'interprétations  pour  une  meilleure 
compréhension  (herméneutique).  On  a  opposé 
Pétion  à  Christophe  et,  de  fait,  ils  se  sont  opposés  à 
mort,  dans  une  guerre  civile  fratricide  et  en  deux 
états  séparés.  Et  s'ils  étaient  complémentaires  ? 
Christophe  et  son  Royaume  par  rapport  à 
Pétion  et  sa  République  : 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  18 


Un  croquis  comparatif 


Henri  Christophe  Alexandre  Pétion 


Noir 

Mulâtre 

Général    (militaire  de 
carrière) 

Général  (militaire  de 
carrière) 

Propriétaire  foncier 
(belles  plantations) 

Propriétaire  foncier 
(belles  plantations) 

Position  :  chef  du  Nord 

Position  :  chef  de 
l'Ouest  et  du  Sud 

Chef  de  file  du  camp  de 
Toussaint 

cnet  de  tile  au  camp  de 
Rigaud 

Ancien  esclave  noir 

Ancien  aiiranchi 
mulâtre 

Lieutenant     dans  les 
armées     de  Toussaint 
dans  la  guerre  du  Sud 

Lieutenant  dans  les 
armées  de  Rigaud  dans 
la  guerre  du  Sud 

Sa      formation  dans 
1  armée  indigène 

Sa  formation  dans 
1  armée  française 

Fondateur  d'un  Royaume 

Fondateur  d'une 
République 

Autoritaire 

Débonnaire 

Despotisme  éclairé  mais 
capable  de  cruauté 

Dictateur  en  fait 
présenté  pour  un 
démocrate 

Massacre  de  mulâtres  en 
1812 

Assassinat  de 
Dessalines  en  1806 

Organisation  de  l'Etat  : 
efficience 

Organisation  de  l'Etat  : 
indolence 

Patriote    intraitable  de 
sentiments  pro-anglais 

Bon  Haitien  avec  des 
convictions  francophiles 

Armée  :    effectif  total 

Armée  :    effectif  total 

LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  19 


24.000  hommes 

25.800  hommes 

Coefficient     personnel  : 
un  homme  de  génie 

Coefficient  personnel  : 
un  homme  de  talent 

Politique       extérieure  : 
intransigeance  et 
initiatives 

Politique  extérieure  : 
conciliation  et 
concessions 

L'historien  le  plus  sérieux  a  des  moments 
où  il  peut  s'amuser  en  cherchant  à  découvrir  la 
vérité.  Il  nous  faut  satisfaire  notre  besoin  d'histoire. 
Les  charrettes  de  la  Révolution  française  de  1789  ne 
transportaient  pas  que  les  voués  à  la  guillotine,  avec 
un  Lavoisier  sur  le  banc  fatal.  Les  hommes  gagnent. 
Les  hommes  se  trompent.  Les  hommes  échouent.  Et 
l'échec  des  uns  nourrit  le  succès  des  autres  à 
condition  de  travailler  tous.  On  connaît  ma 
théorie  sur  la  fécondité  des  échecs.  C'est  la 
définition  de  la  nouvelle  ambition! 

Vous  êtes  à  la  recherche  de  l'explication  de 
la  crise  haïtienne  contemporaine  ?  Regardez  le 
monde  actuel  pour  y  trouver  quelques  clefs. 
Historiens,  ne  soyons  pas  passéistes.  L'histoire 
immédiate  est  potentiellement  la  plus  riche  de 
toutes. 

Quand  j'ai  publié  la  première  édition  de  ce 
livre,  on  était  à  un  moment  d' auto-flagellation  à 
voir  venir  l'échec  du  bicentenaire  comme  cela  avait 
été  le  cas  pour  le  centenaire.  La  réalité  vécue 
sombrait  dans  la  réalité  perçue  au  point  que 
l'apocalypse  des  débuts  de  notre  XXIème  siècle 
semblait  pousser  encore  plus  dans  le  pire  des 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  20 


abîmes,  un  pays  dont  je  disais  que  «  le  point 
critique  »  était  déjà  atteint  et  le  seuil  de 
ringouvernabilité  franchi.  L'écho  de  cette  analyse 
d'alors  s'est  diffusé  pendant  dix  ans,  de  la  première 
édition  de  1995,  épuisée  depuis  déjà  longtemps,  à  la 
seconde  d'aujourd'hui  révisée,  augmentée, 
actualisée  et  pratiquement  refondue  en  un  nouveau 
livre  dans  ce  livre  neuf.  L'impression  négative  de  la 
conjoncture  d'alors  s'est  confirmée  devant  la  réalité 
des  statistiques,  mais  la  conscience  diffuse  s'est 
nuancée  d'une  volonté  de  rupture  amorcée  chez 
ceux  qui  ne  se  résignent  point  d'un  constat  de  décès 
collectif.  C'est  peut-être  là  un  signe  de  changement 
insuffisant  pour  passer  d'un  pessimisme  certain  à  un 
incertain  optimisme.  Mais  j'ai,  à  dessein,  fait 
revivre  et  remis  en  exergue,  le  mot  de  Vladimir 
Yankelevitch  :  «  Hélas,  donc  en  avant  !  ». 

En  ce  premier  mai  2009,  fête  du  travail  et 
fête  des  travailleurs,  anniversaire  du  doyen  de  la 
presse  écrite  et  emblème  de  la  rénovation  du  plus 
vieux  titre  de  média,  portant  le  retour  du  printemps 
à  l'aube  de  son  réveil  quotidien,  en  ce  mois  le  plus 
beau  pour  croyants  et  non  croyants,  aux  approches 
d'un  nouveau  «  Livres  en  folie  »  2009,  dont  le  cru 
millésimé  scande  annuellement  les  succès  d'une 
production  féconde  de  l'intelligence  haitienne,  au 
seuil  de  mon  entrée  dans  ma  quatre-vingtième 
année  d'une  existence  porteuse  des  espérances  de 
plusieurs  générations,  jeunes  et  vieux,  à  prier  pour 
que  le  grain  ne  meure,  «  en  ce  moment 
crépusculaire  »  chanté  par  le  poète,  je  rends  grâce 
au  ciel  de  pouvoir  me  réjouir  d'être  en  mesure 
d'offrir  encore,  octogénaire  impatient  d'arriver  à 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  21 


cette  échéance  rare  des  huit  décennies,  selon 
l'appréciation  d'une  voix  chère  et  autorisée,  ce 
livre-témoin  que  «  le  meilleur  Leslie  »  est  toujours 
possible. 

Clôserie  des  Palmiers,  Marin-en-Plaine,  le  premier 
mai  de  l'an  2009. 

Leslie  F.  Manigat 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  22 

La  crise  haïtienne  contemporaine 

Un  bref préambule  de  présentation  : 
Histoire  d'un  mot,  histoire  d'une  idée 

Une  commande  filiale  affectueuse,  qu'il 
m'était  difficile  d'ignorer,  est  à  l'origine  d'une 
version  toute  première,  je  dirais  aujourd'hui,  au  vu 
des  résultats,  abrégée,  en  tout  cas  plus  modeste  de 
format,  d'un  projet  d'ouvrage  plus  étoffé,  depuis 
quelques  temps  déjà  dans  mon  esprit,  sur  «  la  Crise 
haïtienne  au  XXème  siècle  ».  Un  constat  de  crise 
longue  à  expliquer  s'imposait  à  mon  entendement  à 
la  suite  d'innombrables  interventions,  réunions 
conférences,  et  conversations  au  cours  desquelles 
j'avais  été  amené  à  développer  mes  pensés  et 
réflexions  sur  l'état  dépressif  d'une  situation 
haïtienne  qui  perdurait  désespérément.  A  partir  de 
cet  avant-goût  en  première  mouture,  j'ai  depuis  lors, 
de  préférence,  porté  l'accent  sur  le  côté 
«  illustration  d'une  grille  d'intelligibilité  »  dont  cet 
essai  me  donnait  l'occasion,  plutôt  que  sur  le  côté  « 
épaisseur  de  substance  événementielle  »  que  les 
matériaux  aujourd'hui  accumulés  permettent  de 
faire  valoir.  Non  pas  que  le  «  faire  comprendre  » 
l'ait  emporté  sur  le  «  faire  connaître  »,  les  deux 
étant  indissociables  en  matière  d'exigences 
scientifiques.  Mais  trop  souvent  j'entendais  dire 
autour  de  moi  :  «  je  ne  comprends  plus  rien  »  ou 
encore  «  c  'est  à  n'y  rien  comprendre  »  ou  encore 
«  j 'aimerais  bien  comprendre  !».. . 

J'ai  voulu,  sans  trop  tarder,  essayer  de 
répondre  à  cette  soif  et  même  de  combler  ce  déficit 


22  -a 


Le  café  :  Trieuses  au  repos  aux  Gonaives  et  torréfaction  paysanne  au  Borgne.  Le  triage  est 
saisonnier,  se  fait  intégralement  à  la  main,  sélectionné  grain  à  grain,  pas  de  trieuse  métallique 
(1972-1980),  par  des  femmes  travaillant  à  même  le  sol,  pour  les  maisons  d'exportations 


La  torréfaction  est  principalement  pour  la  consommation  locale  -  ici  une  paysanne  au  Borgne  - 
et  le  marché  récent  de  la  diaspora 


22 -b 


Une  «  coumbite  »  (coopérative  paysanne)  en  action.  Le  travail  rural 
en  musique.  Voir  les  instruments  aratoires  et  les  instruments  de 
musique  d'accompagnement. 


Une  flotiile  de  voiliers  à  l'ancre,  moyens  de  transport  maritime  interurbain  et  de 
pêche  côtière  poissonneuse  tout  au  long  du  littoral  haïtien 


Toussaint  Louverture,  héros  haïtien  de  la  guerre  d'indépendance  nationale,  en  tenue  de  général 
français.  C'est  le  plus  grand  génie  de  la  race  noire  consacré  comme  tel  par  l'histoire  occidentale,  un  être 
multi-dimensionnel  («  il  y  avait  douze  hommes  en  lui  »)  et  universalisant  («  le  premier  des  noirs  » 
dialoguant  avec  «  le  premier  des  blancs  ».) 


La  nièce  de  Toussaint,  Léoncia  Legros,  portrait,  tableau  de  la  galerie  des  belle  noires  haïtiennes, 
selon  le  pinceau  de  Séjour  Legros.  Allure  reposée,  traits  fins,  les  yeux  doux,  un  décolleté  pas  trop 
audacieux  mais  souligné,  la  coiffure  défrisée  à  l'européenne,  une  robe  lestement  enveloppante  au  tissu 
chatoyant,  c'est  l'image  d'une  femme  ci  ehte  sans  extravagance.  Commentaire  Manigat. 


«  Joutte  »  Lachenais,  Madeleine,  portrait.  Compagne  favorite  de  Pétion  puis  de  Boyer,  égérie  de  l'époque 
du  règne  des  deux  chefs  d'état  successifs  dont  l'histoire  et  la  renommée  rapportent  qu'elle  passait  des  bras  de 
l'un  à  ceux  de  l'autre  dans  la  fidélité  de  la  gestion  des  affaires  de  l'Etat.  Belle  et  intelligente  «  femme  de 
pouvoir  »,  à  forte  corpulence  charnue  selon  l'esthétique  à  la  mode  du  temps.  Elle  a  eu  le  temps  de  bien  vivre 
en  cette  ère  de  la  jouissance  du  pouvoir  républicain  naissant.  Portrait  attribué  à  Colbert  Lochard. 
Commentaire  Manigat. 


Dessalines  et  Pétion  :  l'union  nationale  (tableau  d'un  peintre  Martiniquais  restauré).  Ce  tableau  allégorique 
représente  l'alliance  solidaire  entre  le  noir  et  le  mulâtre,  qui  nous  a  valu  l'indépendance  nationale.  Il  redit  la 
plus  belle  et  émouvante  formule  sortie  de  la  bouche  du  fondateur  :  «  Noirs  et  jaunes,  vous  ne  faites 
aujourd'hui  qu'un  seul  tout,  qu'une  seule  famille... Même  sort  vous  est  réservé,  mêmes  intérêts  doivent  donc 
vous  rendre  unis,  indivisibles,  inséparables.  Maintenez  cette  précieuse  concorde,  cette  heureuse  harmonie 
parmi  vous.  C'est  le  gage  de  votre  bonheur,  de  votre  salut,  de  vos  succès,  c'est  le  secret  d'être  invincibles  »  . 
Le  Dr  Léon  Audain,  chirurgien  de  classe  internationale  et  moraliste  éminent  du  tournant  des  19ème  et  20ime 
siècles,  appelait  déjà  notre  Père  fondateur  «  Dessalines  le  Grand  » 


Le  roi  Henri  Christophe,  héros  haitien  de  la  guerre  d'indépendance  nationale,  en  tenue  militaire  de  gala, 
dans  toute  sa  majesté.  L'homme  de  la  construction  de  «  la  Citadelle  »,  «  patrimoine  de  l'humanité  », 
l'homme  de  la  négociation  avec  le  tsar  de  Russie  Alexandre  Premier  pour  la  reconnaissance  de 
l'indépendance  haitienne,  l'homme  de  la  mission  anglaise  pour  l'éducation  nationale  sur  tout  le  territoire  et 
à  tous  les  niveaux  dans  son  royaume.  «  By  ail  standards,  he  is  a  great  man  »  (Wilberforce) 


Le  général  Bonnet,  grand  dignitaire  du  nouvel  état  haitien,  premier  ministre  des  finances  de  l'histoire  du 
pays,  «  grand  don  »  de  l'élite  foncière  latifundiste,  et  propriétaire  de  la  plus  grande  maison  haitienne 
d'import-export,  grand  maître  de  la  franc-maçonnerie 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  23 

de  comprendre,  par  une  analyse  dans  laquelle  je  me 
suis  efforcé  d'expliciter  la  méthode  d'explication  en 
mettant  à  jour  la  grille  d'intelligibilité  sous-jacente. 
Ainsi  est  née  cette  version  de  La  Crise  Haïtienne 
Contemporaine  ,  construite  à  partir  des  cartons  et  du 
«  background  »  de  La  Crise  Haïtienne  au  XXème 
siècle ,  et  d'un  ensemble  de  publications  miennes 
sur  divers  aspects  ou  divers  moments  de  ce  thème. 
Elles  ont  été  échelonnées  au  long  de  ces  cinquante 
dernières  années  dont  la  découverte  progressive  du 
cheminement  documentaire  accompagnait  les 
avancées  du  progrès  explicatif  en  heuristique  et  en 
herméneutique.  Tel  est  l'état  des  travaux  qui  ont 
abouti  à  la  production  de  ce  livre. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  24 

La  Crise  Haïtienne  Contemporaine,  un 
regard  d'historien-  politologue.  Une  grille  pour 
l'intelligibilité  de  la  crise  présente. 

(Rétrospective  et  prospective  dans  la 
saisie  du  point  critique  d'aujourd'hui) 

«  Hélas  !  Donc  en  avant  !  » 
Vladimir  Jankélévitch 

Il  y  a  cela  quarante-cinq  ans  (45),  je 
publiais,  au  Washington  Center  of  Policy  Research 
affilié  à  la  School  of  Advanced  International 
Studies  de  l'Université  Johns  Hopkins,  un  essai 
intitulé  Haïti  of  the  Sixties,  Object  of 
International  Concern  (Haïti  des  Années  1960s, 
Object  de  préoccupation  Internationale).  J'étais  loin 
de  prévoir  que  pareil  titre  s'appliquerait  encore 
mieux  à  la  situation  haïtienne  d'aujourd'hui,  près 
d'un  demi  siècle  plus  tard,  avec  la  crise  actuelle. 
Evidemment  je  n'allais  pas  reprendre,  en  1995, 
l'analyse  de  1964.  Et  pourtant,  toute  la  partie 
structurelle  en  Haïti  continue  de  tenir  validement 
pour  l'essentiel,  et  même  la  partie  conjoncturelle  ( 
l'ère,  pourtant  aujourd'hui  révolue,  de  la  dictature 
duvaliérienne  d'alors)  est  là  pour  nous  rappeler  que 
si  l'histoire  ne  se  répète  pas,  cependant  il  y  a  des 
constantes  qui  s'expriment  avec  suffisamment  de 
fréquence  pour  être  frappantes,  dans  la  logique  de 
cette  sensation  de  «  revécu  »  et  de  «  déjà  vu  »  que 
donnent  certains  retours  séquentiels  au  cœur  d'une 
conjoncture  pourtant  inédite  dans  sa  nouveauté. 
Serait-on  autorisé  à  dire,  pour  autant,  que  de 
François  Duvalier  à  Jean-Bertrand  Aristide,  plus 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  25 

cela  change  plus  c'est  la  même  chose  ?  Il  y  aurait 
sans  doute  du  pour  et  du  contre  dans  la  réponse 
honnête  et  objective,  ce  qui  n'étonne  pas  l'historien 
de  métier,  fort  de  l'expérience  acquise  dans 
l'exercice  de  sa  profession. 

Je  choisis,  cette  fois,  de  privilégier  la 
recherche  d'une  grille  d'intelligibilité  de  la  situation 
haïtienne  d'aujourd'hui  pour  aider  à  comprendre 
l'information  y  relative.  On  mésinterprète  trop 
souvent  le  sens  et  la  portée  des  données,  pour 
aboutir  à  une  perception  contre  véridique  de  la 
réalité  faute  d'un  cadre  adéquat  d'insertion  des 
événements  et  d'une  structure  critique  de  leur 
traitement.  A  moins  que  la  contre  vérité  ne  soit  un 
objectif  délibérément  et  opportunément  recherché  à 
la  suite  d'une  décision  nationale  et/ou 
internationale,  «  pour  tromper  son  monde  »  à  fin 
d'obéir  à  la  logique  des  intérêts  et  non  aux  intérêts 
de  la  logique  !  Notre  période  de  transition, 
incertaine,  chaotique  et  dangereuse,  vers  un  nouvel 
ordre  mondial,  s'est  révélée  un  terreau  fertile  pour 
la  désinformation  globalement  orchestrée  que 
permet  aussi  -  et  c'est  en  faire  un  bien  mauvais 
usage  -  l'extraordinaire  développement  de  la 
révolution  «  techtronique  »  des  communications 
globales. 

Marc  Bloch  commence  son  livre  Apologie 
pour  Vhistoire  ou  Métier  d'Historien    de  la 

manière  suivante  : 

«  Papa  explique  moi  donc  à  quoi  sert  l 'histoire  ». 
Ainsi  un  jeune  garçon  qui  me  touche  de  près, 
interrogeait,  il  y  a  peu  d'années,  un  père  historien. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  26 

Du  livre  qu  'on  va  lire,  j'aimerais  pouvoir  dire  qu'il 
est  ma  réponse  ». 

Etonnante  similitude  d'interpellation  filiale, 
soumettant  l'expérience  paternelle  au  test  de 
l'épreuve  de  justification  professionnelle  par 
l'administration  de  la  preuve  de  l'utilité  de  son 
métier  : 

«  Papa  je  voudrais  bien  comprendre  la  longue  crise 
que  traverse  le  pays.  En  quoi  l 'histoire  et  la  science 
politique  qui  sont  ta  spécialité  peuvent-elles  servir 
à  l 'expliquer  et  à  en  rendre  compte,  pour  aider  à  en 
sortir  à  bon  escient  ?  ». 

Ainsi  une  jeune  femme  qui  me  touche  de 
près,  interrogeait  récemment  un  père  historien 
politologue.  Des  pages  qu'on  va  lire,  j'aimerais 
pouvoir  dire  qu'elles  sont  ma  réponse. 

A  vrai  dire  voici  longtemps  que  je  suis 
interpellé  sur  la  crise  haïtienne  et  que  j'y  apporte,  au 
fil  des  ans,  la  réponse  de  l'historien-  politologue 
devenu  un  homme  politique.  Connaître, 
comprendre,  et  expliquer  Haïti  ont  toujours  été  ma 
passion  d'historien-  politologue.  Déjà  à  27  ans, 
jeune  professeur  écouté,  je  priais  les  meilleurs 
spécialistes  haitiens  connus  des  diverses  disciplines 
littéraires,  scientifiques  et  techniques  à  venir 
présenter  à  la  jeunesse  estudiantine  leurs  vues  sur 
les  divers  problèmes  du  pays  en  un  forum  -  débat 
de  sessions  bi-quotidiennes  durant  deux  mois,  que 
j'avais  organisé  avec  le  cercle  des  étudiants,  et 
baptisé  «  Cours  Universitaires  de  Vacances  »  dans 
l'été  de  1957.  A  50  ans,  c'est  à  dire  23  ans  plus  tard, 
je  récidivais  en  faisant  inviter  une  soixantaine 
d'intellectuels,  de  professionnels  et  de  techniciens 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  27 

haïtiens  de  toutes  tendances,  à  une  conférence  dont 
j'étais  l'initiateur  et  le  coordonnâtes,  sous  les 
auspices  de  l'Université  des  Travailleurs  de 
l'Amérique  Latine  (UT AL),  sur  Haïti  et  ses 
Problèmes  :  Analyse  (Diagnostic)  et  Proposition  de 
solutions  (Thérapeutique,  à  San  Antonio  de  Los 
Altos,  Caracas,  du  13  au  20  Juillet  1980.  Ce  sont  là, 
je  crois,  et  qu'on  me  permette  de  le  dire,  des 
initiatives  éloquentes  par  elles-mêmes  d'une  quête 
de  connaître,  de  comprendre  et  d'expliquer  le  mal 
haïtien  en  vue  d'y  apporter  le  remède  guérisseur 
trop  longtemps  requis,  à  travers  les  options 
librement  exposées  à  une  discussion  collective  de 
qualité. 

En  ce  qui  concerne  mes  travaux  personnels 
sur  l'histoire  et  la  politique  de  chez  nous,  plus  de 
quarante  ans  de  textes  d'analyses  sont  là  pour 
attester  que  je  n'ai  cessé  d'expliquer  Haïti  comme 
pays  en  situation  de  crise,  à  mes  compatriotes  et  au 
monde,  car  la  crise  ne  date  pas  d'hier.  J'ai  forgé, 
enseigné  et  publié  mes  outils  conceptuels,  mes 
instruments  de  saisie,  mes  approches  pour  la 
compréhension  et  mes  méthodes  pour  l'explication 
de  la  longue  crise  haïtienne  au  XXème  siècle,  en 
rendant  publics  les  résultats  de  mes  nombreuses 
analyses  historiques  et  politiques  dans  une  série  de 
monographies  illustratives.  Déjà  au  tout  premier 
début  de  ma  carrière  universitaire,  dans  mes  cours 
de  théorie  d'histoire  à  l'Ecole  Normale  Supérieure, 
j'insistais  à  mettre  en  relief  deux  idées 
fondamentales  sur  l'évolution  d'une  crise.  Celle  de 
«  crise  dans  la  crise  »  pour  définir  l'aggravation 
d'une   crise,   par   déploiement   progressif  mais 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  28 

cascadé,  en  profondeur  mais  par  paliers  des 
virtualités  de  ruptures  au  sein  de  son  contenu  global 
originel,  selon  les  lignes  de  fractures  analysables.  Et 
je  l'illustrais  par  ma  périodisation,  heuristiquement 
féconde,  des  trois  phases  de  la  révolution  de  1843. 
Et  celle  de  «pourrissement  d'une  crise»  pour 
définir  cette  situation  de  stagnation  empirante  qui  se 
maintient  parce  qu'on  persiste  à  ne  pas  pouvoir  ni 
vouloir  arriver  à  déboucher  sur  une  sortie  de  crise. 
Récemment,  on  a  découvert  chez  Céline  une 
expression  encore  meilleure  que  j'ajoute  à  ma 
panoplie  conceptuelle,  celle  de  «  catastrophe  qui 
végète».  Interrogeant  la  crise  de  1954-1957,  je  la 
voyais  sur  sa  surface  événementielle,  exprimer  une 
nouvelle  phase  du  «dépérissement  d'une  société 
traditionnelle  »  (le  cas  d'Haïti),  concept  que 
j'empruntais  à  Daniel  Lerner  (du  M.I.T.)  dont  je 
popularisais  le  livre  parmi  mes  étudiants  de  l'Ecole 
des  Hautes  Etudes  Internationales,  The  Passing  of 
a  traditional  Society . 

Devant  le  phénomène  du  duvaliérisme 
comme  réponse  à  la  crise,  j'ai  avancé  le  concept  de 
«  fascisme  de  sous-développement  »  dont  on  a  bien 
voulu  me  reconnaître  la  paternité.  Par  contre  dès  ses 
premières  expressions  nihilistes  au  grand  jour, 
significatives  d'une  radicalisation  de  la  volonté  de 
justice  sociale  (1986-1991),  j'ai  vu  dans  le 
mouvement  qui  deviendra  fameux  sous  le  nom  de 
«  Lavalas  »,  une  réponse  «  anarcho-populiste  »  à  la 
crise. 

A  vrai  dire,  depuis  quelque  temps  déjà,  donc 
bien  avant  la  commande  récente  de  ma  fille,  j'étais 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  29 

en  train  d'amasser,  sans  hâte,  les  matériaux  pour  un 
projet  de  livre  sur  «  la  Crise  Haïtienne  au  XXème 
siècle  »,  un  peu  sur  le  modèle  d'un  ouvrage  d'André 
Siegfried  sur  la  «  Crise  Britannique  au  XXème 
siècle  »  dont  les  analyses  pénétrantes  avaient  retenu 
ma  curiosité  spontanée  d'étudiant  sorbonnard, 
fraîchement  débarqué  au  «  Boule  Miche  » 
(boulevard  Saint  Michel,  au  Quartier  Latin)  au 
cours  de  l'automne  de  1948  et  sur  lesquelles  j'allais 
plancher,  par  nécessité,  trois  ans  plus  tard,  rue  Saint 
Guillaume,  à  l'Institut  d'Etudes  Politiques 
(«  Science  Po  »).  Mes  publications  successives 
devaient,  dans  mon  esprit,  me  servir  de  jalons  et  de 
points  d'appui.  Hier  encore,  dans  ma  dernière 
publication  «  Une  Seule  Voie  pour  deux  Voies.  Un 
Seul  Lit  pour  deux  Rêves  »,  un  ouvrage  de 
réflexion  rétrospective  et  prospective,  je  choisissais 
38  de  mes  essais  de  politique  et  d'histoire,  pour  les 
rappeler  plus  particulièrement  à  l'attention  des 
lecteurs  de  mes  écrits.  De  ces  analyses  d'historien- 
politologue,  j'ai  détaché  volontiers,  plus 
directement  en  relation  avec  notre  sujet  bien 
entendu,  une  liste  encore  plus  restreinte  de  16  titres 
parmi  ceux  que  je  préfère,  et  qui  balisent  mon 
itinéraire  d'études  et  de  recherches  d'une  grille  de 
lecture  de  la  crise  haïtienne.  Mais  plus  récemment, 
l'inventaire  publié  dans  ma  «  notice 
biobibliographique  »  en  a  recensé  une  soixantaine. 

Si  on  y  ajoute  mes  nombreux  messages, 
adresses,  déclarations  conférences  de  presse,  «  Ti 
koze  anba  tonel  »et  autres  écrits  politiques  de 
circonstance  depuis  Les  impératifs  de  la 
Conjoncture  (mai  1979)  jusqu'à  nos  jours  comme 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  30 

leader  politique  du  RDNP  (dont  la  longueur, 
souvent  soulignée,  était  calculée  à  dessein  pour 
accueillir  analyses  de  situation  et  mises  au  point 
conjoncturelles),  par  exemple  la  Lettre  aux 
Intellectuels  et  aux  professionnels  (1986),  les 
éléments  explicatifs  sont  donc  déjà  disponibles  et 
même  familiers  pour  ceux  qui  m'ont  lu.  Et 
cependant,  la  quantité  de  gens  qui  continuent  de 
dire  à  propos  de  la  situation  haïtienne  :  «  je  ne 
comprends  pas  »  demeure  effrayante.  Certes,  je 
sais  bien  que,  d'une  part,  on  ne  lit  presque  plus  pour 
trouver  matière  à  réflexion,  mais  seulement  matière 
à  information  («  zin  »),  et  d'autre  part,  chez  nous, 
on  oublie  vite.  Le  mal  n'est  pas  haïtien.  Il  est  fils  du 
temps.  Même  s' agissant  de  la  France,  Céline,  dans 
son  style  inimitable,  disait  : 

«  Les  gens  ont  que  le  temps  de  lire  30  pages...  il 
parait!  Au  plus  !  ...C'est  l'exigence  !  Ils  déconnent 
16  heures  sur  vingt  -quatre  ans,  ils  dorment,  ils 
coïtent  le  reste  comment  trouveraient-ils  le  temps 
de  lire  cent  pages  ?  »  . 

Mais  ce  n'est  pas  une  excuse.  C'est  pourquoi 
sans  renvoyer  pour  autant  aux  calendes  grecques  le 
grand  projet  d'un  magnum  opus  sur  «  la  crise 
Haïtienne  au  XXème  siècle  »,  je  me  suis  dit  que  ce 
qu'il  faut  faire  maintenant,  pour  répondre 
immédiatement  à  la  curiosité  légitime  filiale  et 
collective,  c'est  d'offrir  une  grille  d'intelligibilité  de 
la  complexité  de  la  situation  haïtienne  (pour  aider  à 
comprendre  globalement)  et  d'illustrer  par  une 
brève  analyse-synthèse  assez  totalisante  pour 
dégager  l'unité  de  la  problématique  générale  «  la 
catastrophe  qui  végète  »)  à  travers  la  diversité  elle- 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  31 

même  des  thématiques  dont  les  termes  de  traitement 
font  problème  sur  les  divers  terrains  critiques  où  se 
joue  la  compétition  politique.  Celle-ci  se  fait 
instantanément  histoire,  mais  elle  attend  de  nous 
que  nous  la  rendions  productrice  de  véritables  et 
bonnes  solutions  d'avenir. 

Ma  réponse  d'aujourd'hui  est  donc,  pour 
parer  au  plus  pressé,  une  lecture  plus  rapide,  plus 
modeste  et  donc  moins  élaborée,  d'historien- 
politologue  professionnel  de  la  crise  haïtienne 
actuelle,  en  explicitant  la  grille  d'intelligibilité  sous- 
jacente  à  cette  lecture,  selon  les  paradigmes  de  ces 
deux  sciences  sociales  ici  confondues  (comme,  ce 
semble,  elles  doivent  l'être)  :  la  science  historique 
et  la  science  politique. 

Mon  propos  tient  en  3  propositions  générales 
que  j'ai  voulu  simples  pour  aider  à  décortiquer  une 
situation  complexe. 

La  première  :  la  situation  actuelle  est  un  point 
d'aboutissement  provisoire,  c'est-à-dire  le  produit 
d'une  évolution  en  cours.  C'est  la  pesanteur 
historique  avec  les  contraintes  projectionnelles 
contre  laquelle  elle  se  bat  et  dont  elle  subit  la 
direction,  capable  ou  non  d'Infléchir  celle-ci.  C'est 
cette  capacité  précisément  d'infléchir  la  direction 
venue  du  passé  vers  l'avenir  que  l'on  veut 
construire,  qui  est  en  cause  aujourd'hui. 

La  seconde  :  la  situation  actuelle  a  pour  toile 
de  fond  une  «  crise  générale  »  que  j'analyse 
essentiellement  en  un  enchevêtrement  de  trois 
composantes  majeures  (ma  théorie  bien  connue  des 
«  trois  crises  »  accumulées  et  confondues,  si  bien 
qu'on  ne  peut  traiter  valablement  l'une  sans  tenir 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  32 

compte  des  deux  autres).  C'est  ce  traitement  frontal, 
simultané  et  coordonné  de  ces  trois  crises,  qui 
constitue  le  défi  du  jour. 

La  troisième  :  la  situation  actuelle  semble 
avoir  atteint  un  «  point  critique  »  qui  s'exprime  de 
manière  superficielle  en  termes  d'une 
interrogation  :  «  crise  des  élections  ou  crise  de 
régime  ?  »,  mais  qui,  en  profondeur,  montre  le  pays 
une  fois  de  plus  et  de  manière  cruciale,  «  à  la 
croisée  des  chemins  ».  A  ce  carrefour  de  la 
massification  générale  en  train  (processus 
endogène)  et  de  la  mondialisation  (contrainte 
exogène),  quelle  option  de  changement  pour  quel 
type  de  modernisation-libéralisation- 

démocratisation  et  surtout,  comment  la  rendre 
opérationnelle  ?  Ceux  qui  font  l'histoire  à  l'heure 
actuelle  (les  décideurs  individuels,  collectifs  ou 
institutionnels)  ne  savent  pas  tous,  ni  toujours, 
l'histoire  qu'ils  font,  et  ce  n'est  certainement  pas,  en 
tout  cas,  jusqu'ici,  celle  qui  va  clairement  dans  le 
sens  du  plus  grand  bien  au  plus  grand  nombre  et  de 
l'intérêt  national. 

Une  fois  de  plus,  le  pays  arrive  a  l'heure 
décisive  du  bon  choix,  et  cette  fois,  il  ne  faudrait 
pas  que  comme  précédemment,  de  l'intérieur  et/ou 
de  l'extérieur,  on  l'en  détourne,  à  l'orée  du  XXI 
ème  siècle,  comme  on  l'a  fait  en  «  contenant  »  puis 
en  «  détruisant  »  le  despotisme  éclairé  de 
Christophe  le  civilisateur,  au  début  du  XIXème 
siècle  :  c'était  pourtant  alors  la  voie  du  salut  ;  ou  en 
infligeant  au  pays  une  guerre  civile  (1883,  l'année 
terrible)  en  plein  milieu  de  l'expérience  de 
modernisation  autoritaire  de  Salomon  le  réalisateur  : 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  33 


c'était  pourtant  alors  la  voie  du  développement  ;  ou 
en  empêchant  l'avènement  de  l'humanisme 
démocratico-libéral  d'Anténor  Firmin,  le  national- 
progressiste  au  début  du  XXème  siècle  :  c'était 
pourtant  alors  la  voie  du  renouveau 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  34 

PREMIERE  PARTIE 

La  pesanteur  historique  du  passé  présent 

Première  proposition.  La  situation  actuelle  est  un 
point  d'aboutissement  provisoire,  c'est-à-dire  le 
produit  d'une  évolution  en  cours,  qui  a  enregistré 
les  «constantes  »  du  pareil  au  même  à  travers  les 
changements  conjoncturels. 

Hier  et  aujourd'hui,  les  "constantes  du  pareil 
au  même"  à  travers  les  changements  évolutifs. 
Immuables  et  Changeantes  réalités  (Analyse  du 
comment  et  du  pourquoi) 

Il  demeure,  en  dépit  de  l'érosion  du  temps, 
une  solidarité  de  «  ressemblances  »  malgré  les 
«  différences  »  entre,  d'une  part,  le  passé  originel 
(structurel  et  mental)  du  système  colonial,  même 
après  avoir  été  brisé  de  manière  violente  et  radicale 
par  la  révolution  des  esclaves  pour  la  liberté,  pour  la 
terre  et  pour  l'indépendance  nationale  et,  d'autre 
part,  le  présent  d'aujourd'hui,  lointain 
aboutissement  momentané  du  processus  des 
changements  opérés  au  cours  d'une  évolution 
historique  inachevée.  C'est  l'héritage  colonial  puis 
national,  avec  ses  sédimentations  et  ses  érosions 
différentielles  sous  forme  d'atavismes  et  de 
résistances,  de  séquelles  et  de  résidus,  de  positions 
et  de  résurgences  d'autant  plus  possibles  que,  chez 
nous,  la  longue  durée,  en  l'altérant  certes,  maintient 
le  passé  vivant. 

En  interrogeant  par  exemple  la  permanence 
du  regard  étranger  sur  notre  pays,  il  suffit  de  lire  les 
premières  manifestations  d'intérêts  de  visiteurs  ou 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  35 


de  consuls  britanniques  comme  Barskett  (1818), 
Harvey  (1827),  Franklin  (1828)  et  Mac  Kenzie 
(1830),  les  observations  d'enquêtes  menées  par 
Schœlcher  (1843),  les  récits  analytiques  de  Gustave 
d'Allaux  (1856),  les  compte-rendus  de  séjour  du 
pasteur  Bird  (1869),  les  notations  du  consul  anglais 
Spencer  St  John  (1884),  le  livre  de  témoignages  de 
Paul  Déléage  (1886)  après  une  mission 
diplomatique  chez  nous,  les  rapports  confidentiels 
de  la  légation  de  France  en  janvier-mars  1896  et 
ceux  de  la  légation  des  Etats-Unis  vers  la  même 
époque,  avec  un  noir  de  valeur  comme  Frédéric 
Douglass,  chef  de  mission  diplomatique  des  USA 
en  Haïti  etc.  Que  sais-je  encore  ?  Tous  du  XIXème 
siècle  commençant  et  finissant,  et  puis  les 
descriptions  et  analyses  de  nos  réalités  d'Haïti 
Thomas  au  XXème,  y  compris  jusque  dans  les 
actuelles  années  1990s,  pour  comprendre  à  quel 
point  Haïti  est  un  conservatoire,  malgré  les 
changements  indéniables  à  travers  les  récitatifs  des 
conjonctures.  On  dit  qu'il  ne  faut  jamais  affirmer 
sans  illustration,  mais  celles-ci  sont  légions,  de 
source  nationale  aussi  bien  qu'étrangères  d'ailleurs. 
Tel  le  français  Frédéric  Martin,  employé  puis 
associé  de  la  maison  Bonnet,  qui  décrivit,  ravi, 
l'énormité  et  la  facilité  des  gains  que  réalise  le 
commerce  import-export,  au  début  de 
l'indépendance  :  «  Une  cargaison  suffit  à  enrichir 
son  homme  ».  Cela  ne  sonne-t-il  pas  familier  à  nos 
oreilles  d'hommes  d'avant  la  crise  de  1986?  Et 
pourtant,  cela  se  passait  dans  les  premiers  jours  de 
l'indépendance  nationale.  Tel  article  de  Céligny 
Ardouin,  que  j'ai  déjà  cité  ailleurs,  nous  parle  de  la 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  36 

prolifération  désordonnée  et  envahissante  du  petit 
commerce  de  souk,  déjà  sous  Pétion  : 
«  Le  commerce  devint  le  refuge  de  toutes  les 
industries  ;  partout  on  ne  vit  que  des  boutiques, 
dans  les  villes,  les  bourgs,  les  carrefours  des 
grandes  routes,  les  habitations  même  en  furent 
couvertes  ». 

Ne  dirait-on  pas  un  constant  d'aujourd'hui  ? 
tel  fameux  chapitre  7  du  livre  de  Schoelcher 
Colonies  étrangères  et  Haïti  ou  tel  «  mémoire 
confidentiel  »  sur  la  société  haïtienne  envoyé  par 
Pichon  au  Quai  d'Orsay  nous  rappelle,  comme  un 
remake,  la  description  de  la  société  haïtienne  sous  le 
régime  de  Lescot,  avant  la  «  révolution  de  1946  ». 
Ou  les  analyse  sociales  du  livre  de  Lionel  Paquin 
sur  Les  Haïtiens.  Telle  scène  singulière  de 
cannibalisme  rituel  rapportée  avec  complaisance  et 
racisme  par  Spencer  St.  John  trouve 
malheureusement  un  écho  contemporain  dans  un 
fait  divers  peu  banal  dans  son  caractère 
exceptionnel,  de  cannibalisme  politique  à  la 
bestialité  primitive  récemment  attestée.  Telle 
encore  cette  conversation,  que  j'ai  déjà  utilisée 
ailleurs,  entre  deux  travailleurs  à  la  fin  du  siècle 
dernier  :  «  Vous  partez  aussi  ?  -  Mais  oui,  il  n'y  à 
rien  à  faire  ici  »,  accompagnée  du  commentaire  du 
journaliste  d'alors  : 

«  Pauvre  patrie,  tout  de  même,  que  ses  enfants 
abandonnent  avec  gaieté,  poussés  par  la  faim  et 
toutes  les  misères  »  ! 

Est-elle  d'hier  ou  encore  plus  d'actualité 
aujourd'hui  ?  Tel  ce  rapport  politique  de  la  Légation 
de  France  en  Haïti  au  Quai  d'Orsay  au  sujet  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  37 

«  /  'impatience  des  mécontents.  On  parle  beaucoup 
et  en  public,  ce  qui  pour  Haïti  est  un  symptôme 
assez  grave,  mais  on  n  'agit  pas  ». 
Et  plus  loin  : 

«  Tout  Haïtien  suffisamment  instruit  se  croit,  en 
effet,  destiné  à  occuper  la  première  magistrature  de 
son  pays  »  (12  janvier  1896). 

Tel,  deux  mois  plus  tard,  un  autre  rapport  de 
la  même  légation  portant  ce  jugement  : 
«  De  l 'avis  général,  ce  pays  est  fini,  en  admettant 
même  qu'il  ne  devienne  la  propriété  des  Etats-Unis. 
Aucun  haïtien  ne  veut  plus  travailler,  le  travail 
prend  trop  de  temps  et  trop  de  peine.  Il  ne  pense 
qu  'a  faire  de  la  politique,  car  c  'est  le  seul  moyen  de 
faire  rapidement  fortune  ...  Quand  une  nation  en 
est  arrivée  là,  elle  n'est  pas  loin  de  perdre  son 
indépendance  »  (et  cela  date  du  13  mars  1896)  !). 

Ce  n'est  pas  la  peine  de  continuer  à  multiplier 
les  évocations  d'un  hier  qui  ressemble  étonnamment 
à  aujourd'hui  par  transmission  d'héritage,  malgré 
les  modifications  du  temps. 

C'est  d'abord  une  structure  de  base,  dont  les 
changements  d'hier  à  aujourd'hui  n'ont  pas  encore 
invalidée  au  point  de  la  rendre  méconnaissable 
comme  s'il  s'agissait  d'un  passé  disparu,  mort  et 
enterré.  Survit  encore  la  hiérarchie  sociale 
multidimensionnelle  du  «  système  des  deux  mondes 
superposés»  dont  j'ai  pu  dresser  la  liste  des 
antinomies  constitutives  et  caractéristiques,  la 
plupart  demeurant  encore  valables  pour  distinguer 
les  deux  segments  contrastés  de  la  population. 
Certes,  il  a  fallu  compter  avec  la  poussée  de 
catégories  sociales  intermédiaires  restées  longtemps 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  38 

en  porte-à-faux  et  jouant  le  rôle  de  classes 
moyennes  dans  une  structure  bipolarisée,  sans  en 
avoir  ni  le  statut  ni  la  consistance.  Mais  la  structure 
sociale  actuelle  ne  s'est  pas  encore  débarrassée  de 
sa  binarité  originelle  et,  dans  une  large  mesure,  on 
peut  encore  la  définir  par  des  dichotomies 
bicentenaires,  preuve  d'une  certaine  stabilité 
structurelle. 

Il  y  a  correspondance  de  rapports  entre  ces 
dichotomies,  ce  qui  permet  leur  mise  en  équation 
qualitative,  sur  le  modèle  de  l'analogie 
aristotélicienne  bien  connue  «  Soir  sur  jour  égale 
vieillesse  sur  vie  »,  analogie  qui  prend  la  forme 
d'une  proportion,  mieux  d'une  égalité  entre  deux 
rapports. 

Voici,  à  titre  d'illustration,  le  rappel  des 
dichotomies  de  la  structure  sociale  haïtienne 
traditionnelle  en  une  chaîne  de  dix-huit  équations  : 
minorité/majorité  =  littoral/mornes 
=  citadins/ruraux  =  riches  ou  aisés  /  pauvres  ou 
misérables 

=  commerçants  et  industriels  /  paysans  et 
cultivateurs 

=  instruits  /  analphabètes  =  métier  civilisation  de 
l'écriture  /  civilisation  de  l'oralité 
=  francophones  /  créolophones 
=  catholiques  /  vodouisants 

=  régime  politique  civil  /  régime  militaire  direct 
(chef  de  section) 
=  individualistes  /  coumbitistes 
=  mentalité  moderne  (19ème  -  20ème  siècle 
européens)  /  mentalité  archaïque  (antiquité-moyen- 
âge  européens) 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  39 

=  réseau  de  clientèle  /  solidarité  des  lakous 
=  occidentalisés  /  indigènes 

=  cosmopolitisme  de  la  blancophilie  /  ethno- 
nationalisme  de  la  négritude 
=  mulâtres/  noirs 

=  logique  rationnelle  et  scientifique  /  rationalité 

contradictoire  et  mythologique 

=  modèle  dépendant  /  modèle  autonome. 

Le  monde  privilégié  trouve  ses  racines 
constitutives  dans  la  réunion  des  termes  premiers 
de  chaque  dichotomie  comme  dominantes 
caractéristiques,  et  le  monde  défavorisé  dans  la 
réunion  des  termes  seconds  de  chaque  dichotomie 
comme  dominantes  caractéristiques.  Bien  sûr,  cet 
ordre  social  dualiste  a  connu  quelques  altérations. 
Et  même  quelques  dichotomies  peuvent  être 
devenues  plus  silencieuses  (la  question  de  couleur, 
aujourd'hui  un  «  silent  factor  »)  ou  moins 
contrastées  (créolophones-francophones)  ou  même 
syncrétiques  (catholiques-vodouisants),  tout  en 
demeurant  paramétriques,  car  l'évolution,  dans  sa 
dynamique  continuelle,  a  modifié  certaines  données 
et  produit  des  points  d'aboutissement  sans  cesse 
remis  en  cause.  Des  dichotomies  entrecroisées  par 
une  évolution  singulière  pouvaient  même  arriver  à 
se  faire  échec,  comme  dans  le  cas,  qui  fait  d'ailleurs 
problème  quant  à  sa  véracité  dans  le  réel  vécu 
concret,  évoqué  par  un  mot  attribué  à  Acaau 
«  Milat  pov  sé  nèg,  e  nèg  rich  se  milat  ». 

De  nouvelles  dichotomies  sont  apparues, 
principales  comme  celle  de  patron-ouvriers  dans  le 
monde  industriel  de  création  récente,  et  la 
ségrégation  résidences  aisées-  bidonvilles  dans  le 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  40 

monde  explosif  urbain  de  l'exode  rural,  ou 
secondaires,  comme  la  dichotomie  catholique- 
protestante  et  la  distinction  francophiles- 
américanophiles.  Il  faudrait  donc  remanier  cette 
liste  pour  dire  où  on  en  est  présentement  avec  telle 
dichotomie.  Mais  pour  notre  propos  ici,  (la 
pesanteur  historique  comme  legs  du  passé  dans  son 
évolution  inachevée,  il  suffit  que  le  profil  structurel 
identitaire  soit  encore  globalement  et  aisément 
reconnaissable,  malgré  les  changements  d'une 
évolution  en  cours. 

La  superposition  des  deux  mondes  dans  une 
organisation  du  maintien  des  inégalités  sociales  par 
la  domination  et  l'exploitation  au  sein  du  «  système 
de  la  société  traditionnelle  »  assurait  à  ceux  d'en 
bas  («  los  de  abajo)  un  minimum  de  satisfaction  des 
besoins  primaires  (la  campagne  grâce  à  une  dame 
Nature  alors  généreuse,  la  petite  exploitation  rurale 
sécuritaire,  la  koumbite  associative,  «  le  bonheur 
vivrier  »,  les  vertus  des  plantes,  la  case  familiale,  le 
bleu  denim  de  la  vareuse  paysanne,  la  houe  sous 
l'accablant  soleil  du  jour  tropical  succédant  au 
tambour  lancinant  des  mystères  dionysiaques  de  la 
nuit,  le  sens  de  la  fête  et  des  jeux),  pour  mieux 
garantir  à  ceux  d'en  haut  («  los  de  arriba  »)  le 
maximum  de  satisfaction  des  besoins  primaires, 
secondaires  et  tertiaires  (dame  Nature  évocatrice  de 
vacances,  monopole  exclusif  de  la  maison  urbaine, 
de  l'eau  courante  ,  de  l'électricité,  du  téléphone,  des 
études  secondaires  et  supérieures,  de  la 
photographie-souvenir,  du  cinéma,  de  la  radio,  puis 
la  télévision,  du  réfrigérateur,  de  l'automobile  et  du 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  41 

confort  moderne,  du  monopole  exclusif  des  voyages 
à  l'étranger  et  des  relations  internationales  ). 

Le  premier  monde  exportait  le  café,  le  bois  de 
campêche,  le  coton  et  autres  denrées  d'exportation 
achetés  du  second,  et  importait  les  instruments 
aratoires,  les  tissus  (collette  et  bleu  denim  surtout) 
et  les  produits  de  première  nécessité  (dont  l'huile  et 
les  salaisons)  vendus  au  second,  transférant  du 
même  coup  à  celui-ci  le  coût  de  la  détérioration  des 
termes  de  l'échange  qui  fut  une  des  premières 
plaintes  du  cahier  de  doléances  de  la  révolution 
rurale  d'Acaau  en  1844-1846,  avec  son  armée 
souffrante  de  paysans  revendicatifs  : 
«  Que  dit  le  cultivateur  auquel  il  a  été  promis,  par 
la  révolution,  la  diminution  du  prix  des 
marchandises  exotiques,  et  V augmentation  de  la 
valeur  de  ses  denrées  ?  il  dit  qu  'il  a  été  trompé  » 
déclare  Acaau  au  nom  de  la  «  population  des 
campagnes  ».  Et  puis  les  intérêts  immédiats  des 
deux  mondes  pouvaient  se  révéler  divergents  et 
entrer  en  conflit  à  partir  du  fond  de  tension 
constante  entre  la  soif  des  terres  des  paysans  pour  la 
polyculture  vivrière  et  la  demande  d'espace  des 
compradores  pour  les  produits  d'exportation  (sucre 
en  plaine,  café  dans  les  mornes).  Mais  le  premier 
monde  a  conscience,  dès  le  début,  de  sa  vocation  de 
pourvoyeur  de  la  classe  dirigeante.  Celle-ci  s'est 
tout  de  suite  vue  réunir  les  conditions  pour  remplir 
son  aptitude  à  la  domination,  à  savoir  qu'elle  se 
considère  et  constitue  comme  une  minorité 
délimitée,  cohérente,  consciente  d'elle-même  qui, 
détenant  le  pouvoir  et  donc  contrôlant  la  relation 
commandement-obéissance,    sait    défendre,  par 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  42 

l'action  collective  et,  s'il  le  faut,  par  le  recours  à 
l'autorité  de  l'état  détenteur  de  la  puissance 
publique,  des  intérêts  particuliers  de  ses  membres, 
l'ensemble  du  système  jouant  en  sa  faveur.  Un 
géographe  étranger  avait  calculé  que  jusque  dans  les 
années  1950s,  le  secteur  primaire  (c'est-à-dire  les 
9/10èmes  de  la  population,  tous  des  ruraux,  à 
l'intérieur  du  modèle  autonome)  produisait  les 
9/10èmes  des  exportations,  ce  qui  permettait  aux 
secteurs  secondaires  et  tertiaires,  (le  l/10ème  urbain 
de  la  population,  à  l'intérieur  du  modèle  dépendant) 
d'absorber  les  9/10èmes  des  importations.  Mais 
d'une  manière  générale,  la  convivialité  prévalait, 
même  dans  un  contexte  global  d'exploitation, 
d'injustice  et  de  duperies  d'un  contrat  social  léonin, 
qui,  en  tant  que  compromis  historique,  était  censé 
garantir  sa  part  (O  combien  inégale)  à  chacun  des 
deux  partenaires. 

Evoquant  en  1873  un  passé  récent  qu'il  a 
vécu,  Demesvar  Delorme  écrit  : 
«  On  se  souvient  de  l 'époque  où  la  campagne  offrait 
toute  sortes  de  facilités,  tous  les  charmes,  tous  les 
plaisirs.  On  n'a  pas  oublié  le  temps  où,  sous  la 
direction  d 'intelligents  commandants 

d'arrondissement,  des  parties  entières  de  la 
République  vivaient  dans  une  affluence  dont  on 
parle  aujourd'hui  avec  admiration...  Il  y  avait,  en 
ce  temps-là,  un  état  de  chose  tout  à  fait 
satisfaisant  ». 

Le  plus  souvent,  la  civilité  universelle  du 
rite  de  l'échange  de  salutations  «  Honneur- 
Respect  »  réglait  le  climat  formel  de  la  norme  des 
rapports  sociaux  harmonisés  à  l'intérieur  de  chaque 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  43 

monde  et  entre  les  deux  mondes,  la  distance  sociale 
étant  plutôt  assurée  par  la  différenciation  statutaire. 
Gérin  ne  disait-il  pas,  au  lendemain  de  la 
célébration  de  l'indépendance  nationale,  que,  même 
au  yeux  de  la  loi,  il  se  refusait  à  considérer  le  fils  du 
paysan  comme  l'égal  du  sien  ?. 

C'est  que  la  paix  sociale  était  autrement 
assurée.  A  partir  de  l'indépendance  nationale,  la 
mutation  sociale  qui  vit  la  nouvelle  classe 
dirigeante,  forcée  d'abandonner  la  grande  propriété 
foncière,  s'attacher  au  monopole  de  commerce 
import-export  devenu  la  principale  source 
d'enrichissement,  créa  une  bourgeoisie  d'affaires 
dont  la  crème  de  la  crème  fut  le  condominium  des 
«  négociants-consignataires  »  du  «  bord  de  mer  »  et 
des  gros  bonnêts  du  «  syndicat  financier  »,  vite 
placé  sous  la  direction  des  maisons  étrangères 
établies  sur  place.  Cette  catégorie  locomotive  de  la 
pyramide  socio-politique  exprime,  dès  l'assassinat 
de  Dessalines,  dans  l'acte  justificatif  de  cet 
assassinat  intitulé  Résistance  à  V oppression ,  sa 
détermination  à  sauvegarder  ses  intérêts  de  classe 
dominante  que  Dessalines  était  accusé  d'avoir 
foulés  aux  pieds  : 

«  Le  commerce  source  de  l 'abondance  et  de  la 
prospérité  des  Etats,  languissait  sous  cet  homme 
stupide,  dans  une  apathie  dont  les  vexations  et  les 
horreurs  exercées  sur  les  étrangers  ont  été  les 
seules  causes,  des  cargaisons  enlevées  par  la 
violence,  des  marchés  aussitôt  violés  que 
contractés,  repoussaient  déjà  de  nos  ports  tous  les 
bâtiments.  L'assassinat  de  Thomas  Thuat, 
négociant  anglais,  connu  avantageusement  dans  le 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  44 

pays  par  une  longue  résidence,  par  une  conduite 
irréprochable,  et  par  ses  bienfaits,  a  excité 
l 'indignation  ;  et  pourquoi  ce  meurtre  ?  Thomas 
Thuat  était  riche,  voilà  son  crime  !...  Les  négociants 
haitiens  ne  furent  pas  mieux  traités  ;  les  avantages 
même  qu'on  avait  l'air  de  vouloir  leur  accorder, 
n'avaient  été  calculés  que  sur  le  profit  qu'on 
pouvait  en  tirer  :  c  'était  des  fermiers  que 
pressuraient  des  commis  avides  ». 

Aussi  est-ce  d'après  l'assassinat  de 
Dessalines  qu'il  faut  dater  l'inauguration  de  la 
ploutocratie  mercantile  comme  définition  du 
système  de  la  société  traditionnelle.  Les  bonnes 
affaires  sont,  en  effet,  celles  qu'on  fait  d'abord  avec 
l'Etat  :  d'où  l'absolue  nécessité  de  contrôler  celui- 
ci.  Un  contemporain  et  historiographe  de  Pétion, 
Saladin  Lamour,  note  que 

«  la  patrie  devient  pour  les  ambitieux  ...  une  mine 
que  chacun  pouvait  exploiter  à  son  gré  ». 
Et  Bonnet,  Ministre  des  finances  de  l'époque,  et 
propriétaire  d'une  grande  maison  d'import-export, 
dévoile  l'objectif  en  lâchant  le  mot  décisif  : 
«  constituer,  révèle-t-il,  une  classe  d'haïtiens 
riches  ».  Et  riches  par  le  commerce  extérieur, 
monopole  des  étrangers  et  des  métis  haitiens.  N'est- 
il  pas  significatif  que  l'idéologie  du  développement 
des  secteurs  dominants  de  l'élite  dirigeante 
haïtienne  ait  été,  de  manière  principale,  une 
apologie  du  commerce  extérieur  ?  N'est-il  pas 
significatif  durant  tout  le  XIXème  siècle  et  jusqu'à 
Firmin  lui-même,  qu'on  trouve  couramment  le 
ministre  des  finances,  comme  ministre  des  relations 
extérieures  ?  L'idéologie  du  commerce  extérieur 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  45 

non  seulement  comme  agent  de  développement 
mais  aussi  comme  facteur  de  paix  et  de  civilisation, 
s'exprimait  jusque  sous  la  forme  d'un  hymne  au 
commerce  extérieur.  En  Avril  1807,  le  Sénateur 
Daumec  argumentait  que,  grâce  aux  échanges  du 
commerce  extérieur,  «  des  peuples  féroces  sont 
devenus  doux  et  humains  ».  Dix  ans  plus  tard, 
Milscent  lui  fait  écho  : 

«  Le  commerce  constitue  la  chaîne  qui  lie  les 
peuples.  Il  adoucit  les  gros  conflits  entre  les 
hommes  et  les  invite  à  la  réconciliation  ». 

Le  dogme  que  le  commerce  extérieur  et  les 
contrats  avec  l'étranger  engendraient  le 
développement  de  la  civilisation  est  l'essence  même 
de  la  théorie  économique  et  de  l'idéologie  politique 
du  modèle  dépendant  haïtien.  L'oligarchie 
marchande  dominante,  quintessence  du  premier 
monde,  a  besoin  de  l'extérieur  pour  exister 
(outward  looking)  et  s'accomode  de  la 
prépondérance  commerciale  étrangère  sur  place, 
qu'elle  soit  française,  anglaise,  américaine  ou 
allemande,  en  attendant  d'être  quasi-exclusivement 
américaine,  et  c'est  pourquoi  elle  est,  naturellement, 
le  créateur  et  le  mainteneur  du  modèle  dépendant, 
par  rapport  au  second  monde,  le  pays  profond, 
«  moun  andeyô  »,  l'Haïti  des  profondeurs,  qui  vit 
repliée  sur  elle-même,  en  état  de  quasi-autarcie, 
dans  une  accoutumance  à  l' autosubsistance  (inward 
looking),  ce  second  monde,  naturellement,  porteur 
et  créateur  du  modèle  autonome.  Tout  ceci  a-t-il 
tout  à  fait  cessé  d'être  vrai  aujourd'hui  ? 

Un  véritable  tissu  arachnéen  maintenait  le 
second  monde  sous  le  contrôle  du  premier.  La 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  46 

position  de  domination  de  celui-ci  s'appuyait  sur 
une  double  trinité  de  relais  urbains  et  ruraux  de  son 
pouvoir  multidimensionnel. 

En  ville  la  hiérarchie  administrative 
(bureaucratie  de  Ministres  et  de  hauts 
fonctionnaires)  d'un  état  centralisé,  la  hiérarchie 
prétorienne  d'une  ossature  militaire  de  généraux 
commandants  de  régions,  de  départements  et 
d'arrondissements  et,  à  partir  du  Concordat  de 
1860,  la  hiérarchie  épiscopale  catholique  au  pouvoir 
moral  et  social  considérable. 

A  la  campagne,  la  hiérarchie  sociale  des 
«  grands  dons  »,  infime  minorité  de  grands 
propriétaires  ruraux  en  relations  sociales  avec 
l'oligarchie  urbaine  (capital  de  réserves  sociales),  la 
hiérarchie  économique  des  «  spéculateurs  », 
intermédiaires  entre  le  paysan  producteur  et  le 
commerçant  exportateur,  et  la  hiérarchie  policière 
du  «  chef  de  section  »,  officier  de  police  rurale 
relevant  de  l'armée.  On  a  souvent  dépeint  le  chef  de 
section  comme  le  maître  des  vies  et  des  biens  dans 
la  section  rurale,  faisant  de  lui  le  symbole  de 
l'arbitraire  du  système  traditionnel,  ce  qui  n'était 
pas  toujours  individuellement  le  cas.  Mais  le 
général  commandant  l'arrondissement,  personnage 
incarnant  l'autorité  militaire  en  ville  m'a  toujours 
paru  plus  typiquement  signalétique,  car  non 
seulement  il  assurait  la  loi  et  l'ordre  avec  la  sécurité 
des  familles  et  des  biens  au  service  du  régime 
politique,  mais  il  avait  des  attributions  et  des 
responsabilités  civiles. 

Tout  historien  haïtien  sait,  par  exemple,  que 
les  meilleures  descriptions  de  l'état  des  cultures,  et 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  47 

les  meilleurs  constats  sur  la  situation  de 
l'agriculture  se  trouvent  dans  les  rapports  annuels 
des  commandants  d'arrondissements  d'autrefois. 
Cette  symbolique  de  l'uniforme,  expression  du 
pouvoir,  explique,  même  en  l'absence  d'une 
institution  militaire  véritable,  (car  nous  n'avons  pas 
toujours  eu  une  armée  au  sens  institutionnel  du 
terme),  les  octrois  de  brevets  de  généraux  et  de 
colonels  qui  avaient  une  importance  capitale  et  tous 
nos  Chefs  d'Etat  jusqu'à  la  crise  de  1910,  ont  été 
des  généraux.  Certains  n'étaient  pas  plus 
«  militaires  »  que  vous  et  moi,  mais  le  titre  de 
général  renforçait  leur  présidentialité.  Salomon  a 
fait  une  carrière  d'administrateur  des  finances,  puis 
de  ministre  des  finances  et  enfin  de  diplomate  avant 
de  devenir  président,  mais  c'était  le  général 
Salomon.  Mon  grand-père  Saint  Surin  François 
Manigat,  après  avoir  subi  avec  succès  à  la  Sorbonne 
l'oral  du  diplôme  de  «  bachelier  ès-lettres 
classiques»  le  28  août  1869,  est  rentré  au  pays 
après  le  siège  de  Paris  et  les  événements  de  la 
Commune  ,  pour  faire  une  carrière  de  professeur  de 
belles  -lettres  puis  d'homme  politique  ( 
parlementaire  et  Ministre)  avant  de  mourir  chef  de 
mission  diplomatique  d'Haiti  à  Paris  en  juillet 
1900,  et  cependant  ,  pour  avoir  eu  son  brevet  de 
général  en  vue  de  défendre  le  gouvernement  de 
Salomon  contre  l'insurrection  libérale  de  1883,  il 
est  resté  connu  historiquement  comme  le  Général 
Saint  Surin  François  Manigat . 

Mais  le  cas  le  plus  significatif,  rappelé  par 
Price  Mars  avec  humour,  demeure  celui  de  Firmin 
appelé  au  Ministère  des  finances  par  le  nouveau 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  48 

président  Tirésias  A.  Sam,  à  la  fin  de  l'année  de 
1896.  L'Arrêté  du  17  décembre  1896,  stipule  :  «  le 
général  Anténor  Firmin  est  nommé  Secrétaire 
d'Etat...  »  alors  que  pour  Solon  Ménos,  nommé  en 
même  temps  que  lui  dans  le  même  cabinet  par  le 
même  arrêté,  le  texte  du  journal  officiel  Le 
Moniteur  précise  :  «  Le  citoyen  Solon  Ménos  est 
nommé  Secrétaire  d'Etat».  Or  il  s  'agit  de  deux 
civils,  deux  intellectuels  éminemment  connus.  La 
différence  c'est  que  Firmin  a  déjà  une  réputation  de 
candidat  à  la  présidence...  Il  faut  dire  bien 
évidemment  ,  qu'il  y  avait,  en  ce  temps  là,  des 
militaires  de  carrière  comme  Florvil  Hyppolite, 
Nord  Alexis,  Antoine  Simon  et  que  l'indicatif  de  la 
dévolution  du  pouvoir  était  souvent,  selon  le  mot 
de  Frédéric  Marcellin,  «  le  général  victorieux  ».  Le 
régime  autocratique  de  la  détention  du  pouvoir 
d'Etat  par  l'adoption  du  modèle  autoritaire  du 
commandement  militaire  semblait  tout  indiqué,  vu 
le  rôle  joué  par  l'armée  dans  la  lutte  pour  la 
libération  nationale,  et  vu  la  réalité  politique 
nouvelle  qu'au  lendemain  de  la  proclamation  de 
l'indépendance  nationale,  le  nouveau  peuple 
souverain  d'Haïti  était  en  fait  une  «  nation  armée  » 
et  allait  le  rester  par  l'impératif  de  «  sécurité  de 
défense  nationale  ».  En  outre,  à  ce  moment  là,  il 
récupérait  une  tradition  autoritaire  qui  lui  venait  à  la 
fois  de  ses  origines  africaines  (  la  chefferie)  et  du 
modèle  colonial  européen  (  le  Gouverneur  dans  la 
colonie,  et  propriétaire-colon  sur  la  plantation). 
Mais  tout  ceci  a  fait  parfois  oublier  qu'au  cours  de 
la  période  nationale,  de  Dessalines  à  Duvalier,  la 
véritable  catégorie  sociale  détentrice  et  bénéficiaire 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  49 

du  pouvoir,  sans  l'exercer  de  manière  directe, 
formelle  et  visible,  était  «  le  bord  de  mer  »  dont  la 
plus  haute  expression  était  la  bourgeoisie  d'import- 
export  à  travers  les  apparences  d'un  complexe 
militaro-commercial  haitiano-étranger. 

Un  tel  système  sécrétait,  dans  la  psychologie 
collective,  des  «  valeurs  sociales  »  dont  le  partage 
assurait  la  cohérente  homogénéité  fonctionnelle  de 
la  morphologie  sociale  haïtienne,  dans  le  système  de 
la  société  traditionnelle.  J'ai  eu  à  faire,  dans  les 
années  1950s,  une  série  de  leçons  sur  la  mentalité 
haïtienne  vue  par  l'historien,  à  l'adresse  des 
étudiants  du  Grand  Séminaire  d'Haïti,  et  mon 
intention  était  alors  de  montrer  la  permanence 
historique  d'un  socle  de  psychologie  collective 
altéré  mais  non  détruit  par  l'usure  du  temps  et  la 
sédimentation  accumulée  de  l'expérience  vécue  par 
les  générations  successives.  Il  s'agissait  d'une 
espèce  de  fiche  identitaire  psychologique  durable  de 
l'haïtien.  Certains  prêtres  ou  ex-prêtres  de  l'Eglise 
d'Haïti  ont  dû  garder  des  notes  d'un  cours  que  j'ai 
perdues  dans  les  vicissitudes  de  l'exil  et  d'un 
divorce. 

Mais  dans  le  fonds  général  des  traits 
psychologiques  de  la  nature  sociale  haïtienne,  j'ai 
choisi  de  retenir  et  de  mettre  en  relief,  pour  les 
besoins  de  mon  analyse  de  1964,  dix  valeurs 
sociales  du  système  de  la  société  traditionnelle 
haïtienne.  Qu'on  me  permette  de  les  reproduire  ici 
dans  la  recherche  de  ce  qui  n'a  pas  changé 
vraiment  (ou  si  peu)  dans  le  système  de  valeurs  de 
la  psychologie  collective  haïtienne. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  50 

Il  y  avait  tout  d'abord  le  prestige  de  la  ville, 

illustré  par  une  expression  de  mépris  pour  le  rural 
«  moun  nan  mon  »,  utilisé  alors  couramment  pour 
stigmatiser  le  comportement  de  quiconque  était 
soupçonné  de  rester  proche  de  ses  origines 
paysannes,  avec  l'implication  d'une  citoyenneté  de 
deuxième  catégorie. 

Il  y  avait,  dans  un  pays  de  pauvreté  et  de 
modeste  aisance,  le  prestige  de  l'argent,  symbole 
de  succès  matériel  et  de  puissance,  comme  partout. 
Mais  l'expression  de  «  gros  nèg  »  pour  qualifier  un 
homme  riche  attestait  l'importance  de  l'argent  dans 
la  hiérarchie  des  «  personnages  »  de  la  société. 

Il  y  avait  le  prestige  du  spirituel,  symbole  de 
la  maîtrise  du  «  surnaturel  »  et  de  l'autorité  sacrée. 
L'influence  exercée  par  les  prêtres  et  les  houngans 
venait  du  caractère  mystique  de  leur  spécialisation 
fonctionnelle  dans  une  société  largement  illettrée, 
préscientifique  et  émotionnelle,  travaillée  par  le 
besoin  d'une  puissance  protectrice  surnaturelle. 

Il  y  avait  le  prestige  de  l'uniforme  militaire 
des  porteurs  d'épaulettes,  symbole  de  l'autorité  du 
commandement  investie  dans  celui  qui  représente 
et  détient  la  «  puissance  publique  ». 

Il  y  avait  le  prestige  de  l'âge,  symbole  de  la 
tradition  dont  la  «  séniorité  »  était  porteuse  du  fait 
de  l'expérience.  «Pawôl  gran  moun  se  lévanjil  »  dit 
un  proverbe  local.  Et  l'objection  à  une  innovation 
était  suffisante  quand  elle  s'exprimait  par  un  a  priori 
alors  sans  appel  :  «  Cela  ne  s 'est  jamais  fait  comme 
cela  ». 

Il  y  avait  le  prestige  du  savoir  écrit,  symbole 
d'éminence  dans  une  société  au  sein  de  laquelle 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  51 

l'instruction  était  un  privilège.  L'expression  de 
«  nèg  fo  »  (pour  dire  savant)  est,  dans  un  tel 
contexte,  des  plus  significatives. 

Il  y  avait  le  prestige  de  l'uniforme  civil, 
symbole  de  la  haute  fonction  publique,  symbole  de 
rang,  qui  trouvait  son  expression  dans  le 
qualificatif  flatteur  de  «  gran  nèg  »  («  zotobré  »), 
c'est-à-dire  quelqu'un  qui  a  en  partage  les  attributs 
et  avantages  de  l'association  avec  le  pouvoir.  Au 
premier  rang,  la  redingote  noire  portée  non 
seulement  dans  le  monde  officiel  public  et  privé, 
mais  aussi  dans  l'enseignement  pour  les  classes 
d' «  humanités  »  et  les  classes  terminales  du 
secondaire  et  pour  les  professeurs  de 
l'enseignement  supérieur. 

Il  y  avait  le  prestige  de  la  couleur,  symbole 
de  suprématie  sociale  dans  un  système  hiérarchique 
où  un  traitement  préférentiel  était  accordé  aux 
mulâtres,  sur  la  base  de  qualité  physique  comme  le 
teint  clair  et  les  cheveux  lisses  par  rapport  aux  noirs 
aux  cheveux  crépus  et  aux  lèvres  épaisses,  parfois 
violettes.  C'est  le  préjugé  de  couleur,  sous-produit 
du  racisme  blanc  colonial  originel,  et  facteur  de 
discrimination  sociale. 

Il  y  avait  le  prestige  de  l'étranger  blanc, 
symbole  de  supériorité  malgré  la  prégnance  du 
socle  ethnonationaliste  dessalinien,  le  blanc  se 
voyait  octroyer  d'emblée  parce  que  blanc  un  statut 
préférentiel  lui  assurant  les  voies  et  moyens  d'une 
suprématie  sociale  universelle  incontestable. 
L'Allemand  sur  place  arrivait  à  l'emporter  sur  le 
Français  non  seulement  dans  les  affaires  d'argent 
mais  aussi  dans  les  affaires  de  cœur.  En  effet,  il 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  52 

faisait  aussi  prime  sur  le  marché  des  échanges  de 
bagues  nuptiales,  bien  que  le  Français  bénéficiât  de 
la  réputation  latine  flatteuse  de  meilleur  amant.  Il 
est  significatif  que  Matoute,  fille  du  Sénateur 
Rorotte  dans  le  roman  de  Fernand  Hibbert  Séna  ,  et 
qui  veut  de  toute  façon  se  marier  à  un  étranger 
blanc,  préfère  un  Allemand  à  un  Français  pour 
époux.  Et  puis,  l'étranger  blanc  avait  des  «  arrières 
internationales  »  de  grandes  puissances  sur 
lesquelles  il  s'appuyait  en  permanence  (légations  et 
consulats)  et  auxquelless  il  se  référait  comme  relais 
de  leurs  hégémonies  avec,  quand  il  le  fallait,  le 
recours  à  la  diplomatie  de  la  canonnière  et  ses 
démonstrations  navales. 

Il  y  avait  enfin  et  surtout  le  prestige  du 
pouvoir  politique  suprême,  incarné  dans  le  «  Chef 
d'Etat  »  dans  un  système  présidentialiste  où 
l'autorité  du  Président  était  perçue  comme  sans 
limites  et  où  le  seul  tempérament  était  le 
paternalisme  de  nos  chefs  d'états  depuis  papa 
Pétion  jusqu'à  papa  Doc.  Tout  ceci  a-t-il  changé  au 
point  d'avoir  disparu  aujourd'hui  ?  La  réponse  est 
évidemment  non  pour  quiconque  connaît  un  tant 
soit  peu  la  société  haïtienne  contemporaine,  malgré 
les  altérations  évidentes  et  d'ailleurs  inévitables, 
apportées  par  le  temps  de  l'histoire  et  les  prescrits 
d'une  constitution  hybride  dont  j'ai  souligné  qu'elle 
ne  voulait  pas  prendre  parti  résolument  entre  un 
présidentialisme  dont  on  reconnaissait  la  nécessité 
de  le  modérer  et  un  parlementarisme  dont  on  voulait 
éviter  les  excès  d'obstructionnisme  possible 
susceptible   de   paralyser   ou   d'antagoniser  les 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  53 

rapports  entre  le  pouvoir  exécutif  et  le  pouvoir 
législatif.  Le  parrainage  de  la  Constitution  française 
gaullienne  de  la  Vème  République,  en  principe  bien 
venu,   n'en  rendait  pas  l'inspiration  impérative  ni 
infaillible. 

C'est  peu  de  dire  qu'un  tel  système  de 
société  traditionnelle  était  traversé  par  des  lignes  de 
force  qu'on  peut  simplifier  en  partant  de  l'équilibre 
instable  qu'elles  parvenaient  à  maintenir  au  fil  des 
décennies  :  les  forces  du  statu  quo  vite  baptisées 
forces  anti-changement,  et  les  forces  du  mouvement 
porteuses  d'innovation.  Dans  la  réalité,  le  jeu  de  la 
dynamique  du  système  était  à  la  fois  plus  complexe 
et  plus  confondant.  Des  partisans  du  statu  quo 
structurel  pouvaient  préconiser  un 
«  aggiornamento  »  du  système  en  reconnaissant 
ainsi  la  nécessité  de  l'adapter  morphologiquement 
aux  exigences  de  l'heure.  Les  partisans  du 
changement,  eux,  se  divisaient  en  gradualistes, 
c'est-à-dire  en  avocats  d'une  évolution  progressive, 
et  en  révolutionnaires,  c'est-à-dire  en  avocats  d'un 
changement  brusque,  profond  voire  violent,  pour 
faire  table  rase.  Il  y  avait  une  apologétique,  mais 
aussi  une  critique  du  système.  Et  c'est  là  le  point  le 
plus  important  et  le  plus  constant  dans  l'histoire  de 
la  société  traditionnelle.  Les  moments  forts  dans  les 
grands  débats  d'idées  sur  la  chose  publique 
haïtienne  sont  sans  doute  les  plus  connus,  et  pour 
cause. 

La  polémique  entre  les  écrivains  du  Nord 
Christophien  et  de  l'Ouest  Pétioniste  (1807-1818) 
portait  aussi  bien  sur  les  questions  de  régime 
politique    (monarchie    absolue    ou  république 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  54 

libérale)  que  sur  des  thèmes  comme 
religion,  langue,  culture  et  développement  ou 
indépendance  politique,  et  dépendance 
économique. 

La  conjoncture  de  1838-1843  est  celle  qui  a 
été  porteuse  de  «  la  révolution  de  1 843  »  avec 
l'éloquence  parlementaire  des  débats  fort  animés  à 
la  Chambre  des  députés  en  fronde,  et  la  vigueur  de 
la  presse  politique  comme  instruments  d'expression 
d'un  éventail  idéologique  qui  allait  du  libéralisme 
au  socialisme  utopique. 

La  période  de  1874-1887  vit  la  confrontation 
d'options  entre  libéraux  et  nationaux  (nos  Disraeli 
et  Gladstone  ?  !)  au  point  d'en  arriver  à  la  guerre 
civile  de  1883  déclenchée  par  les  libéraux  insurgés 
au  sujet  de  la  modernisation  politique  du  pays  et 
avec  les  polémiques  au  parlement  et  dans  la  presse 
opposant  «  les  deux  tendances  ». 

L'époque  fin  de  siècle-1910  vit  les  grandes 
controverses  de  réflexions  sur  les  problèmes  et  les 
choix  du  moment  international  (la  Illème 
République  en  France),  dont  la  Société  Haïtienne  de 
Législation  alors  à  son  apogée,  a  enregistré  les 
interventions  les  plus  élaborées  sur  les  thèmes  les 
plus  divers. 

La  génération  de  la  «  crise  de  conscience 
haïtienne»  (1915-1930)  allait  être  dominée  par  la 
«  révolution  culturelle  indigéniste  »  de  la  négritude 
dont  le  livre  de  Jean  Price  Mars  Ainsi  parla 
V Oncle  devint  le  manifeste  intellectuel,  crise  de  la 
conscience  haïtienne  vécue  de  façon  poignante  par 
une  élite  francophone  et  francophile  de  qualité, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  53 

comme  Léon  Laleau,  le  «prince  des  poètes», 
l'exprima  en  vers  immortels  : 

«  Sentez  vous  cette  souffrance/ 
Ce  désespoir  à  nul  autre  égal/ 
D 'apprivoiser  avec  des  mots  de  France/ 
Ce  cœur  qui  m 'est  venu  du  Sénégal  «  ? 
La  «  révolution  de   1946»  créatrice  de  la 
brèche  progressiste  par  laquelle  allaient  percer  le 
populisme  noiriste  et  le  socialisme  marxiste  contre 
le  technicisme  «  made  in  USA  »  qui  avait  tenté, 
maladroitement,  de  s'imposer  sous  Lescot  avec 
l'expérience  exclusiviste  dite  des  «  masters  of  » 

Et  enfin  la  génération  de  1954-1962 
porteuse  de  relance  technicienne  d'un  réformisme 
humaniste  et  modernisateur,  dont  le  progressisme 
gradualiste  mais  combatif,  cible  intellectuelle  des 
boulets  rouges  tactiques  d'une  alternative  marxiste- 
léniniste  géopolitiquement  impossible  à  réaliser, 
mais  trop  myope  pour  ne  pas  être  suicidaire,  se 
trompant  tragiquement  d'adversaire  et  d'allié.  Elle 
viendra  buter  contre  le  populisme  fascistoide  en  un 
premier  temps  (Duvalier  père),  puis  contre 
l'anarcho-populisme  un  peu  plus  tard  (Jean- 
Bertrand  Aristide),  quand  le  pays  se  sera  réveillé  de 
l'illusion  messianiste. 

De  ces  excursions  conjoncturelles  sur  les 
rives  d'un  passé  alluvionnaire  avec  sa  sédimentation 
de  génération  à  génération,  on  a  préféré  mettre 
l'accent  sur  les  structures,  hier  pérennes,  puis  en 
déconfiture  à  partir  de  la  crise  de  dépérissement 
évidente  de  1896.  On  peut  se  référer  aux  thèmes 
obsessionnels  de  la  pensée  haïtienne  tels  la  question 
de  race,  perçue  et  vécue  comme  décisive  ;  la 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  56 

question  agraire,  souvent  déterminante  et  parfois 
même  explosive  dans  l'évolution  de  la  moyenne  et 
petite  propriété  vers  la  micropropriété  ;  la  question 
de  couleur,  corrosive  et  qu'on  préfère  taire  sans 
toujours  y  réussir  ;  la  question  de  l'identité 
culturelle  afro-latine  à  déchiffrer.  Mais  on  peut 
mieux  encore  répertorier  aussi  des  éléments 
intéressants  et  souvent  pionniers  de  théories  sur  la 
problématique  des  petits  Etats  dans  les  relations 
internationales  ;  sur  la  dépendance  économique  et 
financière  et  l'exercice  de  la  souveraineté  étatique  ; 
sur  la  détérioration  des  termes  de  l'échange,  sur  la 
dette  extérieure  et  le  développement  endogène,  sur 
les  stratégies  d'alliances  de  classes  pour  la  paix 
sociale  ;  sur  les  idéologies  du  développement  ;  sur 
les  transferts  de  technologie  et  l'aide  au 
développement  etc. 

Il  est  devenu  de  bon  ton  de  déplorer 
l'instabilité  politique  provoquée  par  les  révolutions 
du  passé  et  les  coups  d'état  qui  ont  ponctué  la 
succession  de  nos  chefs  d'Etat  en  190  ans  (la 
critique  des  armes),  mais  cela  ne  mène  pas  à  passer 
sous  silence  l'effort  prodigieux  de  pensée  dont  ce 
pays  a  été  capable  à  la  recherche  d'un  autre  destin 
(l'arme  de  la  critique)  et  dont  une  importante 
bibliographie  porte  témoignage.  Dans  la  réalité,  tout 
au  long  de  l'évolution  de  la  société  traditionnelle,  si 
la  dominante  fut  autoritaire,  avec  même  des 
tentations  totalitaires,  il  y  a  eu  aussi  des  intermèdes 
démocratiques  pré-ou  post  électoraux,  avec  même 
des  expériences  d'état  de  droit  institutionnalisé 
comme  en  interlude.  Et  puis,  le  pays  a  connu,  au 
cours  de  son  histoire  politique,  une  véritable 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  57 

expérience  parlementaire  épisodique  qui  autorise  à 
parler  de  tradition  de  débats  sérieux,  passionnés  et 
passionnants,  souvent  de  haute  tenue.  Dans  son 
livre  Haïti  en  1886  Paul  Déléage  s'étonnait,  avec 
admiration,  du  sérieux  des  débats,  et  de  la  présence, 
à  la  Chambre,  sous  Salomon,  de  «  debaters  »  qui 
feraient  honneur  à  la  Chambre  des  Communes  à 
Londres  ou  à  la  Chambre  des  députés  à  Paris  .C'est 
qu'à  Port-au-Prince  aussi,  la  libre  parole  à  la  tribune 
était  servie  par  une  éloquence  parlementaire  qui  a 
marqué  les  travaux  des  chambres  législatives  à  ses 
périodes  d'or,  par  exemple  de  1832  à  1843  (les 
grandes  séances  à  l'époque  de  l'opposition 
parlementaire  contre  Boyer),  de  1870  à  1879  (les 
grandes  séances  de  la  chambre  dominée  par  les 
libéraux),  de  1879  àl887  (les  grandes  séances  de  la 
Chambre  sous  contrôle  des  nationaux 
salomonnistes),  de  1896  àl912  (les  grands  débats  et 
interpellations  parlementaires  sous  l'égide  de  la 
Constitution  de  1889,  «  l'immortelle  »),  de  1930  à 
1935  (les  grands  débats  des  chambres  nationalistes 
jusqu'au  début  de  Vincent  ),  et  de  1946  à  1950  (les 
grandes  séances  des  chambres  issues  de  la 
révolution  de  1946).  Ce  pays  n'est  pas  vierge  de 
traditions  parlementaires  dont  certains  voudraient 
faire  table  rase  aujourd'hui  pour  faire  croire  à  la 
jeunesse  et  aux  étrangers  que  c'est  avec  eux  que 
tout  va  commencer  (et  quels  débuts,  juste  ciel  !). 

Et  surtout  s'est  toujours  maintenu  le 
courageux  combat  d'un  courant  progressiste  porteur 
de  l'espoir  collectif  en  un  changement 
modernisateur  et  démocratisateur.  Ce  courant  a  pu 
être  représenté  par  les  éléments  tirés  de  l'oligarchie 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  58 

elle-même  car  l'instruction  les  exposait  à  la 
séduction  des  idées  nouvelles  importées  grâce  à 
l'arrivée  des  livres  et  des  «  gazettes  »  étrangères, 
comme  on  disait  alors,  par  le  même  bateau  qui 
assurait  les  arrivages  des  parfums,  des  vins  et  des 
«  articles  de  Paris  ». 

On  a  aussi  eu  le  paradoxe  d'idéologies 
contestataires  monopolisées  par  les  intellectuels 
politiques  appartenant  à  l'oligarchie  sociale,  et 
nullement  disposés  à  perdre  leurs  privilèges  de 
classe  ou  de  couleur  pour  autant.  Le  cœur  à  gauche 
et  le  portefeuille  à  droite.  Le  consul  français 
Levasseur  les  a  épinglés  dans  un  cinglant  portrait 
collectif  dans  un  rapport  fameux  au  Quai  d'Orsay 
sur  la  première  phase  de  la  révolution  de  1843  : 
«  La  démocratie  s 'est  donnée  ses  coudées  franches 
à  Port-au-Prince.  On  peut  dire  maintenant  qu  'elle 
coule  à  pleins  bords,  mais  dans  ses  manifestations, 
elle  offre  un  singulier  phénomène  :  c  'est  que  les 
plus  chauds,  les  plus  violents  propagateurs  de  ses 
doctrines  sont  les  aristocrates  du  pays  tandis  que  le 
peuple  regarde  passer  avec  la  plus  profonde 
indifférence...    quarante    ou    cinquante  jeunes 
mulâtres  qui  ont  la  prétention  d'avoir  été  puiser  des 
lumières  aux  sources  de  la  civilisation  européenne 
et  qui  ne  sont  revenus  de  France  qu  'avec  Mr.  Thiers 
(Histoire  de  la  révolution  française)  et  Mr.  de 
Tocqueville  (  De  la  démocratie  aux  Etats-Unis  ?) 
(  De  la  démocratie  en  Amérique  )    dans  leurs 
poches  et  beaucoup  de  préjugés  dans  leurs  têtes,  se 
sont  constitués  en  clubs  populaires  et  ,  pendant 
deux  mois,  ont,  du  haut  de  leur  tribune,  dominé, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  59 

dirigé, à  leur  gré,  tous  les  actes  du  gouvernement 
provisoire  et  de  son  conseil  consultatif». 

On  les  retrouvera  dans  les  années  1870s  à  la 
pointe  de  la  contestation  critique  au  sein  du  parti 
libéral  qui  comptait  pourtant  socialement  sur 
«  l'excellence  et  l 'étendue  des  relations  de  Boyer 
Bazelais  »  et  réclamait  politiquement,  de  manière 
significative,  «  le  pouvoir  aux  plus  capables  »  dans 
un  pays  où  le  plus  grand  nombre  (c'est-à-dire 
l'écrasante  majorité  :  90%)  était  encore  illettré. 
Dans  les  années  1930s,  c'est  à  Jacques  Roumain, 
issu  de  l'oligarchie  traditionnelle  mulâtre  port-au- 
princienne,  de  fonder  le  premier  Parti  Communiste 
Haïtien  (1934),  au  retour  d'un  assez  long  séjour 
européen.  L'Homme  avait  du  talent.  Mais  il  avait 
surtout  le  double  mérite  d'avoir  le  courage  de  lancer 
une  idéologie  de  combat  contre  sa  propre  classe 
sociale  d'origine  et  d'avoir  échappé  à  la  tentation 
fasciste  qui  lui  avait  fait  écrire  en  1927  : 
«  Le  terme  qui  resplendit  au  fronton  des 
associations  fascistes  :  le  Faisceau,  et  qui  fait  tant 
d'honneur  au  Duce,  nous  le  ferons  connaître  ». 

Il  fallait  naturellement  dominer  les  lettres 
haïtiennes,  sinon  la  politique  où  il  eut  cependant  le 
courage  de  représenter  le  courant  des  idées 
marxiste-léninistes  et  surtout  anti-impérialistes 
qu'il  faisait  passer  dans  d'authentiques  chefs- 
d'œuvre  littéraires.  Cette  inversion  idéologico- 
sociale,  déjà  notée  comme  axiomatique  par  René 
Piquion  et  par  David  Nicholls,  sera  encore  illustrée 
à  la  révolution  de  1946  quand,  au  sein  du  PSP  dont 
la  direction  était  majoritairement  d'origine  et 
d'apparence  oligarchiques  à  dominante  métisse,  le 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  60 

credo  officiel  était  le  socialisme,  tandis  que  les 
leaders  des  classes  moyennes  et  des  masses 
populaires  étaient  encore  à  partager  le  populisme 
noiriste. 

Mais  le  courant  progressiste  a  été  aussi 
représenté  par  une  conjonction  des  classes 
moyennes  en  ascension  sociale  grâce  à  l'instruction, 
facteur  de  mobilité  sociale  (ou  plutôt  de  capillarité 
sociale)  et  en  mal  de  promotion  politique,  avec  des 
masses  populaires  au  fort  de  leurs  revendications 
politiques  et  sociales.  Tel  fut  le  cas  à  la  deuxième 
phase  de  la  révolution  de  1 843  avec  la  convergence 
Salomon-Acaau  pour  l'inauguration  du 
«  piquettisme  »  au  point  qu'en  1844,  on  désignait 
Salomon  comme  «  le  drapeau  du  parti  niveleur  »,  et 
que  quelque  quarante  ans  plus  tard,  on  persistait, 
dans  certain  milieux,  à  voir  en  lui  «  le  vieux 
piquet  ». 

Tel  fut  le  cas  en  1879,  avec  l'arrivée  enfin  du 
même  Salomon  au  pouvoir  et  de  sa  remarquable 
équipe  gouvernementale,  quand  Légitime,  un 
«  homme  nouveau  »,  s'écrira  significativement  :  «  A 
notre  tour  maintenant  »,  mais  qu'Alcius  Charmant 
notera  que  l'avènement  du  colosse  noir  à  la 
présidence,  «  le  plus  haïtien  des  haïtiens  instruits  et 
intelligents  »  selon  le  mot  d'un  diplomate  français, 
charriait  la  montée  des  Pierrilus,  des  Saintilus  et  des 
Quérilus. 

Tel  fut  le  cas  avec  Firmin,  maître  à  penser 
mais  homme  nouveau,  qu'on  accusait  de  vouloir 
assurer  «  la  prééminence  des  intellectuels  »  alors 
que,  comme  le  rapporte  Jean  Price  Mars, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  61 

«  Parmi  ses  partisans  les  plus  dévoués,  les  plus 
sincères  et  les  plus  zélés,  on  pouvait  compter  un  très 
grand  nombre  de  braves  gens  illettrés  ».  Le 
Firminisme  deuxième  manière  fut,  en  effet,  une 
rencontre-fusion  (le  mot  fusion  est  de  Firmin  qui 
faisait  crier  «  vive  la  fusion  »)  entre  les  classes 
moyennes  (jeunesse  instruite)  et  les  masses 
populaires  (militants  provinciaux). 

Tel  fut  notoirement  le  cas  en  1946  avec  des 
leaders  comme  Emile  St  Lot  le  tribun,  porte-parole 
des  classes  moyennes  et  Daniel  Fignolé  l'orateur 
populaire,  idole  des  masses  port-au-  princiennes 
animatrices  de  son  «  rouleau  compresseur  ».  Un 
journal  politique  des  quarante-sizards  ne  s'appellait- 
il  pas  Classes  Moyennes  et  Masses  dont 
l'animateur  était  le  Dr  René  Salomon  qui  parlait 
méritoirement  au  nom  de  ces  masses  mais  les 
représentait  moins  qu'un  Fignolé  ? 

Mais  il  existait  enfin  une  critique  quotidienne 
anonyme  de  la  base  elle-même  de  la  structure 
sociale,  à  la  fois  corrosive  et  décapante  du  système, 
avec  son  effet  lent  de  sape.  Déjà  à  l'époque 
coloniale,  un  voyageur  doublé  d'un  observateur 
averti,  le  baron  de  Wimpffen,  notait  ce  trait  de  la  vie 
quotidienne  de  l'esclave  sur  les  plantations,  une  fois 
la  nuit  venue  et  le  repos  avec  : 
«  Il  fallut  voir  avec  quelle  volupté  ils  en  savourent 
les  heures  calmes  ;  il  faut  entendre  avec  quelle 
chaleur,  avec  quelle  volubilité  et  en  même  temps 
quelle  précision  d'idées,  avec  quelle  rectitude  de 
jugement,  cet  être  morne  et  taciturne  pendant  le 
jour,   maintenant  accroupi  auprès  de  son  feu, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  62 

raconte,  parle,  gesticule,  raisonne,  juge,  approuve 
ou  condamne  son  maître  et  tout  ce  qui  l 'entoure  ». 

Cette  critique  jouait  dans  son  cheminement  le 
rôle  de  précurseur  du  marronnage,  qui  signifie 
«  rupture  avec  le  système  »  et  dont  on  sait  qu'elle  a 
continué  après  la  conquête  de  la  liberté,  sous  une 
autre  forme,  au  cours  de  la  période  nationale,  à 
F  égard  de  maints  gouvernements  urbains,  de  la  part 
des  communautés  paysannes.  Mais  cette  critique 
quotidienne  corrosive  et  décapante,  répandue  dans 
l'opinion  publique  par  le  canal  de  diffusion  qu'on 
appelle  le  télédyôl  (l'équivalent  de  l'expression 
française  de  téléphone  arabe  ),  débouchait  le  plus 
souvent  sur  un  refus  passif  de  l'ordre  établi  ou  tout 
au  plus  sur  l'espérance  attentiste  de  l'alternative, 
comme  si  celle-ci,  porteuse  du  changement  désiré, 
pouvait  se  produire  par  la  seule  logique  des  choses 
ou  par  un  décret  de  la  divine  Providence. 

Par  contre  le  véritable  courant  progressiste 
était  parfois  représenté  directement  et  activement 
par  des  mouvements  issus  de  la  base  sociale  même 
du  système  avec  les  masses  populaires  en  essai 
d'autonomie  revendicative,  par  exemple  avec  la 
révolution  paysanne  d'Acaau  de  1844-1846,  la 
révolte  anti-américaine  des  cacos  de  1 9 1 5  à  1 920,  et 
l'irruption  des  masses  rurales  dans  la  politique  à 
partir  de  François  Duvalier,  inaugurateur  musclé  de 
F  exode  rural  massif  à  destination  des  bidonvilles 
métropolitains  pour  l'accès  caricatural  à  la  capitale 
Port-au-Prince,  aujourd'hui. 

Mais  ces  essais  d'autonomie  responsable  du 
peuple  revendicateur  n'arrivaient  pas  toujours  à 
échapper  au  délire  idéologique  maximaliste  des 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  63 

meneurs  qui  confondaient  l'activisme  et  l'action  en 
politique.  Ni  excès  populaciers  ou  anarchisants  et 
finalement  impuissants  sinon  stériles  de  la 
spontanéité  improvisatrice,  ni  manipulation 
oligarchique  dangereusement  mais  habilement 
téléguidée  pour  ne  pas  être  suicidaire.  Pauléus 
Sannon  avait  bien  eu  raison  d'écrire  : 
«  //  était  impossible  que  ces  masses  populaires  se 
trouvassent  prêtes  ...pour  occuper  le  pouvoir  ». 

Tel  fut  donc  le  cas  de  la  révolution  rurale 
d'Acaau  avec  l'instigation,  le  guidage  et  le  contrôle 
des  Ardouin  et  autres  anciens  Boyeristes, 
littéralement  «  réactionnaires  »  par  rapport  à  la 
révolution.  Paradoxe  d'étiqueter  «  anti- 
révolutionnaires »  les  acteurs  mêmes  de  la 
révolution  comme  ce  fut  le  cas  pour  Acaau. 

Tel  fut  le  cas  de  la  manipulation  des  paysans 
revendicateurs  comme  masse  de  manœuvre  pour  les 
manifestations  monstres  d'appui  à  papa  Doc  à  vie 
dans  les  rues  de  Port-au-Prince. 

Tel  est  actuellement  le  cas  de  l'anarcho- 
populisme,  maître  apparent  des  bidonvilles  et 
maître  précaire  de  la  rue  (du  «  béton  »  comme  on 
dit),  mais  noyauté  et  contrôlé  d'en  haut  pour  mettre 
ceux  d'en  bas  en  mouvement,  sans  jouer  aux 
apprentis  sorciers.  Mais  les  défaites  même  attestent 
que  des  partisans  du  changement  ont  combattu  le 
bon  combat  et  n'ont  pas  toujours  échoué  en  tout.  Il 
reste  leur  héritage,  leurs  précédents  et  leur  sillage.  Il 
n'est  pas  vrai  qu'Haïti  n'a  connu  qu'une  dictature 
rétrograde  ininterrompue  de  l'indépendance 
jusqu'en  1990. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  64 


Mais     comment    expliquer    alors  cette 
perception  de  la  négativité  totale  de  l'expérience 
haïtienne  une  fois  la  geste  de  l'indépendance 
achevée  chez  nous  ?  D'abord  par  la  méconnaissance 
du  long  19eme  siècle  qui  rut  valeureux  et  positif  à 
bien  des  égards,  maintenant  la  paix  politique  malgré 
une  révolution  véritable  rapidement  jugulée  en 
1844-1846  et  une  guerre  civile  de  presqu'une  année 
en  1883,  consolidant  un  équilibre  du  système  social 
grâce  à  un  pacte  social  donnant  la  terre  aux  paysans, 
ce  qui  a  permis  le  fameux  «  bonheur  vivrier  »  des 
ruraux,  et  assurant  le  monopole  de  l'import-export  à 
la  bourgeoisie,  permettant  à  celle-ci  d'être  la  source 
principale  d'enrichissement  au  pays.  C'est  le  seul  et 
unique  pacte  social  de  notre  histoire  nationale 
jusqu'à  date.  Tout  ceci  a  tenu  malgré  tout,  bien 
qu'inégal,  inéquitable  et  injuste  pour  la  majorité 
nationale.  Mais  même  à  ce  prix,  Haïti  est  demeurée 
la  nation-phare  de  la  lutte  pour  la  liberté  des  noirs  et 
l'égalité    des    races    humaines,    toutes  classes 
confondues,  dans  l'union  de  soudure  entre  les  noirs 
et    les    mulâtres,    formule    de  l'indépendance 
nationale.     En  outre,  il  y  a  eu,  depuis  lors, 
récemment  et  ponctuellement,  deux  «  avalanches  » 
destructrices,  dont  la  première  fut  la  longue  et 
terrible  dictature  cyclonique  de  François  Duvalier, 
et  la  deuxième,  qui,  de  son  propre  choix,  s'est  elle- 
même  baptisée  «  lavalas  »,  mais  qui  n'a  pas  pu  tout 
emporter,  même  si  on  n'a  pas  fini  d'en  évaluer  les 
dégâts  supposés  rédempteurs. 

Mais  sur  le  plan  de  la  dynamique  interne  de 
la  longue  durée,  il  y  a  eu  effectivement,  en  cours 
depuis  longtemps,  bien  avant  ces  deux  avalanches 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  65 


marquant  la  fin  d'un  monde  (et  non  du  monde)  en 
Haïti,  les  jeux  de  deux  courants  négatifs  et 
destructeurs  dont  on  a  appelé,  le  premier,  la 
permanence  du  complot  contre  la  qualité,  en 
responsabilisant  les  médiocres  habiles  à  faire 
coalition  contre  l'alliance  de  la  compétence  et  de 
l'intégrité.  Ce  vieux  travers  a  été  admirablement 
décrit  dans  un  article  du  journal  Le  Soir  du  19 
novembre  1902  : 

«  Les  hommes  instruits  de  ce  pays  se  jalousent  :  le 
succès  de  l'un  est  considéré  comme  un  insuccès 
personnel.  Pourquoi  lui  et  non  moi  ?  Et  alors  on 
fait  tout  pour  V empêcher  d'arriver.  On  préfère 
V  égalité  humiliante  ...  sous  V  autorité  d'un 
ignorant,  à  l'élévation  de  l'un  des  siens  ». 

Sous  une  autre  forme,  on  l'appelle  aussi  le 
complexe  du  panier  de  crabes,  mais  son  expression 
historique  la  meilleure  comme  élément  du  jeu 
politique  à  l'intérieur  du  «  système  »  demeure  le 
complot  contre  la  qualité .  Il  y  a  un  peu  de  cela 
dans  la  guerre  civile  de  1799-1800  déclenchée  par 
les  rigaudins  contre  Toussaint  Louverture,  l'étoile 
alors  dans  son  irrésistible  ascension. 

Il  y  a  un  peu  de  cela  dans  les  manoeuvres  de 
méfiance  et  d'hostilité  à  l'égard  du  génial  Henri 
Christophe,  en  1 806,  pour  la  dévolution  du  pouvoir, 
de  la  part  des  Pétion-Gérin  qui  n'avaient  pas  son 
envergure. 

Il  y  a  un  peu  de  cela  dans  le  blocage,  en 
1848,  de  l'élection  du  prestigieux  Jean  Paul  (huit 
tours  de  scrutin),  jusqu'à  faire  chercher  un  outsider 
illettré  qu'on  croyait  insignifiant,  Soulouque,  pour 
faire  de  lui  le  chef  de  l'Etat. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  66 

Il  y  a  un  peu  de  cela  dans  l'acharnement  à 
maintenir  le  contemporain  capital  du  XIXème 
siècle  politique  haïtien,  Salomon,  en  exil  pendant 
vingt  ans,  pour  l'empêcher  d'assumer  la  présidence 
à  la  fleur  de  l'âge. 

Il  y  a  un  peu  de  cela  dans  l'empressement  à 
élire  dare  dare  Tirésias  Sam  Sam  en  1 896,  à  la  mort 
subite  de  Florvil  Hyppolite,  avant  tout  retour 
possible  d'exil  du  candidat  déclaré  Saint  Surin 
François  Manigat,  «  /  'homme  politique  le  plus 
marquant  »  (J.C  Dorsainvil). 

Il  y  a  un  peu  de  cela  quand,  à  deux  reprises 
successives,  on  a  préféré  à  l'illustre  Firmin  (que 
José  Marti  appelait  «  un  Haïtien  extraordinaire  ») 
deux  vieux  chevaux  de  retour  de  l'armée,  le  général 
Nord- Alexis  en  1902  et  le  générai  Antoine  Simon 
en  1910,  consacrant  ainsi  la  «déroute  de 
V intelligence  »  (Roger  Gaillard).  En  effet,  le  journal 
La  tribune  populaire  du  27  Juin  1902  se  fera 
l'écho,  contre  Firmin,  de  l'argument  péremptoire 
suivant  : 

«  M  Firmin  est  à  ce  point  instruit  qu  'il  ne  doit  pas 
être  président  d'Haïti,  notre  pays  étant  trop  peu 
avancé  pour  être  gouverné  par  un  tel  homme  !  ». 
Nihil  novi  sub  sole  / 

A  ce  propos,  au  sujet  de  mon  renversement 
du  pouvoir  dans  la  nuit  du  19  au  20  Juin  1988,  par 
un  coup  d'Etat  au  profit  du  général  Namphy,  mes 
deux  jeunes  amis  Claude  Moise  et  Emile  Olivier 
écrivent  dans  une  boutade  malheureuse  : 
«  Tout  talentueux  qu  'il  était,  Manigat  a  été  digéré 
par  la  conjoncture.  Ce  qui  a  fait  dire  à  un 
humoriste  anonyme  :  «  comme  dans  un  jeu  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  67 

cartes,  le  diplôme  du  lycée  Pétion  a  coupé  celui  de 
la  Sor bonne  ». 

Hélas,  nos  deux  auteurs,  tout  talentueux  qu'ils 
soient,  se  sont  trompés,  car  ce  n'est  pas  le  diplôme 
du  lycée  Pétion  qui  a  gagné,  mais  la  mitraillette  que 
Namphy  a  brandie  en  disant  que  c'est  avec  cela 
qu'il  allait  gouverner,  au  vu  et  au  su  de  tout  le 
monde,  sur  les  écrans  de  la  télévision  nationale  et 
sur  les  ondes  de  la  radio  nationale,  au  moment 
même  de  la  consommation  du  coup  d'état,  et  avant 
les  assauts  de  troupes  et  de  blindés  dans  les 
opérations  militaires  du  siège  de  ma  résidence.  Mais 
cette  déroute  délibérée  de  l'intelligence  qu'on  note 
avec  le  sourire,  signifiait  tragiquement,  en  réalité, 
hier  comme  aujourd'hui,  le  refus  de  toute  solution 
compétente,  démocratique,  intègre  et 
modernisatrice.  Etre  trop  formé  pour  gouverner  ce 
pays,  c'est  le  condamner  à  la  médiocrité 
sempiternelle  ! 

Le  second  de  ces  courants  aux  effets  négatifs 
induits,  est  la  constance  d'un  processus  global  de 
rétrocession  qui  dégradait  les  initiatives  de  progrès 
en  leur  contraire,  et  qu'Edouard  Francisque,  dans  sa 
thèse  de  doctorat  en  sciences  économiques, 
percevait  déjà  avec  clarté  dans  son  domaine  propre, 
-  grâces  lui  en  soient  rendues  !-  sans  toutefois  lui 
donner  l'ampleur  théorique  dont  l'historien 
politologue  a  besoin  pour  la  généraliser  dans  une 
explication  globale.  Il  faut,  en  effet,  expliquer  non 
seulement  comment  et  pourquoi  les  avancées  ont 
été  freinées  par  l'inertie  du  statu  quo,  mais 
comment  et  pourquoi  le  changement  novateur,  une 
fois  réalisé,  a  été  simplement  engrangé  au  profit 


LA  CRISE  HAfl  IENNE  CONTEMPORAINE  /  68 

immédiat  des  bénéficiaires  du  système,  pour  être 
ensuite  soumis  à  l'érosion  régressive  de  la 
«  déconstruction  »,  au  lieu  d'être  enclenché  dans  un 
processus  d'accumulation  dynamique.  Il  s'agit 
même,  ai-je  pu  dire,  d'une  véritable  «  dynamique  de 
recul  »  pour  annuler  l'acquis  de  tout  bond  en  avant 
et  la  portée  du  progrès  accompli.  Edmond  Paul 
disait  déjà 

«  Nous  donnons  au  monde  ce  spectacle  d'une  jeune 
nation,  née  à  des  hauteurs  étonnantes,  se  coupant 
les  ailes  pour  tomber  au  niveau  de  toutes  les 
abjections  ». 

Le  temps  dans  sa  dimension  de  longue  durée, 
efface  les  avancées  de  la  progression  par  une  lente 
dégradation  (déficit  d'entretien  et  de 
renouvellement)  et  produit  ce  processus  de 
déconstruction  dont  l'aboutissement  est  la 
décadence  (avec  pour  terminal  l'abîme 
contemporain).  De  ce  fait,  l'évolution  historique  du 
peuple  haïtien,  dans  une  mesure  non  négligeable, 
est  paradoxalement  faite  des  avancées  de  son  recul. 
On  a  vu  désalphater  des  routes  à  coup  de  piques 
pour  les  rendre  praticables  en  enlevant  les  plaques 
résiduelles  et  les  lambeaux  d'une  deuxième  couche 
d'asphalte,  et  se  satisfaire  désormais  des  pistes 
ainsi  créées.  Cette  dynamique  de  recul  a  été  à 
l'œuvre  pour  nous  donner  l'état  actuel  de  la  Cité  de 
l'Exposition  et  du  Boulevard  Truman,  comparé  à  la 
splendeur  que  ce  fut  lors  de  la  célébration  du 
bicentenaire  de  Port  au-Prince  sous  Estimé  en  1 949- 
1950. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  69 

Elle  a  été  à  l'œuvre  pour  nous  donner  l'état 
actuel  du  tourisme  alors  qu'Haïti  a  été  la  pionnière 
de  l'industrie  touristique  dans  la  Caraïbe. 

Elle  a  été  à  l'œuvre  pour  nous  donner  la 
qualité  actuelle  des  services  du  téléphone  et  de 
l'électricité,  en  regard  de  ce  qu'elle  était  à  la  fin  du 
siècle  déjà  et  dans  les  années  1950s  ensuite. 

Elle  a  été  à  l'œuvre  pour  nous  donner  le 
niveau  actuel  des  candidats  au  baccalauréat 
comparé  à  celui  des  années  1945-1957. 

Elle  a  été  à  l'œuvre  pour  nous  donner  le 
niveau  actuel  de  l'Université  d'Etat  d'Haïti  comparé 
à  celui  qui  a  régné  jusqu'en  1960. 

Elle  a  été  à  l'œuvre  pour  nous  donner  le 
niveau  actuel  de  la  presse  écrite  en  Haïti  comparé  à 
ce  qu'elle  fut  dans  les  années  1954-1960,  avec  six 
quotidiens  à  la  disposition  des  lecteurs  d'alors. 

Elle  a  été  à  l'œuvre  pour  nous  donner 
l'abîme  qualificatif  qui  sépare  Radio  Commerce 
sous  Magloire  et  la  Radio  Nationale  d'aujourd'hui, 
ou  les  émissions  culturelles  de  la  Télévision 
Nationale  d'alors  par  rapport  à  celles  d'aujourd'hui, 
malgré  quelques  exceptions  méritoires  de  temps  en 
temps. 

Elle  a  été  à  l'œuvre  pour  différencier 
négativement  le  sens  de  la  dignité  nationale  sous 
Estimé  et  François  Duvalier,  par  rapport  à  ce  qui  en 
est  resté  sous  Jean  Claude  et  aujourd'hui. 

Et  on  n'en  finirait  pas  d'énumérer  les 
exemples  et  champs  d'application.  Comment 
s'étonner  alors  que  cette  dynamique  du  recul  ait 
joué  contre  le  renom  international  du  pays,  quand 
on  compare  notre  crédit  d'hier  à  notre  crédit 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  70 

d'aujourd'hui  ?  Mais  la  véritable  explication  nous 
amène  au-delà  d'un  phénomène  de  déconstruction 
sous  l'effet  d'une  dynamique  de  recul  qu'il  faudrait 
expliquer  à  son  tour,  ce  qui  nous  porte  à  considérer 
maintenant  ce  que  l'on  veut  bien  appeler  «  ma 
théorie  des  trois  crises  ». 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  71 


DEUXIEME  PARTIE 

Ma  Théorie  des  quatre  crises 

Crise  conjoncturelle,  crise  structurelle,  crise 
systémique  et  crise  existencielle  (ou  de  survie).  En 
réalité,  trois  crises,  car  la  crise  structurelle  s'est 
confondue  avec  la  crise  systémique  dans  l'Haiti 
contemporaine 

Deuxième  proposition  :  la  situation  actuelle  a  pour 
toile  de  fond  une  crise  générale  à  trois  composantes 
majeures  accumulées  et  enchevêtrées  :  une  crise  du 
processus  de  libéralisation-démocratisation, 
une  crise  du  processus  de  modernisation  sur  les 
décombres  d'une  société  traditionnelle  moribonde, 
et  une  véritable  crise  de  survie,  la  crise  existentielle 
du  pays  haïtien. 

Une  crise  globale  en  trois  crises  constitutives 
agissant  en  synergie  ?  Ce  «  mystère  de  la  trinité  » 
peut  être  heureusement  percé  par  l'analyse 
scientifique,  avec  ses  exigences  d'explication 
logico-traditionnelle  de  la  réalité  observée. 

Commençons  d'abord  par  définir  la  nature  de 
ces  trois  crises,  avant  d'analyser,  ensuite,  chacune 
d'elles  dans  son  individualité  propre  en  vue  de  voir, 
enfin,  en  quoi  leur  culmination  en  fusion  critique 
pose  un  redoutable  défi  de  traitement  thérapeutique 
global.  En  effet,  le  pays  vit  trois  crises  distinctes  et 
interactives  au  sein  de  l'entité  d'une  crise  générale. 

C'est  d'abord  la  crise  de  son  processus  de 
libéralisation-démocratisation.       La  longue 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  72 

dictature  des  Duvalier  père  et  fils  a  été  finalement 
terrassée  le  7  février  1986  avec  le  départ  forcé  de 
Jean  Claude  Duvalier,  fuyant  le  pays  vers 
l'étranger.  Mais  la  dictature  en  tant  que  telle,  mort 
en  sursis,  résiste  à  déserter  nos  rives  pour  laisser 
place  nette  à  la  démocratie  en  gestation  qui  devrait 
lui  succéder.  Le  processus  de  suppression  de 
l'autocratie  duvaliérienne  n'a  pas  enclenché  le 
processus  de  libéralisation-démocratisation  clair  et 
stable  de  substitution,  si  bien  que  la  période  de 
transition  ne  correspond  pas  à  une  nouvelle  société 
en  déficit  démocratique,  mais  à  une  démocratie  en 
difficulté  de  naître.  C'est  donc  une  crise  du 
processus  de  libéralisation-démocratisation. 

C'est  ensuite  la  crise  du  déclin  terminal 
de  la  société  traditionnelle.  En  mort  lente  depuis 
longtemps  -  en  fait,  comme  on  le  verra,  elle  est 
condamnée  depuis  le  tournant  du  I9eme  au  20ème 
siècle  -  la  société  traditionnelle,  mort  en  sursis, 
épuise  ses  dernières  cartouches  à  résister  à 
l'avènement  de  la  société  moderne  en  gestation  qui 
doit  lui  succéder.  Le  processus  de  dépérissement  de 
la  société  traditionnelle  n'a  pas  enclenché  un 
processus  de  modernisation  net  et  soutenu  de 
substitution,  si  bien  que  la  période  de  transition  ne 
correspond  pas  à  une  nouvelle  société  en  déficit  de 
modernité,  mais  à  une  modernisation  en  mal  de 
naître.  C'est  donc  bien  une  crise  de  modernisation 
sur  les  ruines  d'une  société  traditionnelle  moribonde 
mais  coriace  à  s'en  aller. 

Enfin,  c'est  une  crise  de  survie  du  pays  et 
de  la  collectivité  nationale,  effet  induit  du  double 
échec  prolongé  à  résoudre  les  deux  premières  crises 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  73 

précédentes,  à  l'échéance  du  paiement  de  la  longue 
liste  de  décisions  erronées  et  de  mauvaise  gestion 
accumulées,  responsable  de  ce  que  les  suisses 
appellent  le  «  mal  développement  »  (traduction  sans 
doute  de  «  misdevelopement  »).  C'est  la  crise 
existentielle,  la  résultante,  mais  la  plus  grave  de 
toutes,  qui  questionne  et  met  en  cause  le  destin 
même,  non  d'une  société  en  déficit  de  vitalité,  mais 
d'une  entité  socio-biologique  en  danger  de  mort, 
dont  la  survie  dépend  du  traitement  approprié  dans 
la  salle  des  soins  d'urgence.  C'est  donc  bien  une 
crise  existentielle,  une  crise  de  survie. 

A-  La  crise  du  processus  de  libéralisation- 
démocratisation  :  une  démocratie  en  difficulté  de 
naître. 

Moins  d'un  an  après  le  coup  d'Etat  qui  m'a 
renversé  du  pouvoir,  le  «  Center  for  Stratégie  and 
International  Studies  »  de  Washington  publiait 
quelques  unes  de  mes  réflexions  d'ordre  général  sur 
«  les  défis  confrontés  par  les  leaders  démocrates  du 
Tiers-Monde  ».  Je  me  suis  évertué,  entr'autres 
considérations  méditatives,  à  distinguer  trois  phases 
(ou  niveaux)  dans  le  processus  de  libéralisation- 
démocratisation  lui-même  après  les  révolutions  de 
1848  en  Europe,  à  la  recherche  d'un  modèle  induit 
de  répétitions  passées  à  ériger  en  constante 
historique,  pour  la  période  postérieure  qui  va  du 
Second  Empire  français  de  Napoléon  III  à  l'Empire 
allemand  d'après  Bismarck  sous  Guillaume  II, 
période  que  Charles  Pouthas  nous  faisait  revivre  en 
Sorbonne    sous    le    titre    de    Démocratie  et 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  74 

Capitalisme  .  et  dont  le  souvenir  a  inspiré  mon 
analyse  des  trois  phases  du  processus  de 
démocratisation  à  l'époque  de  l'émergence  du 
Tiers-Monde.  L'histoire  sert  à  l'histoire  par  la  voie 
de  la  méthode  comparative. 

La  première  correspond  aux  débuts,  c'est-à- 
dire  à  T enfance  et  à  la  jeunesse  du  processus  à 
travers  une  période  de  fragile  apprentissage.  Elle  se 
caractérise  par  une  volonté  réelle  de  progrès  en 
direction  vers  les  premiers  pas  de  la  démocratie  à 
établir  et  une  performance  appréciable  dans  le 
respect  de  la  vie.  le  libre  exercice  des  libertés 
publiques  et  la  promotion  des  droits  humains.  Mais 
un  trait  essentiel  d'identification  demeure  la  tenue 
des  élections  garanties  libres  et  honnêtes  dans  le 
pluralisme  et  la  possibilité  d'alternance.  D'ailleurs 
la  première  transmission  pacifique  et  régulière  du 
pouvoir  par  la  voie  d'élections  libres  et  honnêtes, 
aux  résultats  acceptés,  est  le  grand  signe  de  succès 
dans  cette  première  phase  où  la  compétition 
politique  se  définit  encore  en  termes  d'un  combat 
sans  merci,  mais  à  l'intérieur  des  règles  du  jeu 
démocratique,  obligeant  les  partenaires  à  respecter 
au  départ  un  code  minimum  de  conduite  implicite, 
ou  explicite  comme  ce  fut  le  cas  en  République 
Domincaine  avec  Juan  Bocsh  et  surtout  avec 
Balaguer  et  Pena  Gomez,  ou  mieux  encore  au 
Venezuela  avec  le  «  pacte  de  Punto  Fijo  »  de 
Romulo  Betancourt.  C'est  à  l'entrée  dans  cette 
phase  que  peut  prétendre  et  que  nous  devons 
conduire  Haïti. 

Il  faut  ici  souligner  avec  insistance  et 
intelligence    que    l'aspect    «  libéralisation  »  par 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  75 

rapport  à  l'aspect  «  démocratisation  »  véritable  à  ce 
moment  de  la  conjoncture  haitienne  de  domination 
du  CNG,  s'est  distingué  par  la  bouffée  de  chaleur 
éruptive  de  l'ouverture  apparente  de  «  la  bamboche 
démocratique  »  du  général  Namphy,  et  par 
l'expérience  de  l'ouverture  délibérée  du  libéralisme 
économique  du  Ministre  des  finances  Leslie 
Delatour  contre  le  protectionisme,  notamment  par 
l'abaissement  sensible  et  subit  des  droits  de  douanes 
jusqu'à  leur  abolition  dans  certains  cas,  laissant  la 
couverture  défensive  du  pays  à  un  tarif  de  l'ordre  de 
3  ou  4%  par  rapport  aux  pays  de  la  Caricom  (de  1 7 
à  19%). 

La  deuxième  phase  correspond  à  la 
maturation  du  processus  de  démocratisation  arrivé  à 
l'âge  adulte.  L'atteinte  d'un  certain  degré  de 
développement  permettant  à  la  majorité  d'échapper 
à  la  pauvreté  absolue  déterminée  par  le  niveau  de 
ressources  au  dessous  duquel  les  besoins  primaires 
ne  sont  pas  satisfaits,  conditionne  et  facilite  le 
fonctionnement  harmonieux  des  institutions 
démocratiques.  Alors  peut  fonctionner,  à  la  quasi 
perfection,  un  système  régulier  de  séparation,  de 
distribution,  d'équilibre,  de  collaboration  et  de 
transmission  des  pouvoirs  de  l'Etat,  sous  l'égide  de 
l'Etat  de  droit  («  the  rule  of  law  »)  qui  élimine  la 
violence  pour  la  conquête,  l'aménagement  la 
conservation  et  la  perte  du  pouvoir. 

La  compétition  politique,  ainsi  régularisée, 
s'exprime  alors  davantage  en  termes  de  débat.  C'est 
le  niveau  atteint  par  les  grandes  démocraties 
d'aujourd'hui  comme  les  Etats-Unis,  la  France, 
l'Allemagne,  l'Italie  etc.  On  ne  saurait  s'attendre 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  76 

d'emblée  à  de  tels  résultats  permanents  de  la  part 
du  système  politique  de  notre  pays  dans  son  état 
actuel,  car  il  n'en  va  pas  de  la  démocratie  comme  de 
«  l'instant  coffee  ».  Les  médias  et  tuteurs  étrangers 
et  les  visionnaires  angéliques  indigènes  de 
l'immédiateté  feraient  mieux  de  le  comprendre,  en 
étant  fermes  à  juger  l'accomplissement  par  Haïti 
des  initiatives,  démarches,  conditions  et  exigences 
pour  l'entrée  et  le  maintien  soutenu  dans  la 
première  phase  de  démocratisation,  plutôt  qu'à 
vaticiner  sur  on  ne  sait  quelle  aptitude  nationale 
innée  aux  performances  (prématurées)  de  la 
deuxième  phase. 

Enfin  la  troisième  phase  correspond  au 
niveau  suprême  du  processus  de  démocratisation 
qui  fonctionne  sans  à-coups  institutionnels,  car  la 
démocratie  imprègne  culturellement  et 
naturellement  une  société  de  consensus  au  sein  de 
laquelle  les  conflits  politiques  et  sociaux,  quelque 
vifs  et  réels  qu'ils  soient,  utilisent  la  voie  exclusive 
de  la  négociation  et  du  marchandage  de  compromis. 
Ceci  permet  l'intégration  des  vues,  et  garantit 
l'intérêt  de  la  minorité  en  cas  de  défaite,  aussi  bien 
que  celui  du  gouvernement  en  cas  de  victoire  de  la 
majorité  électoralement  gagnante,  parce  qu'il  existe 
toujours,  normalement,  le  désir  et  la  possibilité  d'un 
véritable  dialogue  entre  partenaires  susceptibles  de 
penser  leurs  différences  sur  un  fond  d'identité. 

A  ce  stade  de  sagesse  dans  la  maîtrise  du 
processus  de  démocratisation,  la  vie  politique  est 
beaucoup  plus  un  jeu  qu'un  combat.  Dans  cette 
catégorie,  on  peut  placer  les  pays  Scandinaves,  la 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  77 

Suisse  et  l'Angleterre  du  modèle  de  Westminster. 
Malheureusement  l'expérience  historique  montre 
que  le  processus  de  démocratisation  est  réversible 
entre  les  phases  (rétrocession)  et  à  l'intérieur  des 
phases  (recul). 

On  a  donc  bien  saisi  que  c'est  comme 
candidate  à  l'entrée  dans  la  première  phase  du 
processus  de  démocratisation  qu'Haïti  à  jusqu'ici 
échoué.  Cela  veut  dire  qu'après  vingt-neuf  ans 
d'une  dictature  de  type  totalitaire  et  deux  siècles  de 
régimes  politiques  à  dominante  autoritaire,  nous 
avons  proclamé  le  7  février  1986  qu'on  en  avait  fini 
avec  la  dictature  elle-même  {Plus  jamais  cela  ! 
Haïti  libérée  /).  Nous  nous  sommes  mis  à  chercher 
les  voies  menant  à  une  société  démocratique  en 
sortant  d'une  société  de  pouvoir  personnel.  Et  c'est 
le  passage  de  la  dictature  à  la  démocratie  que  nous 
n'arrivons  pas  à  faire.  Officiellement,  la  dictature 
est  partie,  mais  la  démocratie  n'est  pas  entrée  de 
plain  pied  et  de  manière  continue  et  stable  pour  lui 
succéder,  malgré  les  illusions  ou  mensonges  des 
palabreurs  d'une  baguette  magique  qui  imposent  la 
blague  médiatisée  d'une  ouverture  de  l'ère  de  la 
démocratie  en  Haiti  avec  la  réalité  d'existence  d'un 
«  mouvement  démocratique  »  au  nom  duquel  ils 
parlent  et  déambulent  avec  autorité,  faisant  et 
défaisant  les  gouvernements.  C'est  la  chance  que 
nous  avions  avec  mon  gouvernement  quand,  à 
propos  des  cinq  ans  de  mon  mandat  présidentiel, 
j'insistais  dans  un  esprit  pédagogique  :« pas  un 
jour  de  plus,  pas  un  jour  de  moins  ».  Mais  le  pays 
n'a  pas  su  ni  pu  la  saisir,  vu  le  rapport  des  forces 
progressistes  conscientes  d'alors  avec  les  forces 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  78 

coriaces  du  statu  quo.  Nous  n'avons  donc  pas  pu 
enclencher  la  première  phase  du  processus  de 
démocratisation. 

Pour  s'en  convaincre  globalement  avant 
d'entrer  dans  les  détails,  il  suffit  de  comparer  les 
deux  cas  d'Haïti  et  des  Philippines.  Jean-Claude 
Duvalier  a  fui  Haïti  le  7  février  1986  et  Ferdinand 
Marcos  s'est  enfui  des  Philippines  le  25  du  même 
mois  de  la  même  année.  Les  deux  fins  d'ère 
dictatoriale  sont  donc  contemporaines,  voire 
concomitantes.  Les  Philippines,  depuis  lors,  ont  eu 
le  temps  de  vivre  un  mandat  présidentiel  complet 
(celui  de  Corazon  Aquino),  suivi  de  la  passation 
régulière  du  pouvoir  à  un  successeur 
constitutionnellement  élu  dans  les  règles  (le 
président  démocrate-chrétien  Ramos).  Tandis 
qu'Haïti  a  connu,  au  cours  de  la  même  période  de 
neuf  (9)  ans,  six  chefs  d'état  provisoires  (Henri 
Namphy  I  et  II,  Prosper  Avril,  Ertha  Trouillot, 
Joseph  Nérette  et  Emile  Jonassaint),  et  deux 
présidents  constitutionnels  élus  mais  au  mandat 
écourté  par  coups  d'état  militaires  (Leslie  F. 
Manigat  et  Jean-Bertrand  Aristide),  le  dernier 
président  constitutionnellement  élu  ne  s 'étant  fait 
rétablir  au  pouvoir  après  trois  ans  d'exil  que  grâce  à 
une  invasion  militaire  étrangère  sollicitée  par  lui,  à 
l'occupation  militaire  étrangère  qui  s'en  est  suivie, 
et  à  la  tutelle  étrangère  qui  sert  conséquemment  de 
couverture-masque  à  celles-ci.  Cette  seule 
comparaison,  quelles  que  soient  les  explications 
avancées,  fait  bien  ressortir,  de  prime  abord,  l'échec 
patent  du  processus  de  démocratisation  d'Haïti 
jusqu'à  date,  à  sa  première  phase  d'instauration. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  79 


Et  cependant,  pays  latino-américain,  à  sa 
manière,  par  la  géographie  et  par  son  passé,  en  tout 
cas  généralement  intégré  dans  l'histoire  de 
l'Amérique  Latine  avec  les  pulsions  collectives  de 
celle-ci,  et  même  pays  inaugurateur  de  la  liberté  et 
de  la  solidarité  latino-américaines  au  début  du 
XIXème  siècle,  Haïti,  avec  la  chute  du  régime  des 
Duvalier  en  1986,  a  participé  de  la  même  vague  qui 
a  emporté  les  dictatures  au  sud  du  Rio  Grande,  pour 
inaugurer  une  nouvelle  ère  démocratique 
continentale  dans  les  années  1980s  (Argentine, 
Brésil,  Chili,  Uruguay  etc.).  Il  y  a  en  effet  des 
moments  où  tels  besoins  déterminés  arrivent  à 
maturité  ou  telles  contraintes  spécifiques  forcent  la 
porte  pour  être  à  l'ordre  du  jour  dans  plusieurs 
pays  ;  et  alors  leur  expression  événementielle 
simultanée  ou  à  la  chaîne,  crée  comme  un  flux  ou 
un  reflux  de  mouvements  de  même  inspiration  et 
de  même  allure,  quoique  différents  à  cause  du 
contexte  national  dans  lequel  ils  s'inscrivent.  Dans 
le  cas  qui  nous  occupe,  on  m'a  reproché  d'avoir  fait 
de  cette  coïncidence  non  fortuite  une  «  conjoncture 
de  chutes  de  dictatures  »  alors  que  le  phénomène, 
pourtant  banal  en  histoire,  de  contagion  d'idées  et 
de  situations  politiques  d'un  pays  à  l'autre,  est  une 
constante  de  l'histoire,  comme  en  1848  en  Europe 
ou  en  1968  dans  le  monde.  Donc  la  chute  de  la 
dictature  des  Duvalier  est  fille  du  temps,  montrant 
qu'Haïti,  à  cet  égard,  vit  à  l'heure  latino-américaine. 

Alors  comment  et  pourquoi  donc, 
contrairement  à  tous  les  autres  cas  latino-américains 
qui  pourraient  lui  servir  de  précédents,  le  processus 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  80 

de  démocratisation  n'a  pas  pu  être  valablement  ni 
durablement  instauré  ?  Pourquoi  la  mayonnaise 
n'a-t-elle  pas  pris  ?  Le  candidat  haïtien  a  raté  son 
examen  d'entrée  en  phase  1  du  processus  de 
démocratisation.  Pourquoi  et  comment  ? 

L'explication  est  plurielle  de  l'échec  du 
processus  de  démocratisation  En  effet,  la  réponse 
n'est  pas  simple.  Interrogeons  sa  nature  plurielle  à 
travers  une  dizaine  de  considérations  de  type 
explicatif,  certaines  d'ordre  structurel,  d'autres2 
d'ordre  tendanciel,  d'autres  d'ordre  conjoncturel, 
d'autres  d'ordre  événementiel  et  enfin  d'autres  de 
caractère  individuel. 

1)  La  première  et  sans  doute  la  plus  importante  des 
difficultés  objectives  (mais  heureusement  non 
insurmontables)  à  la  démocratisation  réside  dans 
l'état  critique  du  sous-développement  haïtien.  J'ai 
passé  l'année  académique  1989-1990  à  réfléchir, 
tableaux  statistiques  à  l'appui,  avec  les  étudiants  de 
DEA  à  mon  séminaire  sur  les  problèmes  de 
transition  démocratique  face  au  sous- 
développement  dans  l'Amérique  Latine 
contemporaine,  au  département  de  Science  Politique 
de  l'Université  de  Paris  I  (Panthéon-Sorbonne),  sur 
des  thèmes  comme  pauvreté  absolue  et  démocratie, 
analphabétisme  et  élections,  cultures  traditionnelles 
et  démocratisation,  géopolitique  et  vulnérabilité 
externe  dans  le  processus  de  démocratisation, 
médias  et  partis  politiques  dans  la  formation  de 
l'opinion  en  processus  de  démocratisation,  Forces 
Armées  et  démocratisation,  les  Eglises,  le  monde 
des  affaires  et  les  intellectuels  face  au  leadership  de 
la  démocratisation,  centrisme  et  extrémismes  dans 


81-a 


Le  tsar  de  Russie  Alexandre  Premier,  petit  fils  de  la  grande  Catherine  II,  libéral  et  mystique, 
créa  «  la  Sainte  Alliance  »  après  la  défaite  napoléonienne  et  les  succès  du  Congrès  de  Vienne  et 
du  «  concert  européen  ».Voir  ici  la  salle  de  réunion  du  Congrès  de  Vienne  dans  les  coulisses 
duquel  Alexandre  Premier  négocia  avec  la  France  l'indépendance  d'Haiti.  En  effet, 
récipiendaire  d'une  demande  d'ouverture  et  de  négociations  par  le  roi  Henri  Premier  d'Haiti  a 
cet  effet,  le  tsar  fut  «  retourné  »  par  la  diplomatie  de  Christophe,  relayée  ensuite  par  celle  de 
Boyer,  au  point  de  devenir  le  premier  souverain  européen,  à  se  déclarer  partisan  de  la 
reconnaissance  de  l'indépendance  haitienne  et  à  y  travailler. 


'  81-b 


La  reine  Victoria,  dont  l'image  en  «  grand-mère  de  l'Europe  »  a  été  associée  à  la  puissance 
économique  britannique  pour  en  faire  le  symbole  d'une  époque  au  cours  de  laquelle  son  long 
règne  (1837-1901)  conjuguait  la  prépondérance  anglaise  et  un  modèle  de  respectabilité  et  de 
moralité 


81-c 


Guillaume  II,  empereur  d'Allemagne,  resté  connu  pour  son  autoritarisme,  son  militarisme  et 
sa  volonté  d'expansion  coloniale.  Il  a  lancé  un  véritable  défi  à  l'Angleterre  par  son  cri  :  «  Notre 
avenir  est  sur  l'eau  ».  Lors  de  l'affaire  Luders  en  Haiti,  il  entendit  infliger  une  leçon  aux  nègres 
haitiens  en  exigeant,  avec  ses  vaisseaux  de  guerre  dans  la  rade  de  Port-au-Prince,  l'exécution 
d'un  ultimatum  humiliant.  On  a  dit  que  c'était  un  caractériel,  mais  c'était  l'incarnation  de  «  la 
volonté  de  puissance  » 


Théodore  Roosevelt,  chantre  «  jingo  »  de  l'impérialisme  américain  en  Amérique  Latine, 
«  gendarme  »  au  «  gros  bâton  »  (big  stick)  de  la  police  au  service  de  l'ordre  sur  le  continent, 
sur  lequel  Anténor  Firmin  a  écrit  son  livre  «  Roosevelt  et  Haiti  »,  avertissant  son  peuple 
d'avoir  à  faire  attention  à  éviter  des  «  manquements  répétés  »  susceptibles  d'entraîner  les 
sanctions  punitives  américaines. 


81-d 


Woodrow  Wilson,  le  grand  apôtre  de  la  démocratie  pendant  la  première  guerre  mondiale, 
célèbre  avec  ses  «  14  points  »  pour  faire  triompher  la  paix,  la  démocratie  et  rétablir  l'harmonie 
sur  tous  les  continents  et  qui,  paradoxalement,  a  violé  le  Droit  International  et  violenté  la 
justice  du  droit  des  gens  en  confisquant  la  souveraineté  haitienne  par  l'annexion  du  pays  à 
l'Union  étoilée  en  1916,  profitant  de  la  situation  de  l'Europe  en  guerre 


81-e 


Le  major  Butler  /  le  général  Russel  ;  le  premier  guerroyant  et  bivouaquant  en  Haiti 
dans  la  «  chasse  »  aux  cacos  après  avoir  bourlingué  en  Amérique  centrale  et  en  Asie, 
F  autre,  haut-commissare  des  Etats-Unis  et  donc  responsable  du  pouvoir  suprême  en 
Haiti  pendant  toute  la  période  de  l'occupation.  Les  deux,  à  un  niveau  différent, 
assurent  la  stabilité  et  la  sécurité  dans  une  «  Haiti  under  american  control  » 


Lénine,  le  vainqueur  marxiste-léniniste  de  la  «  révolution  d'octobre  »  qui  associait 
le  communisme  et  la  modernisation  «  le  communisme,  c'est  les  soviets  plus 
l'électricité  » 


L'ONU  à  sa  création  après  la  seconde  guerre  mondiale  (la  grande  maison  de  verre,  sur  les 
bords  de  l'Hudson,  à  New- York 


Frédéric  Douglas,  l'abolitionniste  noir  ami  de  Abraham  Lincoln  qu'il  a  influencé  à  des  moments 
critiques  pour  le  mouvement  émancipateur  et  aidé  à  fond  dans  la  guerre  de  Sécession,  a  été  le 
premier  noir  à  être  nommé  ministre  américain  à  la  tête  d'une  légation  de  son  pays  à  l'étranger  au 
XIXème  siècle.  Son  passé  de  lutte  comme  journaliste,  comme  homme  politique  et  comme  écrivain 
lui  valut  des  persécutions  qui  l'amenèrent,  une  fois,  à  se  réfugier  au  Canada  après  l'épisode  du 
mouvement  de  John  Brown  avec  lequel  il  entretenait  des  rapports  assez  suivis  à  l'époque  bien 
qu'il  refusât  de  tomber  dans  la  violence  de  son  ami  radical,  et  une  autre  fois  à  prendre  de  la 
distance  en  voyageant  en  Europe  pour  obtenir  une  détente  contre  le  pression  de  ses  détracteurs  et 
adversaires.  Les  succès  de  son  autobiographie  (onze  mille  exemplaires  vendus,  pour  un  noir,  à 
cette  époque,  c'était  remarquable)  l'ont  aidé  dans  sa  campagne  pour  l'éducation  des  noirs  aux 
Etats-Unis  comme  un  MUST  et  une  voie  vers  la  libération  ethnique  contre  l'esclavage  et  la 
discrimination.  En  Haïti,  Douglass,  tout  en  étant  loyalement  fidèle  aux  intérêt  de  son  pays  dans 
une  confrontation  pour  la  cession  du  Môle  Saint  Nicolas  aux  Etats-Unis,  s'est  montré 
compréhensif  de  la  position  haïtienne  et  sut  faire  voir  les  obstacles  d'une  utilisation  par 
Washington  de  la  manière  forte  de  la  «  gunboat  dplomacy  »  ?  Dans  son  rapport  honnête  à  son 
gouvernement,  le  ministre  américain,  en  effet,  écrivait  :  «  Rien  ne  répugne  davantage  à  la  pensée 
et  aux  sentiments  des  masses  de  ce  pays  que  l'aliénation  d'une  simple  acre  de  territoire  à  une 
puissance  étrangère... C'est  ce  sentiment  qui  se  dressa  comme  un  mur  de  granit  contre  notre 
succès  ».( 


Ram  on  Betances,  révolutionnaire  cubain, 
l'apôtre  de  la  cause  de  la  «Fédération  des 
Antilles  »,  le  Cubano-Portoricain  dont  la  maison 
était  le  rendez-vous  des  latino-américains  de  Paris 
pour  la  lutte  en  faveur  de  la  création  d'un  Etat 
fédéral  dans  la  Caraïbe,  Ce  fut  un  ami  et 
admirateur  de  Firmin  qu'il  présentait  comme  «  un 
haïtien  extraordinaire  » 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  81 

la  dynamique  de  démocratisation  etc.  Nous  avons 
exploré,  dans  toutes  ses  facettes,  la  problématique 
de  la  démocratisation  dans  un  contexte  de  sous- 
développement  avec  ses  moins  et  aussi  quelque 
plus.  Des  degrés  divers  de  compatibilité  ou 
d'adéquation,  certains  portés  à  un  seuil  qui  fait 
problème  et  requiert  des  solutions  spécifiques  pour 
y  porter  remède,  telle  l'organisation  des  conditions 
d'exercice  du  droit  de  vote  des  analphabètes  dans 
des  élections  démocratiques.  Mais  nulle  part  des 
impossibilités.  Evidemment,  le  cas  d'Haïti,  à  lui 
seul  une  catégorie  à  part  puisque  le  seul  PMA  du 
continent,  nous  donne  le  grossissement  caricatural 
des  problèmes  révélés  par  l'analyse  comparative. 

Mais  j'ai  déjà  insisté  sur  le  fait  que,  dans  son 
état  actuel,  notre  pays  ne  pouvait  pas  se  voir  exiger 
les  performances  démocratiques  des  deuxième  et 
troisième  phases  du  processus  de  démocratisation 
(où  l'élévation  des  niveaux  de  vie  et  d'éducation 
permettent  stabilité  et  harmonie  dans  le 
fonctionnement  des  institutions  démocratiques  et 
continuité  et  conséquence  dans  le  comportement 
démocratique),  mais  seulement  prétendre  à  entrer 
dans  la  première  phase  du  dit  processus.  Par 
exemple,  Haïti  est  un  cas  de  pourcentage  alarmant 
de  gens  vivant  dans  la  pauvreté  absolue,  que  celle- 
ci  soit  prise  dans  la  conception  scientifique  définie 
par  François  Perroux  : 

«  La  pauvreté  absolue  est  déterminée  par  le  niveau 
au  dessous  duquel  les  besoins  primaires  ne  sont  pas 
satisfaits  ». 

Ou  dans  celle,  émotionnelle,  dépeinte  par  Robert 
Me  Namara  : 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  82 

«  La  pauvreté  absolue  est  une  condition  d'existence 
sordide  tellement  avilie  par  la  maladie, 
l'analphabétisme  et  la  mal  nutrition  que  ses 
victimes  se  voient  privées  de  ce  qui  est  essentiel  à  la 
dignité  humaine  ». 

Et  Haïti  est  aussi  un  cas  singulier,  en 
Amérique,  d'un  taux  d'analphabétisme  supérieur  à 
70%.  Voila,  au  départ,  dans  les  données  de  base, 
deux  sérieux  handicaps  qui  demandent,  pour  être 
surmontés,  des  méthodes  et  des  techniques 
spécifiques,  en  vue  d'accroitre  les  chances  de 
succès  du  processus  de  démocratisation.  Et 
cependant,  dans  les  programmes  d'éducation 
politique  au  lieu  d'approcher  l'homme  du  peuple 
avec  une  conception  abstraite  et  sophistiquée  de  la 
démocratie  qui  lui  est  étrangère  et  qui  l'indiffère, 
en  attendant  qu'il  en  donne  une  interprétation 
saugrenue,  si  on  prend  la  peine  de  l'interroger  sur 
la  vie  qu'il  voudrait  pouvoir  mener,  on  va  retrouver 
dans  les  réponses  sorties  de  sa  bouche,  toute  la 
litanie  des  libertés  fondamentales  et  des  droits 
humains  par  lesquels  se  définit,  concrètement, 
l'agenda  des  accomplissements  démocratiques  : 

•  ne  pas  être  arrêté  sans  motif  :  c'est 
l'habeas  corpus  ; 

•  ne  pas  craindre  pour  sa  vie  :  c'est  le 
respect  de  son  droit  à  l'existence  ; 

•  pouvoir  penser  en  toute  bonne  foi  ce  que 
l'on  croit  vrai  et  le  dire  sans  être 
inquiété  :  c'est  la  liberté  de  penser  et 
d'expression  ; 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  83 


•  pouvoir  pratiquer  selon  sa  foi  religieuse 
sans  être  socialement  victimisé  :  c'est  la 
liberté  de  conscience  et  des  cultes  ; 

•  trouver  de  quoi  faire  vivre  soi  et  les 
siens  :  c'est  le  droit  de  propriété  et  le 
droit  au  travail  etc. 

L'approche  par  la  définition  opératoire  du  concept, 
chère  aux  quantitativistes,  révèle  les  aspirations  du 
peuple  pauvre  et  analphabète  d'Haïti  à  la 
démocratie.  Max  Beauvoir  m'a  fait  tenir,  il  y  a  de 
cela  quelque  temps,  une  étude  manuscrite  de  son 
cru  dont  le  thème  est  bien  précisé  par  le  titre  même 
Vodou  et  démocratie  .  Signe  des  temps  ! 
2)Une  difficulté  non  mineure,  à  laquelle  peu  de 
gens  pensent,  bien  que  je  me  sois  efforcé,  à  maintes 
reprises,  d'attirer  l'attention  sur  sa  pertinence,  est 
l'obligation  dans  laquelle  Haïti  se  trouve 
aujourd'hui  de  réaliser  en  même  temps  sa 
libéralisation,  sa  démocratisation  et  sa 
modernisation.  Si  on  excepte  les  pays  anglo-saxons 
protestants  (Angleterre  et  Etats-Unis  d'Amérique) 
qui  ont  initié  leur  révolution  industrielle 
modernisatrice  sous  régime  démocratique,  les  autres 
pays  ont  entamé  et  réalisé  leur  modernisation  sous 
régime  politique  autoritaire  d'abord,  et  c'est  ensuite, 
à  un  stade  avancé  de  leur  modernisation,  que  le 
problème  de  la  libéralisation-démocratisation  s'est 
posé  pour  eux.  L'expérience  de  l'histoire 
économique  montre  un  ordre  de  succession 
chronologique  entre  modernisation,  libéralisation  et 
démocratisation,  l' antériorité  chronologique 
appartenant  à  la  modernisation  dans  une  séquence 
qui  met  la  libéralisation-démocratisation  seconde. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  84 

La  France  a  initié  son  impulsion  modernisatrice 
décisive  sous  Napoléon  III,  l'Allemagne  sous 
l'empire  des  Guillaumes  I  et  II,  la  Russie  sous  les 
derniers  Tsars  et  puis  avec  Lénine  («  le 
communisme,  c  'est  les  Soviets  plus  l 'électricité  » 
disait-il),  la  Turquie  avec  Mustapha  Kemal  Ataturk, 
le  Japon  à  partir  de  «  l'ère  Meiji  »  ou  des  grands 
changements,  et  plus  près  de  nous  les  nouveaux 
pays  industriels  de  Taiwan,  de  Singapour  et  des 
autres  «  dragons  asiatiques  »  avec  leurs  régimes 
autoritaires  à  peine  aujourd'hui  exposés  aux  assauts 
d'une  démocratisation  inachevée.  Les  impératifs  de 
la  conjoncture,  interne  et  externe,  imposent  à  Haïti 
de  réussir,  simultanément,  son  processus  de 
libéralisation-démocratisation  et  son  processus  de 
modernisation.  Ce  n'est  pas  facile,  car  les  exigences 
de  l'une  et  de  l'autre,  à  certains  moments  ou  dans 
certains  domaines,  peuvent  être  divergentes  et 
même  contradictoires.  Par  exemple  les  nécessités 
économiques  peuvent  exercer  des  contraintes  qui 
vont  se  heurter  aux  droits  et  libertés  des  conquêtes 
déjà  acquises  de  la  démocratie.  Alors,  c'est  un 
problème  d'ajustement  et  d'adéquation  qui  relève 
de  la  délicatesse  d'une  opération  alchimique  ou  de 
césarienne  à  risques. 

3)  Les  décideurs  nationaux  et  internationaux  qui  ont 
voulu  réaliser  une  «  démocratisation  sous  contrôle  » 
après  Duvalier,  ont  sous-estimé  les  possibilités  de 
disparition  et  les  risques  de  désagrégation  en 
profondeur  de  la  situation  politique,  dans  une 
société  post-totalitaire  en  proie  à  la  crise  d'un 
système  social  traditionnel  en  mal  de 
modernisation.  La  crise  a  été  traitée  comme  une 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  85 


crise  ordinaire.  Or,  il  ne  s'agissait  pas,  comme  1950 
et  en  1956,  d'un  simple  changement  d'un 
gouvernement  à  un  autre,  cas  pour  lequel  on  était 
passé  maître  dans  le  choix  et  l'application  de  la 
formule  appropriée.  Cette  fois  la  combinaison 
politique  pour  garantir  le  contrôle  successoral 
demandait  autre  chose  que  l'ingéniosité 
politicienne  traditionnelle  assaisonnée  du 
machiavélisme  habituel.  La  formule  concoctée 
avec  l'étranger  pour  coiffer  l'immédiate  succession 
de  transition  et  qui  a  eu,  tout  naturellement,  -  c'est 
là  le  comble  !-  la  bénédiction  du  président  fuyard, 
n'a  pas  tenu  compte  de  la  nature  et  de  l'état  de  la 
situation  après  un  populisme  totalitaire  qui  avait 
fonctionné  en  fascisme  de  sous-développement 
avec  Duvalier,  et  avait  perduré  malgré  sa  perte  de 
légitimité  postérieure.  Tous  les  fusibles  avaient 
sauté  ou  étaient  en  passe  de  l'être,  sous  la  pression 
des  revendications  trop  longtemps  insatisfaites  et 
des  aspirations  égalitaires  trop  longtemps 
contenues.  On  lit  mal  ou  trop  vite  nos  premiers 
historiens  : 

«  Le  gouvernement  qui,  en  Haïti,  écrit  Beaubrun 
Ardouin,  ne  pourra  ou  ne  voudra  se  convaincre 
que  l'égalité  en  toutes  choses  est  le  droit  le  plus 
précieux  aux  veux  du  peuple,  sera  toujours  exposé  à 
se  fourvoyer  » 

.  Et  Victor  Schœlcher  de  surenchérir  au  sujet  de  la 
vie  privée  : 

«  Ceux  même  de  la  plus  basse  classe  se  mettent 
naturellement  au  niveau  avec  tout  le  monde...  par 
exemple,  le  citoyen  qui  donne  un  bal  est  obligé 
d'avoir  une  garde  à  la  porte  pour  empêcher  la 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  86 


canaille  de  monter,  parce  que  la  canaille  veut 
toujours  monter.  Elle  saisit  effectivement  les  choses 
en  bloc,  et  puisqu'on  lui  a  parlé  d'égalité,  elle  veut 
brutalement  l'égalité  complète  ». 

Or,  on  entrait,  après  l'échec  du  populisme 
fascistoide  duvaliérien  face  à  la  crise  de  la  société 
traditionnelle,  dans  la  phase  de  décomposition  de 
celle-ci,  avec  une  lame  de  fond  qui  allait  ébranler, 
sur  dix  ans  (1986-1996),  toutes  les  institutions  et 
toutes  les  pratiques  socio-politiques  traditionnelles, 
stigmatisées  «  force  anti-changement  »,  et  faire 
jaillir  des  profondeurs  à  la  surface,  les 
récriminations  et  revendications  comprimées  à  la 
genèse  même  du  système.  C'était  une  résurgence 
éruptive  qui  demandait  des  vulcanologues.  Or, 
l'absence  de  représentativité  de  la  formule  du 
CNG,  aggravée  après  la  sortie  rapide  de  Gérard 
Gourgue,  ancien  président  de  la  Ligue  Des  droits 
Humains  sous  la  dictature,  le  seul  des  membres  à 
avoir  été  publiquement  et  idéologiquement  associé 
à  la  volonté  de  changement,  et  donc  susceptible  de 
personnifier  symboliquement  la  détermination 
collective  de  rupture,  ne  pouvait  pas  être  compensée 
par  le  laxisme  licencieux  de  la  «  bamboche 
démocratique  »  qui,  d'ailleurs,  avait  pour  effet  de 
discréditer  la  démocratie  elle-même.  A  la  base,  les 
paysans  me  disaient,  «  L 'Etat  est  en  vacances  », 
jolie  expression  pour  souligner  le  caractère  anormal 
de  la  licence  supposée  «  démocratisante  ».  Au 
sommet,  derrière  la  «  bamboche  démocratique  »  se 
cachait  à  peine  une  absence  de  toute  volonté 
politique  réelle  de  libéralisation-démocratisation.  Le 
chef  du  CNG  prenait  plaisir  à  dire  qu'il  n'avait  pas 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  87 

lu  la  Constitution  de  1987  dans  sa  version  finale  ni 
antérieure.  C'est  dire  à  quel  point  il  s'en  foutait  ! 
Mais  autant  le  radicalisme  nihiliste  des  stratèges  de 
l'opposition  extrémiste  de  la  rue  et  des  stations  de 
radio  pour  renverser  les  militaires  du  CNG  («  raché 
manyok  »)  était  impuissant  à  atteindre  cet  objectif, 
autant  la  «  bamboche  démocratique  »,  décrétée  par 
le  CNG,  véritable  miroir  aux  alouettes,  était 
inefficace  à  obtenir  le  résultat  de  la  paix  des  rues  et 
de  l'acceptation  de  l'ordre  provisoire  établi.  Les 
deux  excès  notoires  sanglants,  sous  le  règne  de 
Namphy,  du  massacre  de  la  ruelle  Vaillant  en 
novembre  1987  (pour  bloquer  le  déferlement  de  la 
gauche  maximaliste  par  la  voie  des  urnes)  et  de 
l'affaire  de  l'Eglise  Saint  Jean  Bosco  en  septembre 
1988  (pour  verrouiller  l'éruption  de  l'anarcho- 
populisme),  montrent  qu'on  était  réduit  quand  on 
risquait  de  perdre  le  contrôle,  à  perdre  la  tête  en 
jetant  de  la  gazoline  sur  le  feu  pour  tenter 
d'éteindre  l'incendie. 

L'une  des  premières  causes  de  l'échec  de  la 
libéralisation-démocratisation  doit  être  cherchée 
dans  le  fait  que  le  gouvernement  chargé  de  la 
conduire  à  bon  port  n'y  croyait  pas,  ne  réalisait  pas 
le  caractère  systémique  de  la  crise  dans  sa 
dimension  profonde,  et  pensait  à  une 
«  combinazione  »  politique  traditionnelle  pour  la 
dévolution  du  pouvoir,  sans  rupture  avec  le  statu 
quo,  alors  qu'il  s'agissait  bien  d'une  crise  de  fin  de 
système  dans  les  difficultés  d'accouchement  d'un 
système  nouveau  de  substitution...  La  parole  du 
pape    «  //   faut    que    les    choses    changent  » 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  88 

s'interprétait  à  la  manière  traditionelle  «  //  faut  que 
les  hommes  changent  de  gouvernement  ». 
4)Les  hommes  du  CNG,  placés  devant  la  situation 
peut-être  la  plus  délicate  de  notre  histoire,  étaient-ils 
ou  pouvaient-ils  être  à  la  hauteur  des  événements  et 
maîtriser  la  conjoncture  ?  Je  reviendrai  tout  à 
l'heure  sur  le  fait  essentiel  que  c'étaient  des 
militaires.  Mais  quels  hommes,  individuellement 
parlant,  étaient-ils  avant  même  le  port  de 
l'uniforme  ?  Je  ne  les  ai  pas  vraiment  connus  -  ils 
ne  m'en  ont  pas  donné  le  temps  !-  pour  les  avoir 
peu  fréquentés.  Je  sais  bien,  de  par  mon  métier,  que 
ces  hommes  avaient,  comme  tout  homme,  des 
qualités  à  côté  de  leurs  défauts,  et  étaient  capables 
sans  doute  de  grandeurs  à  côté  de  leurs  faiblesses. 
Le  jour  de  ma  prestation  présidentielle,  on  m'a  bien 
signalé  que  Namphy  «  ricanait  »  au  cours  de  la 
cérémonie,  mais  ricanait-il  ou  se  réjouissait-il,  car 
on  m'a  aussi  rapporté  que  le  même  Namphy,  ému 
jusqu'aux  larmes,  disait  à  sa  maman,  avec  fierté,  le 
jour  même,  après  la  cérémonie,  qu'il  avait  rendu  au 
pays  le  service  de  l'avoir  fait  passer  de  Jean  Claude 
Duvalier  à  Leslie  Manigat. 

J'imagine  volontiers  qu'ils  avaient  quelques 
convictions  idéologico-politiques  dont  ils  pouvaient 
s'inspirer  à  l'occasion  (je  leur  ai  découvert,  à 
travers  certaines  réflexions,  un  duvaliérisme 
françoisiste  plutôt  résiduel,  sur  un  fond  réel  de 
MOPisme).Mais  du  point  de  vue  de  leurs 
personnalités  politiques  en  tant  qu'affectant  leur 
rôle  en  regard  de  la  tâche  qui  leur  était  dévolue,  je 
ne  peux  me  baser  que  sur  les  impressions  qu'ils 
m'ont  faites  pour  dire  que,  s'ils  avaient  le  mérite 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  89 

d'avoir  travaillé,  de  l'intérieur,  au  changement  de 
gouvernement  et  d'avoir  fait  partir  Jean  Claude 
Duvalier  à  temps,  avant  que  la  poudrière  ne  saute, 
laissant  les  Tontons-Macoutes  abasourdis,  l'arme  au 
pied,  par  contre,  parmi  eux,  pas  un  homme 
d'envergure  pour  contrôler  l'ouverture  sur  la 
transition  difficile  vers  le  changement  à  la  fois 
modernisateur,  libéralisateur  et  démocratiseur,  les 
trois  impératifs  de  la  nouvelle  conjoncture.  Etaient- 
ils  assez  sérieux  et  avaient-ils  la  formation  pour  se 
soucier  de  la  complexité  de  la  situation?  Ils 
faisaient  jeunes  dans  l'aventure  politique  où  ils 
s'étaient  embarqués. 

Un  Namphy,  à  sa  manière  nationaliste  et 
anti-cléricale,  simple  dans  ses  goûts  de  bon  vivant 
modeste,  et  influençable  jusqu'au  manque  de 
personnalité  et  de  panache,  plutôt  mal  conseillé  que 
foncièrement  mauvais  en  lui-même,  caméléon  dans 
ses  sincérités  successives  pour  masquer,  derrière 
une  image  fortiche  de  duplicité  ambitieuse,  une 
timidité  native  (bégaiement  signalétique),  voire  un 
gros  complexe  d'infériorité,  qu'il  noyait  dans 
l'alcool. 

Un  William  Régala  plus  réaliste,  plus 
intelligent  et  plus  capable  de  fermeté,  plus  disposé  à 
prendre  et  à  comprendre,  mal  aimé  pourtant  avec  sa 
réputation  d'homme  fort  qui  desservait  ses  proches, 
et,  de  ce  fait,  plus  habile  à  différer  sinon  à  cacher 
ses  ambitions,  plus  sûr  de  lui  et  plus  capable  de 
trancher,  mais  attentiste  et  pas  téméraire  parce  que 
calculateur,  et  manquant  d'ampleur  pour  l'ouverture 
sur  la  modernité,  ce  qui  lui  faisait  passer  pour  un 
mainteneur  du  passé. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  90 

Un  Prosper  Avril  plus  manœuvrier  que 
perspicace,  soucieux  de  faire  fonctionner  l'Etat 
dont  le  contrôle  des  rouages  l'intéressait  comme  un 
jeu  intéresse  un  enfant,  préférant  être  intelligent 
derrière  le  trône  (mais  l'intelligence  était  maligne  et 
le  trône  ballotté),  capable  d'être  infidèle  jusqu'à  lui- 
même  dans  la  logique  de  ses  intérêts.  Il  n'était  pas 
fâché  de  la  réputation  «  de  génie  de  l 'intrigue  » 
qu'on  lui  a  faite  et  du  mot  attribué  à  François 
Duvalier  de  l'avoir  appelé  «  l'intelligent  Avril  »,  car 
cette  perception  servait  ses  intérêts  dans  la  plupart 
des  cas  avec  les  partenaires  haitiens  qui  acceptaient 
de  traiter  avec  lui,  et  dont  il  faisait  ses  obligés,  car 
ce  qu'il  veut  par-dessus  tout,  malgré  un  «  record  » 
estimé  désastreux  pour  sa  propre  institution 
(l'armée  dont  on  le  considère  l'un  des  démanteleurs 
sinon  même  des  fossoyeurs)  et  pour  le  pays  (dont 
on  le  voit  responsable  de  bien  des  malheurs),  peu 
scrupuleux  dans  la  gestion  des  entreprises  publiques 
dont  certaines  étaient  son  fief  comme  la  Téléco, 
c'était  d'être  l'homme  qui  compte  et  avec  qui  il  faut 
compter.  Lui  reste-t-il  assez  de  crédit  pour  mettre 
son  intelligence  manoeuvrière  et  les  moyens 
matériels  qu'il  a  la  réputation  d'avoir  accumulés,  au 
service  du  bien  commun  représenté  par  autre  que 
lui  ?  En  tout  cas,  il  était  le  plus  politicien  des 
militaires. 

Un  Jean  Claude  Paul,  bel  officier  au 
physique,  proche  et  aimé  de  ses  troupes,  soldat  dont 
la  mue  en  homme  politique  s'est  avérée  difficile 
parce  que  son  sens  de  l'autorité  était  desservi  par 
une  tendance  à  l'indécision  temporisatrice, 
«  playboy  »  occupé  à  être  millionnaire  sans  trop 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  91 

regarder  au  choix  des  moyens,  nationaliste  soucieux 
de  sa  popularité  au  service  d'une  ambition  qu'il 
savait  lucidement  difficile  à  réaliser  malgré  des 
vœux  familiaux,  avec  une  sensibilité  pour  ses  frères 
d'armes  et  une  inclination  spontanée  vers  les 
milieux  populaires  en  politique,  un  défenseur 
discret  ami  d'Aristide  déjà  sous  mon  gouvernement, 
capable  d'une  réelle  loyauté  de  principe,  mais  en  en 
laissant  trop  voir  les  limites  circonstancielles, 
finalement  coincé  dans  un  imbroglio  où 
s'enchevêtraient  ses  intérêts  dans  l'armée,  dans  la 
politique  et  dans  les  affaires  (les  affaires  tout  court 
et  les  affaires  de  cœur,  y  compris  des  affaires  à 
élucider  qui  entretenaient  une  suspicion  d'origine 
américaine  à  son  égard). 

Quant  à  Jacques  François,  le  seul  civil, 
d'ailleurs  respecté  de  ce  que  par  habitude  on 
continuait  à  appeler  la  junte,  un  homme  de  bien 
comme  le  sont  traditionnellement  les  grands 
conservateurs  du  Nord  de  la  vieille  génération, 
mais,  sans  être  un  génie,  un  sage  tourné  vers  le 
passé  et  ses  valeurs  après  avoir  été  un  diplomate 
professionnel  à  la  direction  des  affaires  de  la 
Chancellerie,  et  donc  un  peu  perdu  au  milieu  des 
militaires,  comme  il  me  l'a  chuchoté  un  jour  au 
creux  de  l'oreille,  au  cours  d'une  cérémonie  dans 
l'Eglise  du  Sacré  Cœur  de  Turgeau.  On  faisait  de  lui 
un  simple  «  portrait  »  alors  que  c'était  un  homme  de 
conseil. 

Malheureusement  en  face,  à  quelques 
exceptions  près,  la  classe  politique  n'allait  pas  non 
plus  être  collectivement  à  la  hauteur  de  la  situation. 
A  l'image  d'un  pays  déboussolé  et  dénormalisé  du 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  92 

fait  de  la  crise,  les  politiciens,  somme  toute, 
n'étaient  pas  plus  mauvais  que  les  autres,  ils  étaient 
simplement  plus  exposés  à  la  vue.  Mais  avec  leur 
verbe  haut  et  fréquent,  et  leur  obsession  de  vedettes 
médiatisées,  ils  pouvaient  devenir  le  reflet 
caricatural  d'un  pays  soumis,  du  fait  de  la  crise,  à 
la  fois  générale  de  la  pénurie,  et  de  la 
débrouillardise  du  sauve  qui  peut.  Chez  la  plupart, 
aucun  sentiment  moteur  d'abnégation  pour  faire 
avancer  les  affaires  du  pays,  chacun  était 
exclusivement  occupé  à  faire  avancer  les  siennes.  Et 
pourtant  ils  étaient  capables  de  beaucoup  de 
sacrifices  individuels,  jusqu'à  perdre  la  vie  pour 
certains.  Du  lot  se  détachait  une  belle  brochette  de 
lutteurs  anti-duvaliéristes  dont  le  renom  s'était  forgé 
dans  la  lutte  contre  la  dictature,  une  détermination 
sincère  de  contribuer  à  la  nouvelle  ère  démocratique 
mais  peu  de  programmes  de  gouvernement,  le  mien, 
je  veux  dire  celui  de  mon  parti  RDNP  Changer  la 
Vie  faisant  presque  figure  d'exception  avec  deux 
ou  trois  autres,  dont  celui  du  MIDH,  le  parti  de 
Marc  Bazin.  Mais  surtout  peu  d'hommes  d'Etat, 
même  si,  au  début,  certains  ont  pu  faire  illusion. 

Quand  à  la  moyenne  des  politiciens, 
l'observation  de  leur  praxis  allait  révéler  une 
ambition  tenace  au  service  d'un  ego  de  leaders 
bluffeurs  et  opportunistes,  pour  la  plupart,  à  la  tète 
de  petits  partis  inconsistants  qui  devaient  leur 
survie,  faute  d'une  solution  au  problème  du 
financement  des  partis  politiques,  à  la  détention 
obligée  d'un  siège  parlementaire  ou  d'un 
portefeuille  ministériel  auquel  on  s'accrochait  et  à 
l'abri  duquel  on  casait  les  militants  et  sucrait  les 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  93 

proches  et  les  partisans.  On  en  arrivait  à  un  jeu 
politicien  dans  lequel  certains  avaient  intérêt  à  la 
durée  la  plus  longue  possible  de  leur  participation  à 
des  gouvernements  provisoires  successifs,  notre 
culture  politique  demeurant  celle  des  jeux  stériles 
de  la  «gaguère  »  (combats  de  coqs)  ou  de  la 
combinaison  politicienne  (magouille).  Et  pourtant 
au  départ,  il  y  avait  bien  eu  quelques  hommes  de 
valeur,  et  j'imagine  qu'ils  n'ont  pas  cessé  de  l'être, 
mais  parmi  les  plus  compétents,  certains  se  sont 
laissés  discréditer  à  la  longue  par  leurs 
performances  politiques  ou  ministérielles  sans 
conformité  idéologique,  sans  principes  de  conduite, 
sans  éthique  dans  leurs  relations,  alliances,  gestions 
et  actions. 

Ils  ont  ainsi  laissé  un  grand  espace  de 
visibilité  à  des  organisations  populaires 
improvisées,  dont  la  tactique  était  de  se  multiplier 
pour  faire  nombre  par  des  titres  et  appellations,  et 
qui  étaient  fort  habiles  à  surexciter  et  à  mobiliser  les 
éléments  disponibles  des  masses  populaires 
urbaines  et  péri-urbaines,  pour  manifester  le 
pouvoir  de  la  rue. 

Quant  au  «  trop-plein  »  des  candidats  à  la 
présidence,  installés  comme  à  demeure  dans  le 
système  fragile  des  partis,  terre  d'élections  du 
complot  contre  la  qualité,  le  seul  réalisme  qui  leur 
manquait  est  celui  auquel  Thiers  appelait  la 
République  des  Notables  en  France,  à  savoir  la 
nécessité  de  réaliser  qu'il  n'y  a  qu'un  seul  fauteuil 
présidentiel  et  plusieurs  paires  de  fesses  à  vouloir 
s'asseoir  dessus,  et  à  en  tirer  la  conclusion.  Les 
médiocres      parmi      eux,      qui  constituaient 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  94 

malheureusement  le  plus  grand  nombre,  Tétaient 
évidemment  en  tout,  sauf  cependant  dans  les 
magouilles  pour  perdurer  au  devant  de  la  scène 
politique,  même  au  prix  de  devenir  des  marionnettes 
mues  par  les  ficelles  d'un  tuteur  étranger  nourricier. 

D'ailleurs,  tout  porte  à  croire  que  l'étranger 
aussi  avait  une  piètre  idée  des  leaders  politiques 
avec  lesquels  ils  prenaient  langue  pour  les  conduire. 
Deux  signes  ne  prêtent  pas  à  équivoque  à  cet  égard. 
Le  premier,  plus  condescendant,  concerne  les 
initiatives  prises  par  les  officiels  américains 
d'inviter  des  candidats  à  la  présidence  eux  mêmes  à 
un  séminaire  de  formation  politique  à  Porto-Rico 
où,  parmi  les  plus  introduits  des  formateurs  qui 
devaient  les  initier  à  l'abc  de  la  science  politique  et 
les  techniques  électorales,  j'ai  lu  avec  plaisir 
d'ailleurs,  le  nom  d'un  des  anciens  membres  de 
mon  staff  quand  j'étais  directeur  de  l'Institut  de 
Relations  Internationales  de  la  University  of  the 
West  Indies,  à  Trinidad  ,  et  qui  est  resté  d'ailleurs 
mon  ami.  La  triste  vérité  est  qu'ils  en  avaient 
réellement  besoin  pour  la  plupart. 

Le  second  signe,  plutôt  méprisant,  concerne 
l'offre  de  chambres  de  la  YMCA  à  Washington 
pour  loger  une  délégation  de  parlementaires  haitiens 
menée  par  le  Président  de  l'Assemblée  Nationale,  et 
invitée  à  des  pourparlers  dans  la  capitale 
américaine.  Traitement,  on  en  conviendra,  de  peu  de 
considération  pour  ces  dignitaires  haitiens  conviés  à 
des  négociations. 

Aussi  une  décantation  politique,  perte  de 
prestige,  perte  de  crédit,  s'est-elle  opérée,  à  la 
longue,  autour  de  ces  neuf  ans  dans  l'esprit  public 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  95 

pour  lequel  peu  des  leaders  politiques,  hier  de 
premier  plan,  tiennent  encore  la  rampe,  mais  ceci 
ne  s'est  pas  encore  traduit  en  termes  concrets  dans 
la  vie  politique  qu'il  faut  sincériser  comme  on 
sincérise  les  prix  et  les  valeurs  en  économie. 
Certains  espèrent  qu'il  en  émergera  tout  au  plus 
cinq  à  sept  partis  politiques  responsables,  de 
quelque  conséquence,  qui  soient  aptes  à  se  lier  par 
un  pacte  démocratique  qui  permettrait  de  dégager 
deux  ou  trois  grandes  tendances  politico- 
idéologiques.  Un  tel  regroupement,  pour  désirable 
qu'il  soit  comme  condition  de  sortie  démocratique 
de  la  crise,  se  fait  toujours  attendre  et  ce  n'est  pas 
pourtant  faute  d'un  rassembleur.  Il  parait  qu'il  faut 
laisser  le  temps  faire  son  œuvre,  mais  ne  faudrait-il 
pas  l'aider  ?  A  donner  trop  de  temps  au  temps,  on 
risque  de  laisser  passer  des  occasions  de  réponses  à 
des  offres  ou  à  des  tentatives  unitaires  autrement 
prometteuses. 

En  attendant,  même  le  CNG,  tout  médiocre 
qu'il  fut  perçu,  se  targuait,  par  la  voix 
irrespectueuse  de  son  chef,  de  n'avoir  aucune 
considération  pour  les  leaders  de  la  classe  politique. 
Il  est  vrai  de  dire  que  la  plupart  de  ceux-ci  le  lui 
rendaient  bien  dans  leur  for  intérieur,  mais  les 
hommes  du  CNG,  au  moment  où  le  pays  politique 
semblait  refuser  les  règles  de  dialogue  du  jeu 
compétitif,  pour  chacun,  mettre  en  avant  l'intérêt  de 
son  poulain  candidat,  priorisant  la  discorde 
partisane  qui  continuait  à  être  la  règle  comme  avant 
sinon  plus  qu'avant.  C'est  que  la  dictature  avait 
imposé  l'habitude  de  son  silence,  tandis  que  toutes 
les  langues  se  déliaient  maintenant.  C'est  dans  ce 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  96 

contexte,  que  les  militaires  avaient  gardé  l'avantage 
du  monopole  de  la  détention  du  pouvoir  sans 
partage,  et  du  commandement  des  forces  armées 
«  silencieuses  ». 

5)  En  effet,  ce  n'était  pas  le  moindre  des  paradoxes 
de  cette  équipe  gouvernementale  à  qui  on  confiait  la 
responsabilité  de  la  transition  démocratisante,  juste 
après  la  chute  de  la  dictature,  qu'elle  était  composée 
presqu' exclusivement  de  militaires.  C'est  là  une 
différence  de  taille  avec  les  autres  processus  de 
démocratisation  latino-américains  contemporains. 
Qui  l'a  voulu  ainsi  ?  Les  décideurs  nationaux  (y 
compris  Jean  Claude  Duvalier  lui-même,  comme  on 
l'a  déjà  vu)  et  étrangers  (principalement  les 
américains).  En  effet,  le  régime  des  Duvalier  n'avait 
pas  été  directement  ni  formellement  une  dictature 
militaire  comme  en  Argentine,  au  Brésil  et  au  Chili. 
On  pouvait  même  dire  que  l'armée  régulière,  tout 
en  ayant  été  subordonnée  et  associée  au  régime, 
s'était  sentie  humiliée  d'avoir  été  surclassée  par  la 
prééminence  omnipotente  et  impunie  de  la  milice 
des  tontons  macoutes.  C'était  une  revanche  à 
prendre  en  faisant  rétablir  la  norme,  une  fois  les 
Duvalier  partis.  Surtout  que  la  tête  de  l'armée  avait 
«  comploté  »  pour  le  départ  de  Jean-Claude 
Duvalier,  et  donc  récoltait  le  fruit  de  son  travail  de 
finition  dans  une  situation  arrivée  à  maturité  par  une 
action  populaire  de  longue  haleine,  en  voie  de 
radicalisation,  qu'on  voulait  maintenant  contenir 
pour  ne  pas  déborder  le  contrôle  de  la  hiérarchie  de 
l'Eglise,  déjà  politiquement  divisée,  du  fait  de 
l'action  «  corrosive  »  de  la  «  petite  église  » 
travaillée    par    la    théologie    de    la  libération 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  97 

marxisante  ou  de  gauche,  avec  une  frange 
communiste.  Au  départ  même,  l'armée  a  été  choisie 
pour  être  le  verrou  pouvant  contenir  et  refouler  les 
trop  fortes  commotions  politiques  dûes  aux 
initiatives  de  la  gauche  activiste,  extrémiste 
antidictatoriale  à  peine  voilée,  mais  plus  tard,  ce 
verrouillage  aura  pour  effet  de  provoquer  la 
recherche,  par  cette  gauche,  d'un  exutoire  qui  sera 
trouvé  en  fin  de  compte  en  Aristide  et  son 
mouvement  lavalas  exalté.  Mais  finalement,  c'est, 
au  bout  du  compte,  le  verrou  qui  sautera  avec  la 
destruction  de  l'armée  décrétée  par  décision 
unilatérale  de  l'Exécutif  lavalassien. 

De  toute  façon,  la  décision  d'écarter  les 
hommes  politiques  civils  du  contrôle  d'un  pouvoir 
supposé  post-dictatorial  en  février  1986,  au  profit  de 
militaires  élevés,  somme  toute,  au  sérail  duvaliérien 
et  peu  ouverts  à  l'attrait  de  modèles  différents, 
légitimait  mal  la  remise  du  pouvoir  aux  chefs  d'une 
institution  (l'Armée  d'Haïti)  dont  ni  la  formation 
reçue,  ni  l'esprit  dominant,  ni  la  structure,  ni  la 
longue  histoire,  ni  les  pratiques  récentes  n'en 
faisaient  un  instrument  de  libéralisation- 
démocratisation.  Dans  ces  conditions,  les  partisans 
véritables  et  les  plus  déterminés  du  renouveau  se 
virent  écartés  du  sommet  du  pouvoir  où  le 
changement  politique  allait  rencontrer  plus  de 
difficultés  à  se  faire  connaître  à  l'agenda  des 
préoccupations  gouvernementales,  sauf  quand  la 
pression  de  «  la  rue  »  l'imposait.  Le  chef  militaire 
de  «  la  junte  »  était  tout  prêt,  à  tout  moment,  à 
accuser  les  exilés  revenus  au  pays,  qu'il  appelait  les 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  98 

gens  «  venus  du  ciel  »,  d'être  coupables  de  tous  les 
maux. 

6)  Dans  cet  ordre  d'idées,  il  y  a  plus  significatif.  Le 
dessein  des  décideurs  nationaux  et  étrangers,  en 
effet,  en  combinant  le  règlement  transitoire  de  la 
succession  immédiate,  était  inspiré  par  une 
méfiance  idéologique  à  l'égard  des  exilés  politiques 
de  l'ancienne  opposition  extérieure  qu'on  ne 
voulait  pas  voir  arriver  au  pouvoir  dans  l'immédiat, 
ni  même  associer  au  gouvernement  provisoire  par 
un  «  représentant  »,  vu  qu'on  privilégiait  une 
transition  douce,  sous  contrôle,  sans  rupture  et 
«  sans  péril  rouge  ». 

Or,  dans  l'opposition  extérieure,  il  y  avait  de 
tout  y  compris,  naturellement,  les  activistes  bien 
placés  de  la  gauche  pro-soviétique  au  leadership 
connu,  avec  un  anti  duvaliérisme  pur  et  dur  et  une 
volonté  de  rupture  réelle  susceptible  de  casser  la 
baraque.  Ainsi  le  «  danger  communiste  »  pouvait-il 
arriver  par  avion,  importé  par  ces  hommes  «  venus 
du  ciel  »,  comme  le  disait  Namphy,  pour  préciser 
que  c'est  de  là  que  provenaient  le  risque  et  la 
menace.  De  là  cette  tentative  de  soumettre  le  retour 
des  exilés  à  autorisation  et,  malgré  la  brèche  ouverte 
par  Jean  Claude  Bajeux  et  les  premiers  opposants  de 
l'extérieur  en  défiant  et  en  prenant  de  court  les 
hommes  du  CNG  par  leur  retour  au  pays  sans  cette 
autorisation,  le  maintien  quand  même  de  cette 
obligation  d'autorisation  à  obtenir  de  Port-au- 
Prince,  par  consigne  formelle  au  consul  d'Haïti  à 
New  York,  (  mon  ami  Etzer  Racine),  concernant 
deux  «  déstabilisateurs  »  potentiels  désignés,  Pierre 
Eustache  Daniel  Fignolé  et  Saint  Roch  Leslie 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  99 

François  Manigat,  interdits  de  retour  immédiat.  Il  a 
fallu  des  démarches  d'amis,  tel  un  Lamartinière 
Honorât,  pour  faire  lever  cette  interdiction  en 
intervenant  avec  des  amis  en  haut  lieu  pour  nous 
rendre  justice.  Cela  avait  été  justifié,  nous  a-t-  on  dit 
en  fin  de  compte  il  est  vrai,  aux  yeux  de  «  la  junte  », 
par  la  nécessité  préalable  de  prendre  un  décret 
d'amnistie  en  faveur  de  condamnés  politiques  à 
mort  par  contumace  sous  le  régime  duvaliérien. 
7)Un  obstacle  non  négligeable  au  succès  de  la 
démocratisation  réside  dans  une  tendance  séculaire 
chez  nous,  à  l'impossibilité  de  la  réconciliation 
politique,  cependant  nécessaire,  dans  le 
rétablissement  de  tout  ordre  des  choses.  José  Marti 
conjurait  ses  futurs  compatriotes  de  rester 
«  étrangers  à  la  vengeance  »  et  de  se  dépouiller  de 
la  «  haine  (qui)  n  'est  pas  constructive  ».  Un  ancien 
ambassadeur  américain  aux  Philippines,  (Michael 
H.  Marcos)  a  écrit  que  les  philippins  ont  une 
remarquable  capacité  pour  la  réconciliation 
politique,  et  que  ceci  a  facilité  le  processus  de 
libéralisation-  démocratisation  après  la  chute  de 
Marcos.  Plût  au  ciel  qu'on  ait  pu  en  dire  autant  de 
nous  !  L'insulte  raciste  à  la  bouche,  l'autre  ne 
disait-il  pas  qu'il  manquait  un  chromosome  à 
l'haïtien  ? 

J'ai  noté  il  y  a  plus  de  quarante  ans,  à 
l'occasion  de  mon  analyse  de  l'avènement  de 
Salomon  à  la  présidence  d'Haïti,  que  le  rythme  du 
jeu  politique  s'accommodait  d'un  processus 
cumulatif  de  rejets  intolérants,  vengeurs,  et 
successifs  dans  l'alternance,  à  travers  un  cycle  de 
flux  et  reflux.  Par  exemple  les  soulouquistes 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  100 

perdirent  le  pouvoir  avec  Geffrard  et  furent  alors 
victimisés.  Ils  le  reprirent  avec  Salnave,  successeur 
immédiat  antagoniste  de  Geffrard.  Ils  le  perdirent  à 
nouveau  avec  Saget  pour  le  récupérer  avec 
Domingue.  Ils  le  perdirent  avec  Boisrond  Canal 
mais  le  retrouvaient  avec  Salomon.  Tour  à  tour,  le 
camp  victorieux  apostrophait  l'autre  comme  pour 
lui  dire  :  «  la  maison  est  à  nous,  c'est  à  vous  d'en 
sortir  ».  C'est  ce  type  d'exclusion  vengeresse  que 
l'on  trouve  dans  la  formule  lapidaire  mais  populaire 
des  lavalassiens  :  «  Makout  pa  ladan  'n  »  (Les 
tontons  Macoutes  exclus).  Certains  ont  été  étonnés 
que,  revenant  au  pays  après  la  chute  des  Duvalier 
après  23  ans  d'exil,  j'aie  pu  dire  dans  ma 
déclaration  à  l'aéroport,  à  mon  arrivée,  le  26  Avril 
1986,  qu'il  nous  fallait  pour  mener  à  bien  la  tâche 
devant  nous,  faire  le  plein  des  démocrates  anciens  et 
nouveaux,  et  que  ceci  incluait  les  «  déçus  du 
duvaliérisme  ».  Malheureusement  dans  l'Haïti 
d'aujourd'hui,  vingt-trois  ans  après  la  chute  de  Jean 
Claude  Duvalier,  on  en  est  encore  à  parler  avec 
insistance  de  réconciliation  sans  pouvoir  la  faire. 
Faute  de  faire  ce  que  j'avais,  avec  tant  d'autres, 
préconisé,  d'une  clémence  associée  toutefois  à  la 
justice  d'un  jugement  nécessaire  dans  des  cas 
flagrants  heurtant  la  conscience  humaine,  les 
anciens  duvaliéristes,  certains  oublieux  des 
monstruosités  sanguinaires  et  financières  de  l'ère 
des  Duvalier,  ressentent  aujourd'hui  comme  une 
injustice  revancharde  l'interdit  politique  de  dix  ans 
jeté  sur  eux  par  V Article  291  de  la  Constitution  de 
1987. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  101 

Il  est  juste  de  dire  que  la  hiérarchie  de 
l'Eglise  catholique,  par  son  organe,  la  Conférence 
Episcopale,  a  fait  campagne  pour  la  réconciliation, 
mais  les  communautés  ecclésiales  de  base,  par 
leurs  organes,  les  curés  de  la  «  petite  Eglise  » 
(TKL),  lui  ont  objecté  à  juste  titre  le  mot  d'ordre  de 
la  justice  préalable.  La  Fédération  Protestante  a  fait 
de  la  réconciliation  un  impératif  moral  autant  que 
politique,  mais  on  lui  a  également  objecté 
l'exigence  morale  de  justice  d'abord.  La  perception 
a  fini  par  dominer  d'une  contradiction  entre  la 
réconciliation  et  la  justice,  et  beaucoup  opposent  la 
justice  nécessaire  à  la  réconciliation  désirable.  Le 
retour  au  pouvoir  du  président  Aristide  a 
correspondu,  comme  il  fallait  s'y  attendre,  à  une 
recrudescence  de  la  réclamation  de  la  justice 
assortie  de  «  réparation  »  par  rapport  à  la  demande 
de  réconciliation.  Il  importe  de  trouver,  enfin,  le 
dosage  approprié  entre  justice  et  réconciliation  pour 
créer  le  climat  favorable  au  succès  du  processus  de 
libéralisation-démocratisation  le  jour  venu. 

Justice,  politique  et  réconciliation  ?  Qu'on 
me  permette  de  rappeler  mon  cas  personnel  sous  la 
présidence  de  Madame  le  juge  Ertha  Pascal 
Trouillot.  Dans  leur  acharnement  contre  moi  à  ce 
moment  là,  les  hommes  de  la  présidente  n'hésitèrent 
pas  à  recourir  trois  fois  à  l'arbitraire,  pour  me  barrer 
la  route.  D'abord  ce  fut  l'opposition  à  mon  retour  au 
pays  alors  que,  de  l'étranger,  j'avais  annoncé 
publiquement  mon  intention  de  me  porter  à  nouveau 
candidat  à  la  présidence  de  la  République.  Cette 
interdiction  me  fut  notifiée  par  le  canal  de  la 
compagnie  aérienne  American  Airlines,  au  moment 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  102 

où  j'allais  prendre  l'avion  du  retour,  à  l'aéroport 
Kennedy,  alors  que  le  même  gouvernement  avait 
admis,  sans  problème,  le  retour  de  Roger  Lafontant, 
incarnation  du  duvaliérisme  pur  et  dur,  et 
déstabilisateur  par  excellence  comme  les  curieux 
événements  du  7  janvier  1991  impliquant 
curieusement  la  dame  en  question,  allaient  le 
montrer  !  Cette  décision  gouvernementale  de  me 
fermer  les  portes  de  la  patrie  révéla  la  peur  panique 
des  dirigeants  de  Port-au-Prince  devant  la 
manifestation  monstre  qui  s'organisait  de  partout 
pour  m' accueillir.  Elle  me  retint  bloqué  à  New  York 
du  10  Juillet  au  15  Octobre  1990,  en  pleine 
campagne  présidentielle  en  Haïti,  et  pendant  qu'une 
batterie  d'avocats  talentueux  et  valeureux  se 
battaient  pour  faire  lever  une  interdiction  que  le 
régime  savait  illégale,  puisqu'il  a  du  invoquer  la 
«  raison  d'Etat  »,  qu'un  bon  peuple  malicieux 
transforma  en  «  raison  d'Ertha  ». 

Puis  ce  fut,  comme  je  l'avais  prévu  dans  une 
conversation  avec  le  président  Carlos  Andrés  Pérez 
qui  m'avait  répondu  que  l'Amérique  Latine  ne 
permettrait  pas  un  blocage  de  mon  retour  !  Pensait- 
il  avoir  plus  d'influence  personnelle  sur  la  dame  que 
l'ambassadeur  américain  en  Haïti  ? 

La  deuxième  mesure  de  mon  exclusion  de 
participation  à  la  compétition  électorale  fut 
qu'ayant  déjà  été  élu  président  en  1988  pour  cinq 
ans,  je  devrais  attendre  cinq  autres  années, 
conformémént  à  la  Constitution,  pour  me 
représenter,  ignorant  délibérément  que  j'avais  déjà 
été  renversé  par  un  coup  d'état  militaire,  en 
violation  de  cette  même  Constitution.  Comment,  en 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  103 

ce  cas  voulait-on  m' interdire  de  me  succéder  à  moi- 
même  ?  Mais  n'y  avait-il  pas  eu  quatre  à  cinq 
présidents  à  occuper  le  Pouvoir  Exécutif  et  à  se 
succéder  après  mon  départ  forcé  et  anti- 
inconstitutionnel ?  La  fragilité  renversante  de  cet 
argument  inconsistant  fut  universellement  reconnue, 
et  on  en  trouve  un  écho  dans  la  publication  du 
«  Centre  Carter  »  sur  les  élections  haïtiennes  de 
décembre  1990  pourtant  favorable  et  élogieuse  pour 
celle-ci. 

Enfin  le  clou  fut  la  mise  à  la  retraite  d'office 
des  juges  à  la  Cour  de  Cassation  pour  empêcher  la 
sortie  d'un  Arrêt  de  notre  Tribunal  Suprême 
favorable  à  ma  requête  en  inconstitutionnalité  de  la 
loi  électorale  et  du  processus  électoral  !  Voilà  dont 
s'est  révélée  capable  de  vilénie,  la  politique 
politicienne,  même  chez  une  femme-juge,(et  juge  en 
cassation  !),  quand  le  pouvoir  est  entre  les  mains 
des  «  habiles  »  à  l'imagination  fertile,  et  de 
«  médiocres  »  qui  font  le  jeu  des  intérêts  mesquins 
des  magouilleurs  calculateurs  ,  envieux  et  méchants, 
et  qui  reçoivent,  d'ailleurs  sans  complexe,  leurs 
ordres  de  l'étranger  !  La  logique  politique  et 
l'objectivité  historique  m'amènent  à  dirç  cela,  ici,  à 
cette  place,  à  l'occasion  de  cet  épisode  public  connu 
de  ma  vie  politique,  mais  j'en  profite  pour  dire  que 
j'ai  décidé,  depuis  longtemps  en  ce  qui  me 
concerne,  de  passer  l'éponge  -  et  je  suis  heureux 
d'y  être  parvenu  en  toute  sérénité  souriante  -  sur  le 
comportement  politique  d' autrui  à  mon  égard  dans 
le  passé,  dans  la  mesure  où  cela  peut  favoriser  la 
promotion  du  positif  dans  le  façonnement  de  notre 
attitude  commune    vis-à-vis  du  bien  commun  à 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  104 

construire,  tous  ensemble,  seul  moyen  de  sauver  ce 
pays  qui  nous  est  cher  à  tous  et  qui  a  sombré,  dans 
une  large  mesure,  à  cause     de  nos  divisions 
intestines    suicidaires.    «  La    haine    n  'est  pas 
constructive  »  aimait  répéter  José  Marti.  Ajoutons 
que  dans  la  situation  de  pays  en  danger  de  mort  qui 
est  la  nôtre,  la  réconciliation  indispensable  doit 
passer  avant  la  justice  nécessaire.  Un  mot  de  Dante 
Alighieri  a  nourri  mon  enfance  : 
«  La  chambre  du  pardon,  aucun  homme  sage  ne  la 
ferme,  car  pardonner  est  belle  victoire  de  guerre  ». 
8)  La  démocratisation  a  partiellement  buté  contre  un 
obstacle  qui  a  menacé  de  prendre  des  proportions 
artificiellement     exagérées     jusqu'à  prétendre 
inventer  une  nouvelle  distinction  pour  opposer  les 
haitiens  entre  eux  :  le  difficile  ajustement  entre  ceux 
de  la  diaspora  dans  leur  retour  perçu  comme 
conquérant,  et  ceux  qui  étaient  restés  au  pays 
pendant  les  temps  durs,  souffrant  les  privations 
matérielles,  physiques,  politiques  et  morales,  et 
confrontant  quotidiennement  les  risques  et  dangers 
de  la  vie  sous  un  régime  dictatorial  répressif,  mais 
obligés,  pour  leur  survie,  à  un  accommodement 
quelconque  de  compromis  (sinon  de  compromission 
tacite)    avec  le  diable  régnant,  sans  oublier  la 
cohorte  de  ceux  qui  avaient  allègrement  bu  et  dansé 
au   bal    conduit   par    Satan   et  s'empressaient 
maintenant  de  condamner,  plus  haut  et  fort  que 
quiconque,  les  dirigeants  d'hier  avec  qui  ils  avaient 
fait  de  bonnes  affaires  et  qu'ils  avaient  flattés  à  qui 
mieux  mieux...  Ceux  de  la  diaspora  n'avaient  pas 
de  leçon  d'antiduvalierisme  à  leur  donner,  et  ils 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  105 


n'étaient  pas  loin  de  trouver  la  présence  de  ces 
derniers,  surnuméraire. 

Une  distance  psychologique  et  politique 
exploitée,  créa  presqu'un  clivage  factice  entre 
«  ceux  qui  sont  venus  du  ciel  »  pour  reprendre  le 
mot  significatif  de  Namphy  déjà  cité  désignant  les 
leaders  et  meneurs  politiques  arrivés  de  la  diaspora, 
par  rapport  à  ceux  qui  n'avaient  pas  déserté  le  sol  de 
la  patrie.  Je  peux  témoigner  d'un  cas  curieux  : 
quelqu'un  me  reprocha,  après  la  chute  de  mon 
gouvernement,  sans  fondement  aucun,  la  proportion 
trop  forte  d'éléments  de  la  diaspora  dans  le  cabinet 
ministériel.  Liste  en  mains,  je  lui  ai  démontré 
facilement  le  contraire  :  il  en  sortit  décontenancé, 
car  il  y  avait  cru  sans  examen  critique.  Mais  le  plus 
significatif  de  toute  l'affaire,  c'est  que  c'était,  dans 
son  esprit,  un  reproche  à  m'adresser  !  C'est  dire 
qu'il  nous  reste  encore  à  mener  à  bien,  selon  le 
dosage  approprié,  les  relations  de  complémentarité 
et  d'intégration  de  ceux  en  provenance  de  l'Haïti  de 
l'extérieur  dans  la  vie  de  ceux  de  l'Haïti  de 
l'intérieur,  et  la  cause  de  la  démocratie  y  trouvera  à 
gagner  car,  pas  plus  à  l'extérieur  qu'à  l'intérieur,  la 
masse  de  nos  compatriotes,  malgré  l'exposition  à  la 
vie  quotidienne  dans  les  grandes  démocraties  (et 
peut  être  en  raison  de  leurs  situations  de  marginaux 
relatifs  voire  d'exclus  volontaires),  n'a  encore 
assimilé  et  intériorisé  cette  culture  démocratique 
faite  du  droit  à  la  différence  et  à  la  libre  initiative,  et 
du  pluralisme  politique  assorti  de  la  possibilité 
d'alternances  par  les  voies  d'élections  libres  et 
honnêtes  garanties.  La  tâche  de  l'éducation  sociale 
pour  la  démocratie  est  à  mener  à  terme  dans  les 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  106 

deux  Haïtis,  celle  de  l'intérieur  et  celle  de 
l'extérieur,  et  à  tous  les  niveaux,  bourgeoisie, 
classes  moyennes  et  masses  populaires,  toutes 
déficientes  dans  le  domaine  de  l'éducation  à  la 
solidarité. 

9)  Il  arrive  à  l'ingérence  internationale  dans  le 
processus  de  démocratisation  haïtienne  non 
seulement  de  distordre  celui-ci  sous  la  pression  des 
intérêts  qui  commandent  les  jeux  étrangers,  mais 
d'obstaculiser  et  de  fausser  le  processus  lui-même 
pour  que  la  direction  prise  par  la  marche  vers  la 
démocratisation  paraisse  poser  problème  ou  devoir 
être  peu  compatible  avec  l'orientation  prévue  et 
voulue  par  les  capitaux  étrangers  des  «  puissances 
tutrices  ».  Ainsi,  principalement  à  des  fins  de 
politique  intérieure  américaine,  une  solution 
politique  a  été  imposée  par  Washington  à  la  crise  du 
processus  de  démocratisation  haïtienne  par  l'envoi, 
en  septembre  1994,  d'une  force  d'invasion  de 
20.000  hommes  et  l'occupation  militaire 
subséquente  du  pays.  Le  succès  de  l'opération 
Appui  à  la  démocratie  s'est  mesuré  par  l'absence 
de  Gis  tués,  ce  à  quoi  les  deux  partis,  démocrate  et 
républicain,  ont  été  naturellement  sensibles. 

La  question  à  savoir  si  cette  solution 
garantissait  ou  seulement  pouvait  favoriser  l'avenir 
de  la  démocratie  en  Haïti  même  devenait 
secondaire.  Il  est  vrai  de  dire  que,  selon  tous  les 
sondages,  les  républicains  étaient  hostiles  à 
l'intervention  militaire  pour  rétablir  Aristide. 

On  peut  trouver  un  autre  exemple  où  l'intérêt 
étranger  passait  avant  l'intérêt  national  haïtien  dans 
la    politique    de    privatisation    des  entreprises 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  107 

publiques  haïtiennes  telle  que  voulue  par  les 
instances  internationales.  On  a  défini  publiquement 
et  officiellement,  dans  le  cas  haïtien,  ce  qui  a  été 
appelé  le  principe  de  «  la  discrimination  à 
l 'envers  »,  selon  lequel  il  fallait  écarter  les  grands 
groupes  capitalistes  haitiens  au  bénéfice  des  firmes 
étrangères  dans  l'octroi  de  ces  contrats  de 
privatisations.  Ce  principe  de  la  «  discrimination  à 
l'envers  »,  a  été  préconisé  et  formulé  par  la  Société 
Financière  Internationale  (SFI),  filiale  de  la  Banque 
Mondiale.  Ceci  n'est  pas  détonnant  avec  la 
déclaration  du  Premier  Ministre  haïtien  Smark 
Michel  qui  n'a  rien  trouvé  de  mieux  à  dire,  à 
l'emporte  pièce  il  est  vrai,  sinon  que  le 
nationalisme,  il  faut  s'asseoir  dessus.  Ce  citoyen 
connu  pour  son  patriotisme  a  eu  un  moment 
d'égarement  verbal  ?  Le  plus  typique  du  processus 
est  le  fait  nouveau  qu'un  certain  gauchisme, 
longtemps  radicalement  anti-impérialiste,  s'est  fait, 
au  nom  du  réalisme  tactique,  l'agent  officiel  de  la 
domination  étrangère  du  type  tant  vilipendé  jusque- 
là  de  «  vende  patria  »  (vente  de  patrie)  comme  dit  la 
littérature  anti-impérialiste  latino-américaine 
militante  qui  hier  encore  servait  de  bible.  Il  faut  le 
constater  :  le  père  Aristide  qui  fut  le  champion 
poids  lourd,  toutes  catégories,  de 
l' antiaméricanisme  en  Haïti,  jusqu'à  qualifier 
Washington  de  «  Grand  Satan  »  à  la  manière  de  1' 
Ayatollah  Khomeini,  accepta  de  payer  le  prix  pour 
se  faire  cyniquement  imposer  de  nouveau  à  la 
présidence  d'Haïti  par  l'invasion  militaire  étrangère 
et  l'occupation  de  son  propre  pays,  se  faisant 
l'instrument,  apparemment  complaisant  et  docile, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  108 

en  tout  cas  obligé  de  la  politique  nord-américaine  en 
Haïti,  dans  un  renversement  total  (sinon  sincère  et 
durable)  de  ses  positions  antérieures.  En  tout  cas, 
une  chose  est  certaine,  Washington  n'a  pas  misé  en 
vain  sur  son  ennemi  transformé  par  nécessité  en 
pion  dans  son  jeu,  je  veux  dire  n'a  pas  dépensé  tant 
d'argent  ni  déplacé  20.000  hommes  de  troupes  pour 
rien.  Le  processus  de  libéralisation-  démocratisation 
est  donc  ainsi  placé  sous  le  diktat  étranger  (sauf 
résistance  ponctuelle),  à  la  merci  des  erreurs 
d'interprétation  de  la  situation  haïtienne,  des  refus 
de  voir  ou  d'entendre  des  vérités  dérangeantes  ou 
contrariantes,  des  méprises  susceptibles  de  découler 
de  la  logique  des  intérêts,  des  discriminations  dans 
l'octroi  de  l'aide  étrangère  (notamment  dans  le 
financement  des  partis  politiques)  pour  forcer  le 
rapport  normal  des  forces,  des  «  misperceptions  » 
liées  à  la  communication  entre  la  culture  dominante 
étrangère  et  la  culture  dominée  nationale.  Certains 
vont  même  jusqu'à  dire  que  des  moments  de 
l'action  étrangère  chez  nous  seraient  des  tests 
positifs  d'une  certaine  hypocrisie  cynique  des 
puissances. 

Quoiqu'il  en  soit,  la  leçon  de  démocratie  du 
«  grand  frère  »,  guide  et  pilier  mondial  de  la 
victorieuse  croisade  démocratique  occidentale, 
comporte  ainsi  des  risques,  sans  doute  considérés 
comme  assumables  et  peut  produire  des  effets 
secondaires  négatifs  que,  de  Washington,  on  estime 
sans  doute  aisément  contrôlables.  Il  me  revient  à 
l'esprit  cette  réflexion  de  Raul  S.  Manglapus,  leader 
démocrate-chrétien  philippin,  évaluant  le  rôle  des 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  109 

Etats-Unis  dans  l'évolution  démocratique  des 
Philippines  : 

«  En  général,  les  américains  voient  de  manière 
positive  le  rôle  qu  'ils  ont  joué,  mais  il  se  peut  que  la 
perception  ne  soit  pas  pareille  dans  l'esprit  des 
philippins  ». 

10)  Enfin  une  difficulté  supplémentaire,  qui 
aurait  pu  cependant  être  potentiellement  féconde, 
réside  dans  la  réinsertion  d'une  Haïti  en  quête  de 
libéralisation-  démocratisation  dans  un  monde  en 
pleine  mutation  de  civilisation  matérielle  et 
intellectuelle  par  la  troisième  vague  des  révolutions 
scientifiques  et  techniques  (la  technétronique)  et 
l'avènement  de  la  mondialisation.  Haïti  a  pu  rater 
les  deux  premières  vagues  des  révolutions 
technologiques  des  1 9èmes  et  20èmes  siècles,  en  se 
maintenant,  tant  bien  que  mal,  comme  Etat-nation, 
mais  plutôt  mal  que  bien  puisqu'au  prix  du  sous- 
développement  critique  qui  est  son  lot.  Mais  cette 
fois-ci,  qui  rate  le  train  de  la  mondialisation,  devient 
un  laissé  pour  compte,  et  une  singularité 
anachronique,  un  musée  vivant  pour  indiquer  aux 
générations  futures  comment  on  vivait 
archaïquement  avant  la  mondialisation.  Or,  en  plus 
de  cela,  Haïti  entre  dans  la  mondialisation  en 
position  de  faiblesse  conjoncturelle.  D'une  part,  au 
point  de  vue  économique,  elle  a  subi  les  effets 
destructeurs  et  déstructurants  d'un  embargo 
commercial  total.  D'autre  part,  au  point  de  vue 
politique,  elle  connaît  l'occupation  militaire 
étrangère  et  est  placée  sous  tutelle  onusienne.  A-t- 
elle encore,  dans  ces  conditions,  le  libre  choix  de  sa 
démocratisation  ?  Les  «  briefing  papers  »  avant 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  110 

l'invasion  militaire  nord-américaine  de  septembre 
1994  disaient  ouvertement  que  non.  Certes,  je  me 
souviens  avoir  écrit  en  d'autre  temps  cette  vérité 
d'alors  que 

«  L 'indépendance  politique  signifiait  pour  Haïti  un 
droit  d'initiative  même  limité,  et  la  possibilité,  bon 
gré  mal  gré,  de  l'exercer  et  donc  de  fausser  le 
simple  jeu  du  rapport  des  forces  en  y  introduisant 
une  inconnue  :  l 'option  personnelle  des  dirigeants 
et  du  peuple  haïtien,  leur  version  propre  des  choses, 
leur  évaluation  subjective  du  rapport  réel  des 
forces,  leur  conception  de  l'intérêt  national  ...Un 
siècle  entier  de  maintien  de  l'indépendance 
nationale  avait  forgé  la  tradition  des  manœuvres 
pour  naviguer  au  milieu  des  écueil  et  des  dangers, 
habitué  à  l'utilisation  de  certain  pouvoir  de 
décision  politique  et  économique  attaché  à  la 
souveraineté  juridique,  d'une  faculté  de  choisir,  de 
marquer  ses  préférences,  bref,  à  la  réalité  concrète 
d'une  marge  de  jeu...  C'était  là  des  obstacles  réels 
au  triomphe  pur,  simple  et  facile  de  la  volonté 
étrangère  dans  les  affaires  du  pays.  Il  y  a,  à  cet 
égard,  toute  une  théorie  nuancée  des  rapports 
inégaux  à  élaborer  en  histoire  des  relations 
internationales  ». 

Mais  c'était  encore  valable  au  début  du 
XXème  siècle.  Aujourd'hui,  la  mondialisation  vient 
renforcer  de  tout  son  poids  l'effet  déjà  depuis 
longtemps  en  marche  des  volontés  hégémoniques 
antérieures,  pour  réduire  la  marge  de  manœuvre 
autonome  laissée  aux  haitiens  dans  la  conduite  de 
leur  processus  de  libéralisation-  démocratisation.  En 
effet,  la  porosité  des  frontières  du  fait  de  moyens  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  111 

transports  et  de  communications  (avions,  fusées, 
satellites,  télévisions,  faxes,  navettes  spatiales, 
autoroutes  de  l'information,  etc.)  a  pour  résultat 
qu'il  n'y  a  plus  d'intimité  ni  d'opacité  derrière  des 
frontières  bien  gardées,  plus  de  «  chez  soi  » 
national.  Tout  est  pénétré,  observé,  influencé  et  peut 
être  atteint  à  partir  de  l'étranger.  Une  contagiosité 
internationale  sans  précédent  mondialise 
instantanément  la  mode,  les  privatisations, 
l'ordinateur,  l'information  aussi  bien  que  la 
démocratie  libérale  dans  sa  forme  représentative. 
Mais  l'ampleur  des  moyens  financiers  et 
technologiques  nécessaires  réserve  à  un  groupe  très 
réduit  de  puissances  la  capacité  d'influencer 
unilatéralement,  si  bien  que  le  domaine  de  la 
dépendance  s'est  élargi  au  profit  d'un  petit  peloton 
de  tête,  mettant  tout  le  reste  du  monde  à  la  traîne. 
Plus  ou  moins  ingénieuse.  «  Interdépendance  », 
oui,  mais  o  combien  asymétrique  ! 

En  réalité,  les  conditions  objectives  de  la 
dépendance  des  petits  pays  sont  sérieusement 
aggravées,  et  leur  capacité  de  défendre  leur  intégrité 
et  un  espace  national  de  manœuvre  autonome  s'est, 
de  ce  fait,  singulièrement  réduite.  Les  conditions 
subjectives  aussi,  car  la  modernisation  nécessaire 
s'analyse  à  l'occidentale,  c'est  à  dire  dans 
l'adoption  des  modes  de  penser,  d'agir,  de  produire, 
de  consommer  et  de  vivre  que  l'occident  a 
universalisés,  pour  le  meilleur  et  pour  le  pire,  avec 
l'efficacité  opérationnelle  de  sa  culture.  L'érection 
en  modèle  supérieur  de  la  civilisation  occidentale 
produit  un  processus  mental  d'acculturation 
universelle.  Les  grandes  puissances  d'Occident,  les 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  112 

Etats-Unis  en  tête,  ont  fait  la  conquête  des  esprits  et 
façonnent  les  cerveaux  du  monde  entier  selon  leur 
moule  à  elles  pour  aboutir  à  un  mode  de 
fonctionnement  unifié  à  leur  barème.  Là  est  le 
suprême  défi  à  la  résistance-survie  des  indigénismes 
culturels  identitaires,  dont  Haïti  s'est  toujours 
enorgueillie  d'être  un  échantillon  jaloux  de  la 
sauvegarde  de  sa  spécificité. 

Les  conditions  morales  enfin,  car 
l'humanisme  occidental,  après  avoir  adopté  la  voie 
du  rationalisme  et  du  progrès  scientifico-technique, 
et  un  idéal  de  reconnaissance  de  la  dignité  de  la 
personne  humaine  (christianisme  et  démocratie),  a 
ajouté  plus  récemment  à  sa  panoplie  la  notion  des 
droits  de  l'homme  qui  est  aujourd'hui  le  baromètre 
universel  de  l'aptitude  à  la  convivialité  dans  le 
«  village  »  planétaire  en  voie  de  constitution.  La 
mondialisation  de  la  démocratie  a  pour  cheval  de 
bataille  la  lutte  pour  le  respect  des  droits  de 
l'homme,  comme  le  libéralisme  constitutionaliste  au 
XIXème  siècle,  avait  eu  pour  cheval  de  bataille  la 
lutte  pour  la  liberté  de  la  presse.  Les  problèmes  de 
violations  des  droits  de  l'homme,  réels  ou  supposés, 
minimisés  ou  grossis,  deviennent  les  problèmes  de 
tout  le  monde  par  la  transparence  et  la  caisse  de 
résonance  des  médias.  C'est  ainsi  qu'on  voit  par 
exemple  le  Département  d'Etat  nord-américain  ne 
pas  avoir  scrupule  à  dresser  chaque  année  le 
palmarès  du  respect  ou  de  la  violation  des  droits  de 
l'homme  par  pays,  selon  les  données  qui  lui 
parviennent  de  toutes  sources,  alors  que  ceci 
constitue  les  affaires  domestiques  de  chaque  pays, 
et  qu'il  n'y  a  pas  longtemps  cela  relèverait  du 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  113 

domaine  réservé,  interdit  à  l'immixtion  d'un  Etat 
étranger. 

Dans  le  meilleur  des  cas,  il  y  aurait  eu 
discourtoisie  à  faire  une  telle  publication  par  le 
Ministère  des  Affaires  Etrangères  d'un  pays,  et  cela 
aurait  donné  matière  à  représentation  et  à 
protestation,  dans  l'ancien  droit  diplomatique,  de  la 
part  des  pays  «  victimes  »  concernés.  La 
mondialisation  bouscule  l'ordre  international 
classique  avec  le  paradigme  légaliste  de  la 
reconnaissance  mutuelle  par  les  Etats  de  leur  droit  à 
l'indépendance  et  du  principe  de  non-intervention 
comme  l'un  des  piliers  du  droit  des  relations 
interétatiques.  Les  Haitiens  n'ont  plus  la 
responsabilité  principale,  ni  la  culpabilité  totale  de 
ce  qui  se  passe  chez  eux,  bien  que  les  erreurs  et  les 
fautes  continuent  à  leur  être  imputables,  puisque 
l'avantage  des  tuteurs  est  de  rester  blancs  comme 
neige,  pour  ne  jamais  payer  les  pots  cassés  qui 
continuent  donc  à  figurer  au  passif  du  peuple 
haïtien.  C'est  avec  les  nouveaux  paramètres  actuels 
de  la  mondialisation  qu'Haïti  doit  mener  à  bien  son 
processus  de  démocratisation,  une  telle 
mondialisation  ainsi  conçue  étant,  pour  les  petits 
états,  un  phénomène  à  sens  unique,  puisqu'à  leur 
niveau,  l'intérêt  national  et  la  souveraineté  politico- 
juridique  sont  décrétés  obsolètes,  et  tout  patriotisme 
relève  d'un  nationalisme  passé  de  mode,  même  si 
les  tuteurs,  quant  à  eux,  sont  plus  patriotes  que 
jamais,  même  en  faisant  l'intégration  régionale  qui 
devient  leur  «  dimension  optima  ».  Pour  les  petits 
états,  «  l'étrangérisation  »  de  leur  destin  est  le  vrai 
nom  de  la  mondialisation. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  114 


Les  avatars  d'un  parcours  chaotique  du 
processus  de  démocratisation. 

De  février  1986  (date  du  départ-fuite  de 
Jean-claude  Duvalier)  à  mars  2009  (  au  moment  où 
j'achève  la  rédaction  du  présent  ouvrage  en  sa 
deuxième  édition),  le  processus  de  démocratisation 
haïtien  a  consommé  huit  Présidents  provisoires  et 
cinq  Présidents  constitutionnellement  élus  pour  cinq 
ans  en  comptant  Aristide  I  et  II,  et  Préval  I  et  II, 
mais  au  mandat  écourté  par  coups  d'Etat  militaires 
contre  le  président  Leslie  F.  Manigat  en  juin  1988  et 
contre  le  président  Jean-Bertrand  Aristide  en 
septembre  2001,  alors  que  le  président  Aristide  a  été 
obligé  d  quitter  le  pouvoir  en  février  2004.  Voila  un 
parcours  jonché  d'éjections  forcées  du  pouvoir. 
Dans  le  même  temps,  le  peuple  a  été  appelé  huit 
fois  dans  ses  comices,  quatre  candidats  à  la 
présidence  ont  péri  de  mort  violente,  et  un  nombre 
encore  plus  élevé  de  personnalités  politiques  ont  été 
assassinées,  tandis  que  les  «  déchoucages  » 
successifs  ajoutaient  leurs  quotas  d'éliminés 
physiques.  Le  bilan  est  lourd,  sans  même  être  le 
prix,  inacceptable,  d'un  succès  quelconque  d'une 
initiative  démocratique  viable. 
1)  Mandats  de  légitimité  constitutionnelle  et 
gouvernements  de  facto. 

Le  laps  de  temps  en  considération  (vingt- 
trois  ans)  a  vu  passer  six  mandats  de  légitimité 
constitutionnelle  : 

•    celui  du  CNG  (de  l'adoption  de  la 
Constitution  de  1987  à  février  1988)  ; 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  115 

•  celui  du  président  élu  Leslie  F. 
Manigat  (  février-juin  1988)  ; 

•  celui  du  président  élu  Jean  Bertrand 
Aristide  (février-septembre  1991  en  Haïti, 
septembre  1991-  octobre  1994  à  l'étranger,  octobre 
1 994-février  1 996  de  nouveau  en  Haïti)  ; 

•  celui  du  président  élu  René  Préval  I, 
de  février  1996  à  février  2001  ; 

•  celui  du  président  Aristide  II  de 
février  2001  à  février  2004  interrompu  ; 

•  celui  de  Préval  II  depuis  mai  2006 
lorsque,  cédant  au  pouvoir  de  la  rue,  une  partie  de  la 
communauté  internationale,  le  gouvernement 
provisoire  dit  de  transition,  et  le  Conseil  Electoral 
Provisoire  de  l'époque  ont,  de  manière  scandaleuse 
et  ahurissante,  en  tout  cas  non-conforme  aux 
normes  constitutionnelles  les  plus  élémentaires, 
comptabilisé  les  votes  blancs  afin  de  lui  donner  le 
pouvoir  dès  le  premier  tour. 

Mais  dans  l'intervalle,  sept  Gouvernements  de  facto 
ont  rempli  les  interstices  à  titre  provisoire  : 

•  Namphy  II,  gouvernement  militaire  (juin- 
septembre  1988) ; 

•  Prosper  Avril,  gouvernement  militaire 
(septembre  1988-avril  1990)  ; 

•  Ertha  Pascal  Trouillot,  présidence  provisoire 
civile  dite  d'inspiration  constitutionnelle 
(avril  1990-février  1991)  ; 

•  Joseph  Nérette,  présidence  provisoire  civile 
de  même  inspiration  (octobre  1991 -juin 
1992) ; 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  116 


•  le  «  principat  »  de  Marc  Bazin,  détenteur  de 
la  Primature  sans  coiffure  hiérarchique 
présidentielle  (juin  1992-mai  1993)  ; 

•  Emile  Jonassaint,  présidence  provisoire 
également  d' inspiration  constitutionnelle 
jusqu'à  l'invasion  étrangère  et  l'occupation 
militaire  américaine  (mai  -octobre  2004). 

•  Enfin  de  février  2004  à  mai  2006, 
gouvernement  de  transition  de  Me  Boniface 
Alexandre  avec  Gérard  Latortue  comme 
Premier  Ministre  et  tuteur  de  fait. 

Il  faut  aussi  relever  le  passage  de  14  Chefs  de 
Gouvernement  : 

•  Martial  Célestin  sous  la  présidence  de 
Manigat  ; 

•  René  Préval  sous  la  présidence  d'Aristide  ; 

•  Jean  Jacques  Honorât  sous  la  présidence 
provisoire  de  Nérette  ; 

•  Marc  Bazin  en  période  de  vacuité  locale  du 
fauteuil  présidentiel  ; 

•  et  Robert  Mal  val  en  l'absence  de  son 
président  à  l'étranger,  suivis  de  Claudette 
Weirleigh,  Smark  Michel,  Premiers 
Ministres  d'Aristide  II,  de  Rosny  Smarth  et 
Jacques  Edouard  Alexis  avec  Préval  I  ; 

•  de  Jean-Marie  Chérestal  et  Yvon  Neptune 
avec  Aristide  II  ; 

•  et  enfin,  après  l'interlude  sui  gêner is 
Boniface-Latortue  déjà  mentionné  ; 

•  de  Jacques  Edouard  Alexis  et  de  Madame 
Michèle  Pierre-Louis,  Premiers  Ministres 
de  Préval  II,  «  sauvé  des  eaux  »  de  la  piscine 
de  l'hôtel  Montana. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  117 

Il  faut  surtout  retenir  que  la  période  de 
septembre  1991  à  septembre  1994  correspond  au 
«  règne  des  jeunes  chefs  militaires  »  (la  quarantaine 
à  peine)  gouvernant  le  pays  de  facto,  selon  leur 
humeur  et  leurs  intérêts,  par  personnes  interposées 
maintenues  sous  contrôle,  sous  peine  de  déposition. 

A  travers  ce  long  défilé  de  gouvernants  au 
premier  degré,  expression  d'une  instabilité  politique 
d'un  autre  âge,  il  est  clair  que  l'une  des  questions- 
clef  de  l'instabilité  politique  demeurait 
l'applicabilité  du  principe  de  la  suprématie  du 
pouvoir  civil  sur  l'institution  militaire.  Manigat  a 
été  renversé  pour  avoir  voulu  faire  triompher  ce 
principe  et  cru  qu'il  pouvait  d'emblée,  le  premier, 
en  être  l'incarnation  au  pouvoir  dans  le  cadre  du 
processus  naissant  de  la  démocratisation.  Aristide 
s'est  heurté  frontalement  à  la  hiérarchie  militaire 
qui  a  interrompu  brutalement  l'exercice  de  son 
mandat,  mais  dont  il  a  eu  raison  par  sa  décision 
exécutive  unilatérale  d'abolir  l'armée  nationale,  une 
fois  revenu  au  pouvoir  à  l'abri  des  tanks  et 
hélicoptères  de  l'armée  américaine. 
2)  La  zombification  de  la  Constitution  de  1987, 
mort  vivant  asservi  à  dévotion. 

Ce  n'est  pas  assez  de  dénoncer,  comme  je 
l'ai  fait  ailleurs,  l'abandon  de  la  Constitution  de 
1987.  C'est  plutôt  de  sa  zombification  que  j'aurais 
dû  parler  dès  après  mon  départ  forcé  du  pouvoir,  car 
assassinée,  elle  est  ranimée  à  volonté  pour  les 
besoins  de  la  cause,  pour  l'utiliser  tout  en  la  sachant 
inopérante  dans  sa  validité  intégrale  d'antan.  C'est 
devenu  une  Constitution  zombie.  On  se  souvient 
qu'à  mon  renversement  de  la  présidence  du  pays,  le 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  118 

peuple  haïtien  a  vu  mon  usurpateur-successeur 
brandir  une  mitraillette  à  l'écran  de  la  télévision 
nationale,  et  dire  :  «  c  'est  avec  cela  que  nous  allons 
gouverner  ».  C'était,  en  effet  la  suppression  pure  et 
simple  de  la  constitution  avec  l'envoi  en  exil  du 
président  constitutionnel  et  la  dissolution  des 
chambres  législatives.  La  Charte  Fondamentale  est 
abolie.  Puis  Namphy  disparu  à  son  tour,  on  a  eu  une 
deuxième  phase  constitutionnelle  intéressante  :  «  la 
constitution  de  1987  à  la  carte  ».  Que  signifie 
cette  référence  irrévérencieuse  que  j'ai  eu  à  faire  à 
l'art  culinaire  de  la  restauration,  sans  malice  pour 
qui  me  connaît  ?  Cela  signifie  que  le  régime  du 
général  Avril  a  décidé  de  présenter  une  liste 
d'articles  constitutionnels  à  consommation  permise 
(ils  sont  en  vigueur),  les  autres  suspendus,  sont  en 
veilleuse.  Ce  qui  gène  ou  contrarie  est  mis  de  côté, 
retiré  du  menu  constitutionnel  officiel.  C'est  la 
constitution  à  la  carte.  Cette  pratique  va  continuer 
après  Avril  et  fera  fortune  puisqu'elle  sera 
légitimée  par  un  Président  du  Sénat  inénarrablement 
pragmatique. 

Puis  on  est  passé  à  la  phase  de  la 
Constitution  «  assaisonnée  au  goût  du  jour  ». 
Cela  veut  dire  que,  puisque  certains  articles  de  la 
Constitution  n'autorisent  pas  tel  quel  ce  que  l'on 
voudrait  faire,  et  qu'on  veut  manifestement  faire  des 
choses  qui  ne  sont  pas  dans  la  Constitution,  qu'à 
cela  ne  tienne!  On  n'a  qu'à  ajouter  quelques 
condiments  permissifs,  partie  non  intégrante  de  la 
Constitution  mais  associée  à  elle  pour  avoir,  comme 
elle,  quoique  subrepticement,  valeur  quasi- 
constitutionnelle.  C'est  comme  dans  un  restaurant, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  119 


le  plat  du  chef,  une  invention  originale  ajoutée  au 
menu  du  jour  et  qui  disparaîtra  le  lendemain  s'il  le 
faut.  Ainsi,  avec  les  «  arrangements  »  qui  ont 
conditionné  l'avènement  d'Ertha  Pascal  Trouillot  au 
pouvoir,  un  groupe  politique  dit  des  douze  a  inventé 
et  imposé  la  «  recette  »  d'une  institution  nouvelle, 
non  prévue  dans  la  Constitution,  le  Conseil  d'Etat, 
et  défini  le  statut  et  les  règles  de  fonctionnement  du 
régime  présidentiel  de  la  dame-juge  en  vertu  d'un 
additif  infra-constitutionnel. 

Ensuite,  cela  a  été  «  la  Constitution  à 
l'encan  ».  Le  vote  parlementaire  s'est  fait 
monnayer  pour  violer  la  Constitution.  C'est  souvent 
une  vente  au  plus  offrant  et  dernier  enchérisseur 
pour  obtenir  un  vote  anticonstitutionnel,  sur 
intervention  distributrice  à  peine  voilée  des 
militaires  ou  de  certaines  ambassades.  Sur  les  ondes 
d'une  radio  à  grande  écoute,  l'ancien  président  de 
l'Assemblée  Nationale  d'alors  a  avoué  avoir  violé 
la  Constitution  dans  le  vote  pour  l'avènement  de 
Marc  Bazin  à  la  Primature.  Avec  ce  dernier,  le  clou 
a  été  son  acceptation,  à  son  profit  en  attendant 
d'être  à  son  détriment,  de  la  «  monstruosité 
constitutionnelle  »  d'un  Premier  Ministre  sans 
Président  de  la  République,  dans  une  vaine  tentative 
de  porter  les  deux  chapeaux,  l'un  avec  titre  et 
l'autre  sans  titre,  -  c'est  ce  que  j'ai  appelé  «  le 
principat  de  Bazin  »  -mais  il  avait  déjà  perdu  son 
atout  de  candidat  favori  des  américains  en  qui 
Washington  était  censé  mettre  toutes  ses 
complaisances,  même  si  ses  relations  anciennes 
pouvaient  faire  encore  illusion.  On  a  dit  de  lui  que 
son  comportement  politique  et  moral  relève  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  120 

T  opportunité  des  occasions  et  donc  est  ordinaire, 
mais  il  faut  reconnaître  que  le  faire-valoir  de  son 
savoir  et  de  son  savoir-faire,  son  verbe  et  son 
entregent  sont  des  atouts  de  première  classe. 

Enfin,  on  est  arrivé  à  la  phase  de  la 
«  Constitution  en  miettes  »,  chaque  parti  intéressé 
s'en  disputant  les  miettes,  qui  l'Article  149  dictant 
comment  combler  une  vacance  présidentielle,  qui 
l'article  148  organisant  l'intérim  d'un  empêchement 
présidentiel  temporaire,  qui  l'Article  11,  qu'une 
interprétation  incongrue  sollicitait  de  dire  ce  qu'en 
aucun  cas  il  n'était  chargé  de  dire,  que  sais-je 
encore  ? 

Ce  n'est  pas  étonnant  qu'on  en  soit  arrivé  là, 
puisque  le  pays  lui-même  est  alors  en  lambeaux  et 
en  crise  de  discorde  :  c'est  le  moment  où  on  a  deux 
présidents  de  la  Cour  des  Comptes,  deux  présidents 
du  Sénat  de  la  République,  deux  présidents  de  la 
Chambre  basse,  deux  présidents  de  la  République 
invalidés  malgré  eux  (le  juge  Nérette  et  le  père 
Aristide  éloigné),  et  avec  tout  le  respect  dû  à  la 
Sainte  Eglise  Catholique  de  ma  foi,  deux 
archevêques  de  Port-au-Prince,  l'un  administrant  et 
l'autre  prêchant  et  priant. 

Tout  le  tissu  socio-institutionnel  est  ainsi 
déchiré.  Quant  à  la  Constitution,  après  avoir  été  si 
malmenée  et  mise  si  mal  en  point,  elle  n'existe  plus 
que  quand  elle  peut  justifier  une  décision  prise,  car 
quand  elle  gêne,  on  l'ignore  purement  et 
simplement.  J'ai  protesté  contre  l'habitude  prise 
par  les  politiciens  de  distinguer  une  solution 
politique  d'une  solution  constitutionnelle,  et  même 
d'opposer    l'une    à    l'autre    comme  devant 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  121 

naturellement  être  deux  choses  différentes.  Ainsi, 
quand  on  veut  violer,  abandonner  ou  ignorer  la 
Constitution,  on  dit  qu'on  est  à  la  recherche  d'une 
solution  politique,  comme  si  la  politique  ne  devait 
pas  être  régie  par  les  normes  constitutionnelles. 

Enfin,  avec  l'application  du  diktat  impérial, 
grâce  à  l'intervention  d'une  force  militaire 
d'invasion  et  d'occupation  du  territoire  national  à 
partir  du  lundi  noir  du  19  septembre  1994,  c'est 
sous  l'égide  de  la  recolonisation  que  se  sont 
réalisés,  avec  le  retour  d'Aristide  le  15  octobre 
suivant,  la  résurrection  et  le  rétablissement  de  la 
Constitution  de  1987,  je  veux  dire  évidemment, 
cette  fois,  son  fantôme  de  revenant.  On  ne  peut  plus 
faire  que  son  autopsie,  qui,  par  définition  technique, 
ne  pourrait  être  que  post-mortem. 
3)  A  la  recherche  de  la  première  grande 
«  élection-tri  »,  les  déconvenues  des  comices 
populaires. 

La  démocratisation,  c'est,  entr'autres 
choses,  le  renouvellement  périodique  des  dirigeants 
par  le  libre  choix  des  électeurs.  La  question 
électorale,  avec  ses  déboires  et  ses  effets  induits  sur 
le  système  de  partis  comme  composante  centrale  de 
la  démocratie  illustre,  mieux  que  n'importe  quel 
domaine,  la  faillite  de  la  démocratisation  haïtienne 
jusqu'ici.  Dans  un  livre  publié  en  1995  par  les 
Presses  de  Stanford  University  et  recensé  dans  le 
numéro  de  juillet-aout  1995  dans  la  revue  Foreign 
Affairs ,  deux  professeurs  de  l'Université  Notre 
Dame,  Scott  Mainwaring  et  Timothy  R.  Scully 
rappellent  ce  postulat  qu'  «  institutionaliser  un 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  122 

système  de  parti  est  important  pour  le  processus  de 
consolidation  démocratique  ». 

Comment  institutionnaliser  un  système  de 
parti  sans  la  périodicité  d'élections  libres  et 
honnêtes  dont  les  premières  opèrent  un  tri  parmi  la 
multitude  d'organisations  politiques  qui  prolifèrent 
après  la  chute  de  la  dictature,  pour  faire  émerger  les 
quelques  partis  les  mieux  structurés,  avec  les 
options  les  plus  claires,  le  leadership  le  plus  efficace 
et  la  popularité  la  plus  constante  ?  Au  Venezuela,  à 
la  chute  de  Perez  Jimenez,  le  foisonnement 
d'organisations  politiques  a  fait  place,  après  une  ou 
deux  élections-tri,  à  deux  partis  dominants  du 
système  démocratique,  l'un  social-démocrate 
«  Accion  Democrâtica  »  avec  son  fondateur 
Romulo  Betancourt,  et  l'autre  démocrate-chrétien 
COPEI  avec  son  fondateur  Rafaël  Caldera,  avec  un 
ou  deux  autres  partis  significatifs  mais  moins 
décisivement  importants.  En  République 
Dominicaine,  après  l'assassinat  de  Trujillo,  la 
pléthore  d'organisations  politiques  (  il  y  a  eu,  à  un 
certain  moment,  cinq  partis  marxistes-léninistes)  a 
fait  place  ,  après  une  ou  deux  élections-tri,  à  deux 
partis  dominants  du  système  démocratique,  l'un 
social  démocrate  le  PRD  avec  Pena  Gomez  (après  la 
scission  d'avec  Juan  Bosch,  le  fondateur)  et  l'autre 
démocrate-chrétien  le  PRSC  (après  l'OPA  réalisée 
sur  le  parti  de  Joaquim  Balaguer  par  la  démocratie 
chrétienne  latino-américaine),  avec  la  possibilité 
pour  un  troisième  parti  de  participer  à  la 
compétition  de  manière  significative. 

En  Haïti,  vingt-trois  ans  après  l'effacement 
de  la  dictature  des  Duvalier,  on  est  toujours  à  la 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  123 

recherche  des  premières  grandes  élections-tri 
démocratiques.  En  effet,  le  pays  a  connu  plusieurs 
élections  dont  aucune  n'a  pu  jouer  le  rôle 
d'élection-tri,  l'environnement  électoral 
s'assimilant  à  un  cocktail  de  pratiques  post- 
totalitaires, avec  leur  dard  empoisonné  (la 
confiscation  des  résultats)  en  matière  électorale. 
Leur  mise  en  valeur  se  fit  dans  une  envolée 
incontrôlée  des  médias  à  la  faveur  de  la  révolution 
des  transistors  qui  amène  la  radio  jusque  sur  les 
lieux  de  travail  les  plus  reculés  dans  les  champs  et 
jusque  dans  les  chaumières  encore  dépourvues 
d'électricité.  Un  contexte  de  massification  urbaine 
et  péri-urbaine  de  la  participation  politique  directe 
s'est  établie  sous  la  forme  de  l'occupation  de  la  rue 
par  déversement  des  bidonvilles,  une  exacerbation 
des  tensions  sociales  menaçant  de  déboucher  sur 
des  déchirures  politiques,  sinon  même  sur  une 
cassure  sociétale  et  une  promotion  des  extrêmes  au- 
devant  de  la  scène,  coinçant  un  Centre 
démocratique  pourtant  de  qualité,  mais  fracturé  lui 
aussi  par  les  ambitions  individuelles  ou  de 
chapelles,  et  pas  toujours  soucieux  de  colmater  les 
fissures  qui  en  ont  résulté. 

Ainsi  donc,  c'est  dans  un  tel  environnement 
électoral  que  se  sont  déroulés  les  comices 
populaires  de  1986  à  nos  jours.  Les  premières 
élections  générales  avaient  été  prévues  pour  le  29 
novembre  1987.  Elles  devaient  non  seulement 
donner  au  pays  ses  premiers  dirigeants  de  l'ère 
démocratique  à  tous  les  niveaux  c'est-à-dire  des 
Casées  à  la  Présidence  de  la  République,  en  passant 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  124 


par  les  Municipalités  et  les  Chambres  législatives, 
mais  aussi  opéré  le  premier  tri  dans  la  mêlée  des 
partis  et  organisations  politiques  nés  de  l'ouverture 
démocratisante.  Les  partis  de  toutes  tendances 
s'étaient  lancés  dans  la  compétition  avec  plus  ou 
moins  de  chances  de  l'emporter.  Mais 
l'organisation  des  urnes  avait  été  confisquée  par  un 
Conseil  Electoral  Provisoire  supposé  indépendant 
au  profit  d'une  nébuleuse  de  57  organisations 
populaires  militantes  de  la  gauche  activiste,  baptisée 
«  Front  National  pour  le 

Changement  Démocratique»,  FNCD,  qui  avait 
habilement  choisi  pour  porter  ses  couleurs  à  la 
première  magistrature  de  l'Etat,  un  juriste  de  renom 
Gérard  Gourgues,  modéré  dans  ses  idées,  libéral  de 
conviction,  que  son  temps  de  présidence  de  la 
Commission  des  Droits  de  l'Homme  avait  projeté 
au-devant  de  la  scène  politique,  et  que  sa  rupture 
avec  le  CNG  avait  achevé  de  faire  percevoir  comme 
un  opposant  contestataire  impatient  de  rompre  le 
fer  avec  les  tenants  de  l'ordre  établi  qu'il  fallait 
changer.  Gourgue,  homme  de  la  droite 
indépendante,  avait  le  support  de  toute  la  gauche  et 
semblait  devoir  figurer  avec  avantage  et  sans  trop 
de  cabotinage,  dans  le  peloton  de  tête  de  ceux  qui 
pouvaient  gagner  les  comices  populaires.  Pour  notre 
part,  malgré  les  intempérances  de  quelques-uns  de 
ses  partisans,  nous  étions  disposés  à  collaborer  avec 
lui  si  son  directoire  nous  sollicitait  car,  de  plus, 
c'était  un  vieil  ami  du  Bas  Peu  de  Chose,  quelque 
chose  comme  un  vieil  apparenté.  Il  ne  fut  stoppé 
que  par  le  massacre  de  la  ruelle  Vaillant,  au  bureau 
de  vote  de  l'Ecole  Argentine  Bellegarde,  le  jour 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  125 

même  du  suffrage,  avec  un  bilan  de  trente-quatre 
morts,  sous  les  caméras  de  la  presse  mondiale  à 
temps  alertée. 

Les  élections  venaient  d'être  noyées  dans  le 
sang.  L'émotion  fut  énorme  et  la  condamnation 
unanime.  La  nôtre  était  des  plus  fortes.  En  réalité, 
vu  l'état  d'inorganisation  de  ces  élections  à  travers 
le  pays,  et  les  mesures  d'annulation  déjà  prises  par 
le  CEP  dans  tout  le  département  du  Nord  et  celui  du 
Nord'Est,  à  Jérémie  dans  la  Grande  Anse,  où  les 
bulletins  de  vote  avaient  été,  la  veille,  jetés  en 
pleine  rue  ,  comme  dans  les  localités  de  partout  où 
on  avait  constaté  l'impossibilité  de  les  tenir  le  jour 
dit,  et  dont  la  liste  avait  été  publiée  par  le  CEP  lui- 
même,  ces  élections  auraient  dû  être  différées 
comme  nous  l'avions  suggéré  la  veille,  à  l'aube 
même  du  29  novembre  au  CEP.  Mais  par  la  voix 
autorisée  d'un  de  ses  membres  Emmanuel 
Ambroise,  l'organisme  électoral  maintint  sa 
décision  d'y  aller  quand  même,  comme  prévu, 
malgré  l'impréparation  constatée  et  malgré 
l'avertissement  d'une  nuit  d'explosions,  de 
détonations  et  de  tirs  nourris  dans  la  capitale.  Le 
CEP  n'y  voyait  sans  doute  qu'une  épreuve  de  force 
dont  il  lui  fallait  sortir  vainqueur.  La  tragédie  lui 
ouvrit  trop  tard  les  yeux,  pour  les  lui  fermer 
d'ailleurs  tout  de  suite  après  le  décret  du  CNG 
dissolvant  le  CEP  lui-même  rendu  responsable  de 
tout  ce  qui  s'était  passé.  Tel  fut  l'avortement 
sanglant  des  premières  élections  générales  prévues 
au  29  novembre  1987,  renvoyant  les  compétiteurs 
dos  à  dos,  sans  élucider  le  mystère  des  auteurs  réels 
du  massacre  à  propos  duquel  seuls  des  noms  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  126 

présumés  coupables  circulaient  dans  le  public  avec 
quelques  photos  de  groupes  indéchiffrables  pour  le 
commun,  et  des  supputations  de  complicité 
étrangère,  toujours  difficiles  à  prouver  dans 
l'immédiat. 

Un  débat  douloureux  allait  diviser  la  classe 
politique  et  l'opinion  après  le  massacre  de  la  ruelle 
Vaillant  :  What  next  ?  La  Constitution  de  1987,  en 
faisant  du  CNG  un  gouvernement 
«  constitutionnel  »,  avait  fixé  le  terme  de  son 
mandat  au  7  février  1988,  jour  où  il  devait  céder  le 
pouvoir  à  un  président  élu.  Fallait-il  organiser  de 
nouvelles  élections  pour  élire  ce  président  dont 
l'avènement  devait  ramener  l'armée  dans  ses 
casernes  ou  la  première  tâche  ne  devait-elle  pas  de 
chasser  illico  ce  CNG  de  malheur,  du  pouvoir,  pour 
organiser  de  nouvelles  élections  sous  d'autres 
auspices  ?  La  majorité  des  leaders  qui  occupaient  le 
plus  bruyamment  le  devant  de  la  scène  politique 
décidèrent,  dans  un  élan  spontané  comme  un  seul 
homme,  de  refuser  toutes  nouvelles  élections  sous  le 
CNG,  ce  qui  était  parfaitement  compréhensible, 
mais  pour  cela  il  n'y  avait  d'autre  issue  que  de  se 
rallier  à  la  stratégie  du  «  raché  manyok  »,  c'est-à- 
dire  le  départ  forcé  et  préalable  du  CNG.  C'était  le 
boycott. 

Le  plus  grave  était  que  beaucoup  acceptèrent 
l'idée  d'un  recours  à  l'intervention  militaire 
étrangère  contre  les  militaires  haitiens  indésirables. 
Mon  ami  Louis  Déjoie  II,  m'a  fait  la  confidence 
qu'à  une  réunion  à  Pétionville  où  participait  Pierre 
Rigaud,  membre  influent  du  RDNP  et  son  Trésorier 
général.  Il  en  a  été  question  entre  les  leaders 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  127 

politiques  et  c'est  à  sa  demande  que  Ti-Loulou 
m'en  a  fait  part  à  son  tour.  Je  n'ai  jamais  oublié  sa 
manière  de  me  mettre  au  parfum  :  on  va  voir  des 
hélicoptères  et  des  avions  lâcher  des  parachutistes 
dans  le  ciel  comme  des  petits  oiseaux.  Cela  m'a 
beaucoup  aidé  dans  notre  choix  final  qui  ne  fut  pas 
facile,  d'autant  plus  que  Pierre  Rigaud  était 
finalement  le  seul  à  exprimer  son  dissentiment 
jusqu'au  bout  contre  notre  participation  éventuelle 
aux  élections. 

Une  minorité  était  déjà,  de  toute  façon, 
décidée  à  participer  aux  nouvelles  élections 
décrétées  par  le  CNG.  Il  nous  a  fallu,  au  RDNP,  un 
mois  de  réflexions,  de  consultations  et  de 
discussions  au  sein  du  parti  avant  de  pouvoir 
prendre  notre  décision  le  30  décembre  1987,  celle 
de  participer  et  ce,  sans  aucun  deal  préalable  avec 
les  chefs  militaires.  S'y  aventurer  de  cette  manière 
était  faire  preuve  de  courage  solitaire  (les  candidats 
avec  lesquels  j'avais  des  affinités  étaient  dans  le 
camp  du  boycott),  et  de  hardiesse  dans  l'évaluation 
de  la  mise,  des  chances  et  de  l'enjeu  (ma  théorie  du 
«  risque  calculé  »),  mais  aussi  de  lucidité  par 
rapport  à  la  position  des  militaires  après  le  29 
novembre  qui  étaient  à  la  recherche  d'une  sortie 
honorable  parce  que  le  29  novembre  les  avait  placés 
sur  une  difficile  défensive.  Certains  n'en  menaient 
pas  large,  et  se  sont  réjouis  comme  en  un  «  ouf  »  de 
soulagement  quand  ils  ont  appris,  comme  tout  le 
monde  et  en  même  temps  que  tout  le  monde,  la 
décision  du  RDNP  de  participer  aux  élections.  En 
plus,  le  boycott  était  irréaliste  parce  que  ses  avocats 
n'avaient  ni  les  moyens  matériels,  ni  les  ressources 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  128 

politiques  pour  chasser  les  militaires  du  pouvoir, 
impuissance  tragique  du  «  raché  manyok  »  à  cause 
du  rapport  brut  des  forces  dans  une  lutte  frontale 
contre  les  forces  armées  directement  détentrices  du 
pouvoir.  On  risquait  donc  de  voir  arriver  le  7  février 
1988  sans  un  président  élu  crédible  pour  faire  partir 
l'armée  du  pouvoir  et  rentrer  dans  ses  casernes,  ou 
alors,  avec  un  président  duvaliériste  qui  serait  élu 
par  absence  de  compétiteur  du  camp  du 
changement.  Paradoxalement  en  vérité,  le  seul 
moyen  de  faire  partir  les  chefs  militaires  du 
pouvoir  était  de  participer  aux  élections  avec  une 
chance  de  les  gagner,  et  ainsi  se  faire  remettre  le 
pouvoir  le  7  février  1988  comme  président  élu, 
conformément  aux  prescrits  de  la  Constitution.  Et 
puis,  sur  le  plan  interne,  une  partie  de  la  population 
était  lasse  de  la  transition  ;  une  autre  partie  était 
sceptique  sur  le  fait  qu'il  fallait  une  potion  de  la 
gauche  comme  remède  au  cœur  de  la  guerre  froide  ; 
et  une  troisième  partie  avait  applaudi  à  mon 
message  motivé  expliquant  pourquoi  il  fallait  aller 
aux  urnes,  et  même  invitant  les  leaders  politiques  à 
renoncer  au  boycott  pour  une  participation 
démocratique  du  camp  «  démocratiseur  ».  Cela 
diminuerait  mes  chances  sans  doute,  mais  je  pensais 
que  c'était  la  solution. 

A  propos  de  ce  message  mémorable  du  30 
décembre  1987,  une  boutade  de  Leslie  Delatour 
dépeignait  bien  tout  l'homme.  Il  approuvait  avec 
chaleur  la  dialectique  du  message,  mais  il  avait  un 
seul  problème,  une  seule  réserve  et  un  seul  regret, 
disait-il,  c'était  que  ce  n'était  pas  lui  qui  en  était 
l'auteur  !      Enfin      les      grandes  puissances 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  129 

démocratiques  encourageaient  publiquement  la 
participation  aux  nouvelles  élections,  allant  jusqu'à 
faire  intervenir  certaines  Internationales  en  ce  sens 
auprès  de  certains  candidats  du  boycott,  en  vain. 

Le  taux  réel  de  participation  au  17  Janvier 
1988  fut  modeste,  moins  de  50%  à  mon  avis,  bien 
que  le  nouveau  CEP  plus  coopératif  avec  les 
militaires  au  pouvoir,  ait  vu  le  taux  de  participation 
supérieur  à  75%  (Me  Gilbert),  tandis  qu'un  loustic 
anonyme  de  l'opposition  boycotteuse,  au  contraire, 
ait  lancé  à  tout  venant  le  pourcentage  fantaisiste  de 
2%  pour  faire  mouche,  oubliant  que  les  militaires  et 
des  hommes  d'affaires,  en  plus  des  hommes 
politiques  étaient  impliqués  dans  l'organisation  des 
dites  élections  avec  toutes  leurs  clientèles  !  En 
province,  la  coutume  existait  dans  les  milieux 
avisés,  d'attendre  le  mot  d'ordre  de  l'armée  avant 
de  donner  les  instructions  relatives  au  choix  des 
candidats.  En  réalité,  un  bon  tiers  des  électeurs 
inscrits  (34%)  déposa  son  bulletin  dans  les  urnes  et 
je  sortis  légitimement  vainqueur,  comme  attendu,  au 
premier  tour,  devant  notamment  trois  compétiteurs 
de  premier  plan  du  MOP,  du  PSCH  et  du  MDN,  et 
grâce  au  boycott  des  autres  candidats  réputés 
majeurs.  Mais  l'importance  des  abstentions 
empêcha  ces  élections  du  17  janvier  1988  d'être  la 
première  grande  élection-tri  dont  le  pays  avait 
besoin.  Tel  était  l'aveuglement  des  politiciens  qu'au 
coup  d'état  militaire  contre  moi,  cinq  mois  plus 
tard,  les  leaders  du  boycott  (et  pas  seulement  eux) 
furent  généralement  activement  associés  et 
applaudirent  pour  la  plupart,  l'un  d'eux  allant  même 
jusqu'à  déclarer  publiquement  que  les  militaires 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  130 

avaient  trop  attendu  avant  de  faire  le  coup  d'Etat 
pour  débarrasser  le  pays  de  l'équipe  Manigat  et  lui 
donner  satisfaction  sur  ce  point. 

Et  pourtant  certains  d'entre  eux  m'avaient 
approché  pour  une  réconciliation  en  réponse  tardive 
à  ma  main  tendue,  et  je  me  réjouissais  de  les  voir 
bientôt  se  rallier,  dans  ma  lucidité,  sur  la  nécessité 
d'élargir  ma  base  d'appui  politique  de  départ  encore 
trop  fragile,  et  ma  marge  d'action  trop  étroite,  tout 
en  poursuivant  une  œuvre  d'innovations 
ministérielles  après  le  choix  d'un  cabinet  accueilli 
avec  un  superlatif  d'approbations,  de  louanges  et 
de  respect,  une  œuvre  de  modernisation  législative, 
de  restauration  de  l'autorité,  du  prestige  et  de 
l'intégrité  de  l'Etat,  de  diversification  de  nos 
relations  internationales,  de  réalisations 
progressistes  au  bénéfice  des  masses  populaires,  et 
d'ouverture  de  perspectives  d'avenir  par  les 
directions  données  à  l'administration  de  la  chose 
publique  compétemment  gérée  pour  le  plus  grand 
bien  du  plus  grand  nombre,  et  dans  le  respect  des 
libertés  publiques  et  des  droits  humains 
fondamentaux.  Le  peuple  a  reconnu  la  qualité 
exceptionnelle  de  cet  effort,  même  après  coup,  en  se 
lamentant  du  sort  du  pays  depuis  notre  départ  et  en 
nous  citant  comme  référence,  avec  un  regret 
nostalgique  non  dissimulé  «  Ah  !  si  Manigat  était 
resté  au  pouvoir,  le  pays  ne  serait  pas  dans  cet 
état  ». 

En  somme,  comme  me  l'a  dit  une  femme 
ministre  française  lors  d'un  dîner  parisien,  quai 
Kennedy,  chez  des  amis  communs,  après  mon 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  131 

renversement  du  pouvoir  :  «  Vous  avez  essuyé  les 
plâtres  ». 

Les  comices  du  17  décembre  1990 
constituèrent  une  autre  occasion  de  retrouver,  enfin, 
la  grande  élection-tri,  mais  un  CEP  ad  hoc,  tenu  en 
main  par  Jean  Robert  Sabalat,  Jean  Casimir  et 
Emmanuel  Amboise,  les  transforma  habilement  et 
cyniquement  en  un  exercice  plébiscitaire.  On 
connaît  les  instruments  de  fabrication  de  toutes 
pièces  de  cette  victoire  électorale  :  une  composition 
du  CEP  faite  pour  être  au  service  d'un  homme- 
sauveur  des  pauvres,  d'une  loi  électorale 
inconstitutionnelle  et  piégeant  tout  adversaire  de 
son  messianisme  populiste  et  prophétique. 
L'exaltation  populaire  était  à  son  comble  de 
fanatisme,  et  les  adversaires  au  comble  de  la 
méfiance  d'une  nouvelle  autocratie  catilinaire.  Mon 
exclusion  de  participation  aux  élections  de  1990 
sous  l'inconsistant  et  fallacieux  prétexte  que  mon 
mandat  de  1988  pour  5  ans  n'avait  pas  encore 
expiré  (  !)  paraissait  un  signal  et  un  avertissement. 
Comment  donc  pouvait-on  organiser  de  nouvelles 
élections  présidentielles  valides  ? 

L'avènement  du  phénomène  Aristide 
comme  exutoire  éruptif  des  revendications  légitimes 
des  masses  souffrantes  en  une  «  avalanche  » 
(littéralement  en  créole  :  «  lavalas  »)  alors 
irrésistible  surtout  face  à  son  adversaire  principal  le 
bureaucrate  international,  aristocrate 

américanophile,  mieux  doté  en  moyens  financiers 
qu'en  forces  populaires  d'appui,  mais  un  homme  de 
notoriété,  Marc  Bazin,  un  agglomérat 
d'organisations  de  masses  entraînées  pour  intimider 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  132 

et  terroriser  par  l'utilisation  claironnante  et 
matraquante  de  médias  aux  ordres,  et  l'occupation 
de  l'espace  politique  urbain  par  le  pouvoir 
menaçant  de  la  rue.  Les  résultats  définitifs  officiels 
de  ces  élections  n'ont  pas  eu  le  temps  d'être 
proclamés,  puisque  dès  le  lendemain  lundi  17 
décembre,  une  manifestation  monstre,  à  la  Castro, 
de  centaines  de  milliers  de  personnes  dans  les  rues 
de  Port-au-Prince  proclama  Aristide  président  élu, 
et  le  chiffre  improvisé  de  67%  fut  alors  avancé 
triomphalement,  d'abord  officiellement  à  l'étranger 
au  cours  du  dépouillement  du  scrutin,  pourcentage 
de  raz  de  marée  qui  devait  faire  le  tour  du  monde. 

Deux  faits  d'allure  anecdotique  mais  pourtant 
bien  vrais  illustrent  la  qualité  de  ces  élections.  Des 
urnes,  par  centaines,  non  dépouillées  en  province, 
étaient  encore  accumulées,  vierges  et  remplies,  dans 
les  caves  du  CEP  trois  ans  après.  On  ne  s'était 
même  pas  soucié  de  compter  les  bulletins  qu'elles 
contenaient,  témoignage  personnel  mais  corroboré 
par  les  journalistes  qui  m'accompagnaient  après 
m' avoir  alertés.  Le  second  est  encore  plus 
succulent  :  Marc  Bazin  et  un  groupe  d'une  vingtaine 
d'amis  proches,  tous  ses  partisans  évidemment, 
remplissent  ensemble  leur  devoir  électoral  à  un 
bureau  de  vote  dont  les  résultats  au  soir  du 
dépouillement  dans  ce  bureau  de  vote  affichent 
quatre  voix  en  faveur  du  candidat  Marc  Bazin. 
Comme  je  rapportais  le  cas  à  un  ami  observateur 
étranger,  il  m'interrogea,  candide,  «Alors,  même  les 
partisans  de  Bazin  n  'ont  pas  voté  pour  lui  ?  »  Ceci 
en  dit  long  sur  l'observation  internationale  et  sa 
compréhension  de  la  réalité  haïtienne. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  133 

Devenu  Premier  Ministre  sous  le  règne  des 
militaires,  Marc  Bazin  eut  à  faire  face  à  l'échéance 
électorale  du  renouvellement  partiel  du  Sénat  par 
tiers  conformément  à  la  Constitution.  Des  comices 
populaires  furent  donc  organisés  sous  son 
gouvernement,  mais  il  est  difficile  de  croire  qu'il  a 
eu  la  haute  main  sur  l'opération,  étant  donné 
l'incroyable  mélange  d'inconstitutionnalités 
flagrantes,  d'improvisations  procédurales  à  la  va- 
vite,  d'expédients  à  la  ficelle  trop  grosse  et  de 
résultats  préfabriqués  de  concert  avec  les  chefs 
militaires  qui  envoya  au  Sénat  des  «  élus  1 8 
janvieristes  »  contestés  et  qui  devaient  être 
finalement  renvoyés  de  la  Chambre  Haute, 
particulièrement  après  le  départ  des  militaires.  Du 
train  que  Bazin  organisa  ces  élections,  me  fait  venir 
à  l'esprit  l'exemple  du  Petit  Mangin  dans  le 
dictionnaire  latin  de  mon  adolescence  :  César 
construisit  un  pont  ;  mais  non,  mon  lapin,  César  fit 
construire  un  pont  !  Mais  alors,  qui  fit  le  pont  ? 
Mon  ami  Marc  est  un  réaliste  en  politique  active  qui 
n'a  pas  besoin  des  résultats  pour  gagner.  Bien  jouer 
suffit  !  Est-il  un  esthète  de  la  politique  pour  autant  ? 
Au  vu  des  résultats,  on  peut  s'interroger. 

Enfin,  en  novembre-décembre  1994  arrivait 
l'opportunité  tant  attendue  de  la  préparation  des 
élections  parlementaires,  municipales  et  des  Casées, 
avec  en  perspective  décembre  1995,  donc  l'année 
d'après  les  élections  présidentielles.  Le  nouveau 
contexte  électoral  comprenait  trois  éléments 
nouveaux  affectant  et  faussant,  par  leur  seule 
présence,  la  normalité  des  consultations  populaires  : 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  134 

l'occupation  étrangère  et  la  mise  en  tutelle  du  pays, 
le  retour  d'Aristide  au  pouvoir,  et  les  conséquences 
générales  de  l'embargo  imposé  au  pays  pendant 
trois  ans  et  qui  a  «  démantibulé  »  non  seulement  la 
production  mais  aussi  les  structures  même  de 
l'économie  nationale  et  la  qualité  de  la  vie  du 
peuple  haïtien. 

Premier  symptôme  de  malaise,  d'embarras  et 
d'impuissance  :  les  élections  parlementaires, 
municipales  et  de  Casées  n'ont  pas  eu  lieu  en 
décembre  1994,  si  bien  qu'à  la  rentrée 
parlementaire  du  premier  lundi  de  janvier  1995,  il 
n'y  avait  pas  de  députés  élus,  et  manquaient  les 
deux  tiers  du  Sénat  pour  reconstituer  les  Chambres 
législatives.  L'Exécutif  seul  au  gouvernail  dans  un 
système  supposé  de  démocratie  rétablie,  décidait 
par  décret,  si  bien  que,  par  exemple,  ce  qui  devait 
être  la  Loi  électorale,  devint  un  décret  rédigé  à  la 
discrétion  du  président  qui  ne  tint  même  pas  compte 
des  modifications  adoptées  par  les  Chambres 
sortantes,  une  fois  leur  mandat  arrivé  à  expiration. 
C'était  une  situation  de  dictature  au  sens  générique 
du  terme,  ce  qui  ne  gêna  nullement  les  tuteurs 
démoralisateurs.  Finalement  ces  fameuses  élections 
purent  être  fixées  au  25  juin  1995. 

Ce  qu'elles  furent  ?  Une  tragi-comédie 
tristement  burlesque  en  trois  actes,  à  travers  laquelle 
il  s'est  avéré  impossible  d'avoir  des  élections 
démocratiques,  ni  même  décentes,  étant  donné  que 
le  processus  était ,  de  toute  évidence,  vicié  à  la  base, 
de  telle  sorte  qu'à  l'origine  même,  les  dés  étaient 
pipés  et  les  cartes  biseautées.  En  effet,  en 
«  normalisant  »   la   Cour   de   Cassation  par  la 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  135 


nomination  abusive  de  ses  partisans  sans  tenir 
compte  des  prescriptions  constitutionnelles  relatives 
aux  attributions  du  Sénat  en  la  matière,  en  meublant 
le  Conseil  Electoral  Provisoire  de  ses  propres  gens 
sans  tenir  compte  d'un  compromis  atteint  avec  les 
partis  politiques  pourtant  sollicités  par  le  pouvoir 
lui-même  à  cet  égard,  et  en  promulguant  un  décret 
électoral  de  son  cru,  dont  le  contenu  était  un  déni  de 
justice  et  d'équité  à  l'endroit  des  partis  politiques 
livrés  pieds  et  mains  liés  à  des  décisions  partiales 
supposées  sans  appel,  le  pouvoir  ayant  déjà  mis  en 
place  les  mécanismes  essentiels  du  contrôle  partisan 
de  tout  le  processus  électoral.  Tel  fut  le  premier 
Acte,  en  trois  scènes,  de  cette  tragi-comédie. 

Au  second  Acte,  également  en  trois  scènes, 
constitué  par  le  déroulement  de  la  campagne 
électorale,  la  situation  des  partis  participants  à  titre 
d'indépendants  et  d'opposition  était  appelée  à  se 
détériorer  encore  d'avantage,  avec  d'abord  (scène 
1)  le  scandale  sans  nom  des  inscriptions  des 
électeurs  noyée  dans  la  gabegie  administrative  et  la 
corruption  pour  devenir  une  farce  éhontée  vécue  par 
tous,  aggravé  par  la  volatilisation  d'un  million  de 
cartes  d'électeurs  de  1'  aveu  public  télévisé  du 
président  du  CEP  lui-même,  incapable  de  donner  les 
numéros  de  série  de  bulletins  volés  pour 
annulation,  et  par  la  suite  essayant  de  faire  croire 
qu'il  avait  inventé  cette  disparition  pour  voir  l'effet 
produit  ! 

La  seconde  scène  de  l'Acte  II  a  été  le 
caractère  ineffable  (et,  bien  entendu  inacceptable) 
de  l'agrément  des  candidats  par  le  CEP,  d'abord 
annoncé  radiophoniquement  en  vrac   en  une  liste 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  136 

dite  finale,  puis  rectifié  dans  une  seconde  liste  dite 
«  consolidée  »  (sic)  des  rejets  et  ensuite  allongé  par 
un  additif  de  (repêchés  »  de  la  dernière  heure.  Le 
résultat,  on  le  devine,  laisse  quasi  intact  le  nombre 
de  candidats  présentés  par  le  parti  du  pouvoir  et 
opère  une  coupe  sévère  dans  les  rangs  des  partis  de 
l'opposition.  Par  exemple,  le  RDNP  est  victime 
d'une  véritable  hécatombe  puisqu'il  se  voit  privé  de 
14  de  ses  candidats  à  la  députation  et  de  3  de  ses 
candidats  au  Sénat,  sans  fondement  légal,  car  les 
motifs  finalement  allégués  (les  mêmes  pour  tous  : 
absence  ou  irrecevabilité  de  titres  de  propriété  !)  par 
le  CEP  sont  faux,  pièces  à  l'appui.  C'est  sans  doute 
pourquoi  celui-ci  a  attendu  le  dernier  moment  pour 
produire  ces  justifications  qu'il  savait  infondées. 
Voila  comment  des  candidats  de  l'opposition  ont 
été  privés  de  leurs  droits  constitutionnels  et  citoyens 
et  écartés  injustement  et  arbitrairement  de  la 
compétition  électorale  par  une  décision  arbitraire  du 
CEP. 

La  scène  3  de  l'Acte  II  tourne  autour  de 
l'exigence  inqualifiable  d'une  caution  imposée  aux 
candidats,  caution  dont  le  principe  même  était 
inacceptable  dans  un  système  démocratique,  et 
discriminatoire  dans  un  pays  aussi  misérable  que  le 
nôtre  où  elle  jouait  contre  la  majorité.  En  outre,  elle 
était  rapidement  multipliée  si  le  candidat  à  un  siège 
parlementaire  ne  présenterait  pas  de  candidats  à 
toutes  les  municipalités  et  à  l'intégrité  des  Casées 
de  sa  circonscription.  Par  exemple,  le  RDNP  a  dû, 
par  chèque  certifié  à  l'ordre  de  la  DGI,  verser  la 
coquette  somme  de  31.500  dollars  comme 
supplément  de  caution  aux  sommes  normales  déjà 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  137 

versées  pour  éviter  qu'on  ne  pénalise  à  nouveau  ses 
candidats,  en  opérant  une  nouvelle  hécatombe  dans 
le  nombre  restant.  C'est  sans  doute  ce  qui  a  porté 
les  représentants  du  National  Démocratie  Institut 
(NDI)  à  qualifier  ces  cautions  de  «  punitives  »  et  à 
recommander  leur  suppression.  S'y  ajoute  la  non 
allocation,  cette  fois,  du  temps  d'antenne  à  la  libre 
disposition  de  chaque  parti  pour  sa  propagande 
électorale  dans  les  médias  d'état  :  Radio  et 
Télévision  Nationales.  Il  y  a  pire  encore  :  l'Acte  II 
se  clôt  par  le  recours  à  la  violence  pour  intimider 
l' électoral  et  éliminer  des  adversaires,  par  un 
secteur  terroriste  impuni  qui,  à  en  juger  par  ses 
techniques  et  procédés,  n'en  est  pas  à  ses  coups 
d'essai. 

L'Acte  III  s'est  alors  déroulé  sans  surprise  : 
ce  furent  les  journées  d'élections  des  25  juin 
(premier  tour),  13  août  (reprise  des  partielles)  et  17 
septembre  (second  tour).  C'est  peu  de  dire  que  le 
premier  tour,  le  25  juin,  fut  un  chef-d'œuvre  de 
mauvaise  organisation  et  de  malhonnêteté  :  listes 
électorales  ni  affichées,  ni  distribuées  aux  partis  ; 
spécimen  des  bulletins  de  vote  non  envoyé  aux 
partis  pour  information  et  vérification  ;  nombre  et 
location  des  bureaux  de  vote  non  publiés  ; 
vérification  de  disponibilité  des  bulletins  de  vote  en 
faveur  de  tous  les  candidats  non  assurée,  local  et 
aménagement  du  matériel  de  vote  (isoloir,  encre, 
registre)  rudimentaires  et  inadéquats  ;  personnel  des 
bureaux  de  vote  non  entraîné  préalablement  à  la 
tâche  ;  décision  d'interdire  toute  circulation  de 
voitures  privées  le  jour  du  vote  sur  toute  l'étendue 
du    territoire     (avec,     pour    effet,  d'affecter 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  138 

négativement  le  vote  des  classes  moyennes  et  de  la 
bourgeoisie,  et  de  handicaper  les  partis  dans  leurs 
opérations  de  vérification  à  travers  le  pays)  etc.  Ce 
n'était  pas  de  bon  augure  pour  les  opérations 
électorales  elles-mêmes,  qui  furent  un  fiasco  total, 
dénoncé  non  seulement  par  tous  les  partis  et 
groupements  indépendants  et  d'opposition  (le  parti 
social  démocrate  PANPRA  notamment  a  publié  un 
livre  blanc  sur  les  élections),  mais  aussi  par  des 
observateurs  étrangers  comme  l'antenne  locale  de 
l'International  Republican  Institute  (IRI)  dont 
l'accablant  rapport  documenté  et  rigoureux  a  reçu 
l'approbation  de  sa  rivale  l'antenne  locale  du 
National  Démocratie  Institute  (NDI).  Le  rapport 
d'observation  du  centre  Carter  d'Atlanta  est  non 
moins  accablant  sous  la  plume  de  Bob  Pastor,  le 
bras  droit  du  président  Carter  à  Emory  University. 
La  vérité  sur  ces  élections  a  vite  explosé  dans  la 
main  de  ceux,  officiels  haitiens  et  étrangers  qui,  par 
intérêt,  essayaient,  au  prime  abord,  de  les  présenter 
comme  acceptables,  et  la  demande  pour  leur 
annulation  devint  le  grand  thème  du  débat  post- 
électoral. Pour  la  première  fois,  l'ensemble  des 
partis  indépendants  et  d'opposition  se  mit  d'accord 
sur  une  position  commune  exprimée  par  une 
Résolution  conjointe  de  22  d'entre  eux  le  29  juin 
1995,  à  l'initiative  du  RDNP  et  sur  un  document  de 
travail  présenté  par  ce  dernier  parti.  Cette  véritable 
plateforme  unitaire  du  29  juin  1995  offrait  une 
solution  claire,  précise  et  raisonnable  pour  la  reprise 
du  processus  électoral  par  la  double  voie  obligée 
d"un  nouveau  Conseil  Electoral  Provisoire  (celui, 
totalement  discrédité,  qui  avait  fait  les  élections  du 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  / 139 

25  juin,  n'offrant  plus  ni  garanties  ni  confiance  pour 
continuer  à  présider  aux  opérations  du  processus 
électoral  après  s'être  ainsi  disqualifié)  et  d'une 
annulation  des  élections  du  25  juin  partout  où  les 
erreurs  matérielles,  les  irrégularités,  les  illégalités, 
les  violences  et  abus  de  pouvoir,  les  pressions  et 
contraintes  indues,  les  manquements  administratifs 
et  les  fraudes  caractérisées  auront  été  dûment 
constatés,c'est-à-dire,  dans  la  réalité  des  faits,  dans 
les  neuf  départements  du  territoire  national  et  à  tous 
les  niveaux. 

Il  ne  faut  pas  oublier  que  le  député 
républicain  de  la  Floride  au  Congrès  américain 
Peter  Gosh,  venu  observer  sur  place  le  déroulement 
des  opérations  électorales,  concluait  son  rapport  en 
écrivant  à  l'adresse  de  son  gouvernement  :  «  il  ne 
faut  pas  défendre  l'indéfendable  ».  De  son  coté, 
Bob  Pastor  le  démocrate,  auteur  du  rapport 
d'observation  des  élections  pour  le  Centre  Carter, 
n'a  pas  hésité  à  écrire  que  des  13  élections 
observées  par  le  Centre,  celles  du  25  juin  en  Haïti 
étaient  de  loin  la  plus  catastrophique. 

Pour  déterminer  l'ampleur  des  élections  dont 
le  premier  tour  était  à  faire  ou  à  refaire,  le  RDNP  a 
proposé  la  prise  en  considération  de  trois  catégories 
de  critères  que  je  reproduis  ici  pour  aider  à 
comprendre  la  diversité  et  la  gravité  des  infractions 
dont  ces  élections  étaient  entâchées  : 
Catégorie  A  :  cas  des  candidats  agréés  en  faveur 
desquels  il  n'a  pas  été  loisible  à  leurs  électeurs 
d'exprimer  leur  vote  et  d'en  faire  tenir  compte  pour 
la  comptabilité  des  voix  dans  les  conditions  prévues 
par  la  loi  électorale,  du  fait  de  manquements 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  140 

administratifs  et  d'illégalités  dans  la  gestion  du 
CEP: 

1)  Candidats  agréés  mais  qui  se  sont  trouvés  sans 
bulletins  à  leurs  noms  dans  les  circonscriptions  où 
ils  se  sont  présentés  et  inscrits. 

2)  Candidats  agréés  dans  des  circonscriptions  où  les 
bureaux  de  vote  n'ont  pas  fonctionné,  soit  parce  que 
leurs  comités  responsables  n'ont  pas  pu  être 
légalement  constitués,  soit  parce  qu'ils  n'ont  pas 
reçu  les  bulletins  ou  les  ont  reçus  trop  tard,  soit 
parce  qu'on  y  a  décidé  ou  reconnu  officiellement  la 
non  tenue  des  élections,  soit  parce  qu'ils  ont  été 
purement  et  simplement  détruits. 

3)  Candidats  agréés  aux  élections  législatives  mais 
qui  ont  eu  leurs  bulletins  sans  photos  et  surtout  sans 
emblèmes  comme  le  réclame  la  loi  électorale.  Tel 
fut  le  cas  de  l'ensemble  des  candidats  indépendants, 
à  l'exception  notoire,  nous  signale-t-on,  d'un 
candidat  indépendant  on  ne  peut  plus  proche  du 
pouvoir  dans  le  département  de  l'Ouest. 

Catégorie  B  :  cas  des  circonscriptions  où  le 
déroulement  des  opérations  électorales  le  25  juin  a 
été  entâché  d'irrégularités  graves  mettant  en  cause 
la  crédibilité  d'un  scrutin  et  faussant  le  résultat  des 
élections. 

1)  Circonscriptions  dont  les  bureaux  de  vote  ont  été 
le  théâtre  de  pressions  ouvertes  et  de  contraintes  sur 
les  électeurs  pour  les  enjoindre  à  voter  pour  tel 
candidat. 

2)  Circonscriptions  dont  les  bureaux  de  vote  ont  été 
le  théâtre  de  pressions  ouvertes  et  de  contraintes 
publiques  assorties  de  menaces  sur  les  mandataires 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  141 

des  partis  pour  leur  interdire  l'accès  des  bureaux  ou 
les  forcer  à  en  sortir,  alors  que,  par  leur  présence 
légalement  reconnue,  ils  devaient  garantir  la 
régularité  de  la  tenue  correcte  des  comices. 
3)  Circonscriptions  dans  lesquelles  le  nombre,  la 
localisation  et  l'identification  des  bureaux  de  vote 
n'ont  pas  correspondu  à  l'inscription  des  électeurs. 
Des  photocopies  de  bulletins  (500.000  de  l'aveu 
même  du  CEP)  ont  été  utilisées  pour  le  vote  des 
citoyens,  les  opérations  de  vote  ont  été  prolongées 
au-delà  de  l'heure  légale  jusqu'à  une  heure  très 
avancée  de  la  nuit  sans  contrôle,  dans  un  pays  où  il 
n'y  pas  d'électricité  dans  les  campagnes,  de  telle 
sorte  que  dans  de  pareilles  conditions,  les  totaux  des 
résultats  ne  peuvent  avoir  aucune  validité. 
Catégorie  C  :  cas  de  négligence  coupable,  de 
fraudes  caractérisées  et  de  manipulation 
malhonnêtes  dans  la  gestion  des  élections 

1)  Urnes  non  scellées,  secret  du  vote  ouvertement 
violé,  offre  de  crayons,  donc  aisément  effaçable, 
pour  l'expression  du  vote  des  citoyens,  encre 
indélébile  facilement  dissoluble  et  donc  enlevable  à 
la  minute  pour  permettre  le  vote  multiple  irrégulier, 
bulletins  de  vote  remplis  mais  jetés  ou  détruits  alors 
que  d'autres  sont  arrivés  déjà  cochés  au  nom  de 
certains  candidats,  réapparition  d'une  partie  du 
million  de  cartes  d'électeurs  volées. 

2)  Urnes  frauduleusement  bourrées,  urnes 
substituées,  urnes  confisquées  ou  dérivées  de  leur 
destination  directe  régulière  vers  des  voies  de 
garage  transitoires  de  truquage,  procès-verbaux 
falsifiés  ou  substitués  ou  préfabriqués,  comme  le 
spectacle  en  a  été  offert  devant  le  local  du  Bureau 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  142 

Electoral  du  Départemental  de  l'Ouest  ,  en  pleine 
rue,  à  la  Rue  Pavée,  le  soir  du  dimanche  25  juin, 
spectacle  photographié  et  filmé  par  des  observateurs 
nationaux  et  étrangers,  à  la  barbe  et  sous  les  yeux  de 
membres  en  uniforme  des  forces  étrangères 
d'occupation. 

11  a  fallu  insister,  au  moins  pour  cette  fois,  sur 
tous  ces  détails  pour  faire  comprendre  l'évidence 
que  les  résultats  de  ces  élections  du  premier  tour,  le 
25  Juin,  n'étaient  pas  acceptables  et,  de  fait,  ne 
furent  pas  acceptés  par  la  totalité  des  partis 
indépendants  et  d'opposition,  malgré  les 
manœuvres  ouvertes,  les  pressions  directes  et  les 
interférences  publiques  de  certaines  puissances 
étrangères,  et  surtout  face  à  la  décision 
gouvernementale  de  les  imposer  comme  fait 
accompli  en  poursuivant  sa  stratégie  gloutonne 
maximaliste  fermant  la  voie  à  tout  pluralisme 
véritable. 

En  effet,  le  parti  au  pouvoir  (OPL)  se  vit 
attribuer  par  le  CEP  les  17  sièges  de  Sénateurs  sur 
les  élus  au  premier  tour,  soit  100%  !  A  l'opposé,  le 
RDNP  non  seulement  ne  se  voyait  attribuer  aucun 
élu  mais  le  CEP  ne  plaçait  aucun  de  ces  soixante- 
dix  candidats  restés  en  lice  pour  les  législatives 
(Sénat  et  Chambre  des  Député)  en  position  de 
ballottage  pour  le  second  tour,  soit  donc  un  0%  ! 
Tel  était  le  premier  fruit  électoral  de  l'opération 
internationale  de  «  soutien  à  la  démocratie  »  ! 

Sur  la  base  des  statistiques  fournies  par  le 
CEP,  l'antenne  locale  du  National  Démocratie 
Institute  (NDI)  pouvait  donner  le  tableau  suivant 
des  résultats  officiels  du  premier  tour  des  élections 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  143 


législatives  (Sénat  et  Chambre  des  Députés)  et 
municipales  du  25  Juin  1995,  en  termes  de 
pourcentage  de  voix  alloué  à  sa  guise  à  chaque  parti 
par  le  CEP  à  la  dévotion  d'Aristide  : 


Tableaux 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  144 


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LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  145 


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LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  146 


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LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  147 


La  suite  se  devine  aisément.  Malgré  une 
interview  du  président  Aristide  au  quotidien 
parisien  Le  Monde  affirmant  que  les  irrégularités 
constatées  aux  élections  du  25  Juin  méritaient 
«  réparation  »  (sic),  le  gouvernement  a  décidé 
d'aller  de  l'avant  unilatéralement  en  maintenant  le 
fait  accompli  des  résultats  électoraux  contestés  du 
premier  tour,  ce  qui  entraînera  la  décision  unanime 
de  boycott  de  la  suite  des  opérations  électorales  par 
les  partis  indépendants  et  d'opposition,  y  compris 
les  trois  de  l'ancienne  nébuleuse  lavalasienne  (le 
FNCD,  le  KONAKOM  et  le  PANPRA)  qui  avaient 
vainement  engagé  des  conversations  séparées  avec 
le  pouvoir  à  la  recherche  d'un  compromis,  à 
l'instigation  des  puissances  tutrices.  Le 
gouvernement,  triomphaliste,  avançait  donc 
désormais  seul  dans  ses  entreprises  électorales  :  il 
organisa,  par  son  CEP  replâtré  pour  renforcer  son 
contrôle,  des  élections  partielles  de  reprise  dans 
quelques  circonscriptions  choisies  par  lui  seul,  le  13 
Août  et  le  second  tour  à  travers  tout  le  pays  le  17 
septembre,  élections  dont  la  communauté 
internationale  continua  d'assurer  la  sécurité,  allant 
même  jusqu'à  participer  à  la  campagne  demandant 
au  peuple  d'aller  voter  et  que  le  gouvernement 
orchestrait  avec  l'implication  personnelle  du 
président  Aristide.  Les  partis,  de  leur  côté  ayant 
unanimement  refusé  de  participer  à  ces 
consultations  populaires  tant  qu'ils  n'obtenaient  pas 
satisfaction  au  sujet  du  premier  tour  du  25  juin,  ce 
fut  donc  le  «  show  down  ».  La  réponse  populaire  fut 
une  si  faible  participation  électorale  que  même  les 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  148 

étrangers  la  fixèrent  entre  9  et  13%  au  second  tour. 
Ceci  n'empêcha  point  le  pouvoir  de  jubiler  de  sa 
défaite  claironnée  en  victoire  par  les  médias  d'état 
dans  un  vain  effort  pour  crâner  devant  une  opinion 
supposée  bonne  fille. 

Les  trois  paragraphes  de  la  déclaration 
commune  des  partis  indépendants  et  d'opposition, 
en  date  du  19  septembre  1995,  adoptée  cette  fois 
encore  à  l'initiative  du  RDNP  qui  a  préparé  le 
projet,  en  disent  long  sur  l'état  des  choses  au  terme 
de  ce  cycle  à  juste  titre  contesté  d'élections 
législatives,  municipales  et  de  Casées  de  juin- 
septembre  1995.  Ces  élections  constituent  le 
prototype  des  élections  sous  le  contrôle  du  tandem 
Aristide-Préval,  les  «  deux  marrassas  »,  et  les 
étudier  dispense  de  s'attarder  sur  d'autres  élections 
postérieures.  Ab  uno  disce  omnes  !  (Il  suffit  d'un 
seul  spécimen  pour  connaître  l'espèce). 

«  Les  22  partis  politiques  qui  avaient 
approuvé  et  signé  la  résolution  conjointe  du  29  juin 
1995  par  laquelle  ils  déclaraient  ne  pas  reconnaître 
la  validité  des  élections  du  25  juin  1995  pour  cause 
d'irrégularités  graves,  d'illégalités  flagrantes  et  de 
fraudes  caractérisées,  tiennent  à  faire  savoir  qu  'ils 
ne  sauraient  en  aucun  cas  reconnaître  les  résultats 
des  élections  partielles  et  celles  du  second  tour 
prétendument  organisées  par  le  pouvoir  les  13  août 
et  17  septembre  derniers.  Le  premier  tour  ayant  été 
vicié  à  la  base,  et  ses  résultats  faussés  par  un 
scandaleux  100%  d'élus  en  faveur  du  seul  parti 
lavalas,  aucun  second  tour  ne  saurait  être  entériné 
alors  qu'a  été  maintenu  le  fait  accompli  des 
résultats  frauduleux  du  25  juin.  C'est  la  raison  pour 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  149 

laquelle  ces  partis  dans  leur  totalité  avaient 
publiquement  décidé  de  ne  pas  participer  et  de  fait 
n'ont  pas  participé  aux  dernières  consultations 
électorales  et  de  demander  au  peuple, 
conséquemment,  de  s 'abstenir  d'y  aller  voter. 
En  conséquence,  les  partis  signataires  de  la 
résolution  du  29  juin  déclarent  solennellement  et 
solidairement  ne  pas  reconnaître  le  parlement  issu 
de  ces  soi-disants  élections,  et  confirment  leur 
réclamation  de  la  constitution  d'un  nouveau  CEP 
avec  la  participation  de  la  représentation  des  partis 
dans  la  composition  de  celui-ci,  pour  reprendre 
entièrement  le  processus  électoral  en  vue  de 
nouvelles  élections  générales  cette  fois  garanties 
libres  et  honnêtes.  Ils  tiennent  à  rappeler  en  termes 
nets  et  clairs  que  les  deux  conditions  sine  qua  non  à 
leur  retour  de  participation  au  processus  électoral 
sont  et  demeurent  la  considération  des  élections  du 
25  juin  et  celles  qui  les  ont  suivies,  et  la 
recomposition  d'un  CEP  entièrement  nouveau  et 
représentatif  avec  la  participation  des  partis  pour 
garantir  les  règles  normales  du  jeu  compétitif 
démocratique . 

Les  22  partis  politiques  soussignés  tiennent  à 
souligner  qu  'à  deux  reprises  le  chef  de  l'état  et  son 
parti  au  pouvoir  Lavalas  ont  été  les  seuls  à 
demander  au  peuple  d'aller  voter,  la  première  fois 
à  l'occasion  de  la  reprise  de  quelques  partielles  le 
13  août,  et  la  seconde  fois  à  l'occasion  du  deuxième 
tour  le  17  septembre,  alors  que  l'ensemble  des 
autres  partis  indépendants  et  d'opposition  appelait 
au  boycott  justicier,  eh  bien,  les  deux  fois,  les 
lavalassiens  se  sont  donc  comptés  pour  réaliser  le 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  150 

13  août  moins  de  20  %  et  le  17  septembre  moins  de 
15%  de  participants.  La  démonstration  est  donc 
faite  pour  ceux  qui  doutaient  encore  :  le  peuple 
haïtien,  dans  sa  majorité,  n'est  pas  lavalassien 
(mais  a  rejeté  Lavalas  dans  sa  majorité). 

Les  22  partis  politiques  démocratiques 
soussignés  remercient  donc  ce  peuple  haïtien  qu  'on 
croyait  avoir  infantilisé,  de  la  maturité  tranquille 
dont  il  vient  de  faire  preuve  en  opposant  un  refus 
sans  équivoque  à  la  marche  vers  un  parlement 
monochrome  et  à  une  autocratie  monopartisanne 
sans  visage,  puisque  la  face  trompeuse  offerte 
continue  de  simuler  la  démocratie,  pour  les  besoins 
de  consommation  étrangère. 

Port-au-Prince,  le  19  septembre  1995. 
Suivent  les  signatures . . . 

Mais  si  les  leaders  politiques  ont  mené 
récemment  le  bon  combat  à  l'occasion  des  élections 
législatives  et  municipales,  en  maintenant  -  o  divine 
surprise  !  -  face  à  un  gouvernement  omnivore 
toujours  soutenu  par  des  milieux  étrangers  irrigués 
par  les  «  lobbys  »  -  (selon  les  propres  données 
officielles  nord-américaines,  de  janvier  à  juin  1995, 
Port-au-Prince  a  dépensé  plus  de  1.800.000  $ 
américains  pour  payer  ses  lobbyistes  de 
Washington),  le  front  commun  du  refus  de 
l'arbitraire  fantaisiste  et  frauduleux  des  élections 
officielles,  si  le  gros  du  peloton  des  journalistes 
haïtiens  a  rempli  son  devoir  de  vérité  au  sujet  de  ces 
tristement  fameuses  élections,  le  reste  de  la  société 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  151 

civile  s'est  contenté  de  les  approuver  et 
d'encourager  les  partis  à  rester  unis  en  guettant 
d'ailleurs  les  moindres  défaillances,  mais  ne  s'est 
pas  engagé  dans  le  moindre  combat  démocratique 
sinon  platoniquement  et  esthétiquement.  Ce  non- 
engagement  de  la  société  civile,  pourtant 
favorablement  passionnée  mais  plutôt  comme  dans 
un  combat  de  boxe,  prive  les  leaders  politiques  de 
toute  la  profondeur  du  champ  d'action  qui 
permettrait  plus  vite  le  déclic  vers  un  changement 
plus  décisivement  opérationnel  du  rapport  des 
forces.  La  question  de  l'unité  n'est  pas  seulement 
l'affaire  des  leaders  politiques,  elle  se  pose  en 
termes  pressants  pour  les  diverses  composantes  de 
la  société  civile,  car  avec  l'unité,  on  peut  tout  et  on 
le  fait  plus  vite,  sans  elle,  c'est  plus  difficile,  et  cela 
prend  plus  de  temps.  Aussi  n'avons-nous  cessé  de 
nous  faire  le  champion  de  l'unité  d'action  : 
ensemble,  ensemble,  ensemble,  jusqu'à  la  victoire 
finale  ! 

Le  pays  se  trouvait  donc  de  nouveau  dans  une 
conjoncture  de  croisée  des  chemins  où  il  s'agissait 
subitement,  comme  en  1961-1964,  d'exorciser  une 
double  crainte  pour  son  avenir  immédiat,  à  la  suite 
de  l'échec  politique  patent  des  élections  de  juin- 
septembre  converti,  par  un  abus  de  pouvoir 
caractérisé  en  victoire  d'un  gouvernement 
triomphaliste  qui  en  faisait  la  réalité  politique  du 
pays,  nolens  volens. 

Crainte  de  voir  mettre  en  place,  avec  le 
concours  partiel,  conscient  ou  inconscient,  de 
secteurs  étrangers  connus  pour  ne  voir  dans 
l'affaire  haïtienne  que  la  sauvegarde  de  leurs 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  152 


intérêts  politiques  et  financiers,  les  bases 
institutionnelles  et  les  éléments  opérationnels  d'une 
nouvelle  dictature  monochrome  au  nom  même  de 
l'appui  à  la  restauration  du  processus  de 
démocratisation. 

Crainte  aussi  de  voir  le  mécontentement  et 
même  la  violence  s'installer  à  demeure  du  fait 
accompli  et  du  double  jeu  que  pratique  le  régime  en 
place  dans  tous  les  domaines  de  la  vie  collective, 
une  situation  d'anarchie  étant  susceptible  d'offrir  un 
bouillon  de  culture  au  développement  du  virus  anti- 
démo-libéral. 

La  question  en  or  est  devenue  dans  ces 
conditions  :  était-on  toujours  dans  une  crise  des 
élections  apparemment  dans  l'impasse  avec  une 
«  victoire  »  à  la  Pyrrhus  du  pouvoir  finissant  ou 
n'était-on  pas  déjà  entré  dans  une  crise  de  régime  ? 
Crise  des  élections  ou  crise  de  régime  ?  La  réponse 
dépasse  la  seule  crise  du  processus  de 
démocratisation  que  nous  avons  analysée  jusqu'ici 
dans  son  pourquoi  et  dans  son  comment,  pour  nous 
amener  à  explorer  la  crise  sous-jacente  du  processus 
de  modernisation  du  pays,  la  seconde  de  nos  trois 
crises  constitutives  de  la  crise  générale  du  pays 
haïtien. 

B  -  La  Crise  de  la  société  traditionnelle  :  une 
modernisation  en  mal  d'enfantement 

La  crise  de  la  société  traditionnelle  d'Haïti 
ne  date  pas  d'aujourd'hui.  Ses  débuts  ont  été 
contemporains,  répétons-nous,  de  l'initiation  des 
transformations  modernisatrices  du  Japon  de  l'ère 


152-a 


Boyer  Bazelais,  leader  du  parti  libéral  haïtien  de  l'élite  nationale  de  l'avoir  et  du  savoir, 
dont  la  devise  était  «  le  pouvoir  aux  plus  capables  ».  On  comptait,  au  parti,  sur 
«  l'excellence  des  relations  de  Boyer  Bazelais  (Camille  Bruno),  cela  voulant  dire  que  sette 
«gentry»  avait  un  capital  de  réserves  sociales.  Son  verbe  et  les  prises  de  position 
«  partisanes  »  des  siens  ont  dominé  les  Chambres  de  Nissage  Saget  à  Boisrond  Canal. 
Impatient  d'en  finir  avec  ses  compétiteurs  du  parti  national  dont  la  devise  était  «  le  plus 
grand  bien  au  plus  grand  nombre  »,  il  organisa  une  insurrection  qui  devait  durer  un  an, 
«l'année  terrible»  (1883).  Il  meurt  au  siège  de  Miragoane  qui  a  mis  fin  à  l'existence 
institutionnelle  de  son  parti. 


Edmond  Paul,  fils  de  Jean  Paul,  co-leader  du  parti  libéral,  économiste  formé  à 
Paris  sous  le  Second  Empire  dont  il  a  épousé  les  idées  à  travers  l'œuvre  de  Michel 
Chevalier,  conseiller  de  Napoléon  III.  Auteur  de  «  Les  causes  de  nos  malheurs  », 
de  «  Questions  politico-économiques  »  etc.,  son  libéralisme  économique  passait 
par  le  protectionnisme.  Il  n'a  pas  suivi  Boyer  Bazelais  dans  l'insurrection  de  1883 
mais  était  resté  hostile  à  Salomon.  Il  a  laissé  une  réputation  de  compétence  et 
d'intégrité. 


152-b 


Salomon  jeune,  (Lysius  Félicité),  la  plus  grande  figure  politique  du  parti  national,  a  été,  pendant  sa  longue 
carrière  de  combat  contre  les  inégalités  sociales,  «  le  contemporain  capital  »  du  19*™  siècle  haïtien.  C'est, 
dans  notre  histoire,  l'homme  politique  qui  a  osé  «  nationaliser  »  le  commerce  import -export,  et  paniqua  le 
«  bord  de  mer  »  car  c'était  la  source  principale  de  l'enrichissement  en  Haïti.  L'entreprise  échoua,  échec 
sanctionné  par  20  ans  d'exil,  mais,  comme  disait  l'autre  «Il  osa,  mais  l'audace  était  belle  ».  Colosse  au 
physique  comme  en  politique  sur  la  scène  haïtienne,  étiqueté  «  drapeau  du  parti  niveleur  »,  initiateur  de  la 
révolution  paysanne  des  «  piquets  »  d'Acaau,  il  donna  au  pays  un  régime  autoritaire,  progressiste  et 
modernisateur  avec  le  zèle  des  «  hommes  du  président  »  sur  le  terrain.  A  son  avènement  en  1879,  il  était 
l'homme  le  plus  expérimenté  des  hommes  instruits  du  pays.  Sa  vocation  de  chef  d'état,  après  un  parcours 
antérieur  de  «  martyr  »,  allait  être  mise  à  rude  épreuve.  Il  en  sortira  contesté,  mais  reconnu  par  l'histoire  et  la 
postérité  comme  le  plus  grand  modernisateur  d'Haïti  après  Christophe. 


Le  monde  officiel  sous  Salomon  a  été  fixé  par  le  photographe  officiel  du  régime  avec  les  noms  en 
vue  du  bottin  politique,  économique,  social  et  culturel.  Voir  ici  la  photo  en  groupe  avec  les  noms 
individuellement  désignés  comme  un  bottin  du  corps  diplomatique  et  consulaire  dans  un  entourage 
de  dignitaires  de  la  haute  politique  d'état 


152-c 


Le  général  François  S-S  Manigat,  douze  années 
d'études  à  Paris,  leader  du  parti  national,  président 
de  la  Chambre  des  Députés,  plusieurs  fois 
ministre,  plusieurs  fois  exilé,  candidat  malheureux 
à  la  présidence  de  la  République,  «  l'homme 
politique  le  plus  marquant  d'alors  (JC  Dorsainvil). 
«  Actif  et  très  entendu  (père  Cabon),  c'est  de  lui 
que  Louis  Joseph  Janvier  disait  :  «  Il  sait  vouloir. 
Il  sait  agir  ».  Un  diplomate  français  le  dépeignait 
comme  l'homme  des  masses  populaires  et 
soucieux  de  s'attaquer  à  la  «  question  sociale  ». 
Mort  Envoyé  Extraordinaire  et  Ministre 
Plénipotentiaire  d'Haiti  à  Paris.  Frédéric  Marcellin 
disait  de  lui  qu'il  «rêvait  de  clore  l'ère  des 
despotes  ignorants  chez  nous  ».  Il  mourut  en  mars 
1900,  trois  mois  auparavant,  il  était  coté,  sauf 
accident  fatal,  comme  l'inévitable  futur  chef  d'état 
haitien  (Ulysse  Heureaux,  Massillon  Coicou, 
Tirésias  Simon  Sam  lui-même,  Sténio  Vincent, 
Frédéric  Marcellin,  Courtois  etc  ;  et  les  couches 
inférieures  de  la  nation  qui  lui  ont  fait  à  Port-au- 
Prince,  des  funérailles  à  la  Victor  Hugo,  après 
celles  que  la  France  officielle  venait  de  lui  faire  sur 
les  Champs-Elysées  avec  une  pompe  martiale 
inédite. 


Eden- Villa,  la  «  somptueuse  »  villa  (Roger 
Gaillard)  du  général  F.  S-S.  Manigat  à 
Martissant,  «  puissant  »  ministre  de 
l'intérieur  et  «  brillant  »  ministre  de 
l'Instruction  publique  sous  Salomon,  il  avait 
fait  d'Eden-Villa  un  château  des  mille  et  une 
nuits  que  fréquentaient  les  favoris  du 
pouvoir  et  la  crème  du  monde  économique, 
culturel  et  social.  Les  envieux  lui  ont 
reproché  d'être  «  un  Fouquet  haïtien  ». 
Polémiste  d'estoc  et  de  taille,  sa  manière 
voulait  être  l'incarnation  d'une  «  politique 
de  grandeur  et  d'énergie  mais  non  de 
présomption  ni  de  suffisance  ».  Ce 
«  christophien  »  citait  Toussaint  :  «  la 
couleur  de  ma  peau  nuit-elle  à  ma  valeur  et  à 
mon  prestige  ?  ».  Ceci  contrastait-il  avec 
l'image  du  démocrate  socialisant,  anti- 
impérialiste et  même  communard,  l'homme 
de  la  «justice  distributive  »  (l'expression 
était  un  point  important  de  son  programme 
social)  à  faire  régner  en  Haiti.  ?  Paradoxe  et 
contradiction  à  résoudre  par  l'histoire 
vécue. 


Louis  Joseph  Janvier,  collectionneur  de 
diplômes  universitaires  (médecine, 
sciences  politiques,  et  juridiques), 
chevalier  sans  peur  et  sans  reproche  du 
Salomonnisme,  militant  de  centre-gauche 
jusqu'à  se  définir  «  socialisant  »  dans  son 
programme  de  gouvernement,  apôtre  des 
coopératives  et  des  mutuelles  comme  des 
caisses  populaires  et  des  banques 
populaires,  peu  tendre  pour  les  mulâtres 
qu'il  dénonçait  défensivement  comme 
exclusivistes  ayant  le  mépris  dans  les  yeux 
et  la  haine  dans  la  bouche,  protestant  anti- 
clérical et  patriote  ardent  («  aimer  sa  patrie 
et  sa  race  de  furieuse  amour»),  ministre 
d'Haiti  à  Londres  puis  consul  à  New- 
York,  au  cours  d'une  carrière 
diplomatique  courte. 


Mérisien  Jeannis,  personnage  légendaire,  paysan  de 
Lafond  où  il  va  s'illustrer  dans  la  bataille  contre  Boyer 
Bazelais  quand  il  est  enrôlé  par  le  général  Manigat 
comme  son  bras  droit  local  dans  les  forces 
gouvernementales  salomonnistes.  Le  voici  général  de 
division  et  commandant  de  l'arrondissement  de 
Jacmel.  Sa  fortune  politique  se  poursuivit  dans  le  Sud- 
Est  comme  la  plus  forte  personnalité  régionale,  sauf  un 
intermède  dans  l'Ouest  quand  la  confiance  de  Tirésias 
Simon  Sal  le  nomma  commandant  de  la  Croix-des- 
Bouquets.  Son  insurrection  après  la  chute  de  Salomon 
a  beaucoup  à  voir  avec  le  Général  Manigat  présumé  le 
véritable  auteur  de  la  rébellion  comme  candidat 
déclaré  à  la  présidence,  dont  Mérisier  était  resté  l'ami 
politique  et  l'ancien  subordonné  à  Jacmel.  Sa  vie 
continua  à  être  perçue  comme  légendaire  et  Alain 
Turnier,  Jacmélien,  s'est  donné  comme  mission  de 
camper  le  personnage  haut  en  couleur  à  ce  titre  dans 
un  beau  livre,  sans  avoir  complètement  fait  toute  la 
lumière  sur  cet  homme  «  total  »  de  l' arrière-pays, 
seulement  décrit  en  politique  urbaine  martiale.  Le  reste 
est  encore  à  défricher  et  à  révéler.  »),  ministre  d'Haiti 
à  Londres  puis  consul  à  New- York,  au  cours  d'une 
carrière  diplomatique  courte. 


Aldus  Charmant,  intellectuel  libéral  jacmélien  célèbre  depuis  son  duel  médiatisé  (de  journaliste- 
enseignant)  contre  le  général  Manigat  à  Jacmel.  Homme  de  plume  à  la  réflexion  incisive,  élitiste  à  la 
jacmélienne  c'est-à-dire  au  régionalisme  exalté,  Charmant  est  l'homme  qui  reprochait  au 
gouvernement  de  Salomon  d'avoir  amené  au  pouvoir  «  des  Pierrilus,  des  Querilus  et  des  Sanrilus  » 
disait-il  avec  dédain.  Lors  du  centenaire  de  l'indépendance,  Charmant  a  publié  son  «  Haiti  vivra-t- 
elle  ?  »  sur  la  question  sociale,(blanc,  mulâtres  et  noirs)  tardivement  devenu  un  bréviaire,  alors  que 
ce  cri  d'alarme  patriotique,  malgré  sa  vision  partielle  et  partiale,  aurait  du  être  un  vademecum  pour 
les  patriotes  d'avant  l'intervention  militaire  nord-américaine  de  1915. 


Callisthène  Fouchard,  originaire  de  Jérémie  (Grande  Anse),  militaire  en  service  actif  et  de  carrière, 
commerçant  et  spéculateur  financier  à  l'origine  jusqu'à  être  riche  à  l'envie,  ministre  des  finances 
sous  Salomon  où  il  s'est  fait  une  réputation  d'intégrité,  sur  laquelle  il  a  vécu  comme  un  fonds 
d'héritage,  l'homme  qui  a  du  affronter  la  débâcle  financière  de  1895-1896,  plusieurs  fois  candidat 
malheureux  mais  constant  à  la  présidence  de  la  République  à  chaque  retour  d'exil 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  153 

Meiji,  de  la  Chine  de  Sun  Yat  Sen,  de  la  Turquie  de 
Mustapha  Kemal,  et  de  la  Russie  des  derniers  tsars 
et  de  Lénine.  C'est  le  même  besoin  sous  la  poussée 
des  mêmes  pressions  internes  et  mondiales  à  la  suite 
de  l'industrialisation  des  Grandes  Nations 
occidentales,  industrialisation  mère  de 
l'impérialisme.  Essor  industriel  et  impérialisme 
colonial,  tel  est  le  titre  d'un  maître  livre  de 
l'historien  Maurice  Beaumont  dans  la  collection 
«  Peuples  et  Civilisations  »  aux  Presses 
Universitaires  de  France.  L'homme  politique  Jules 
Ferry  avait  expérimenté  et  reconnu  avant  lui  que 
«  la  politique  coloniale  est  fille  de  la  politique 
industrielle  ».  La  modernisation  est  à  l'agenda  de  la 
vie  du  globe,  montée  sur  le  cheval  conquérant  de  la 
civilisation  occidentale  (européenne  et  nord- 
américaine).  Les  deux  expositions  universelles  de 
Paris  de  1889  et  de  1900,  qui  attirent  touristes,  mais 
aussi  hommes  d'affaires,  savants,  techniciens, 
hommes  de  loi,  écrivains  et  artistes,  montrent  les 
performances  de  pointe  des  sociétés  industrielles 
qui  font  désormais  l'envie  du  reste  du  monde.  Les 
sociétés  traditionnelles  doivent  donc  désormais 
confronter  le  défi  d'une  mutation  nécessaire. 
L'Europe  de  l'Est  piétine  d'être  l'Europe  du  cheval 
de  trait  par  rapport  à  l'Europe  de  l'Ouest,  l'Europe 
du  cheval  à  vapeur.  Le  Japon  le  comprend  avec  les 
hommes  qui  renversent  le  shogun  Tokugawa  en 
1867  pour  inaugurer  «l'ère  Meiji»  ou  «grand 
changement  »  des  réformes  de  la  modernisation  à 
l'occidentale  de  l'empire  nippon.  La  Turquie, 
pendant  longtemps  «  l'homme  malade  »  de 
l'Europe     avec  la  lente  agonie  de  sa  société 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  154 

traditionnelle  musulmane,  le  comprend  et  le  réalise 
avec  la  modernisation  à  l'occidentale,  au  style 
autoritaire  de  Mustapha  Kemal  Atatûrk.  La  Russie 
le  comprend  avec  les  derniers  tsars  des  emprunts 
russes  pour  la  modernisation  et  avec  Lénine  dont  on 
se  rappelle  le  mot  d'ordre  déjà  cité  et  combien 
lapidairement  significatif  :  «  le  communisme,  c  'est 
les  soviets  plus  l'électricité  ». 

Et  dans  l'Haïti  d'alors,  que  se  passe-t-il  et 
que  s'est-il  passé  depuis  ?  Nous  ne  pouvons  ici 
qu'esquisser  une  réponse  avec  des  suggestions  de 
ligne  de  forces  de  l'évolution  par  étapes  d'une 
modernisation  ratée.  La  société  traditionnelle  est 
bien  entrée  en  crise  de  dépérissement,  puis  de 
pourrissement  et  enfin  de  décomposition  générale, 
sans  qu'Haïti  ait  pu  enclencher  le  processus  continu 
et  stable  qui  aurait  pu  permettre  de  réussir  la 
construction  de  la  société  moderne  de  substitution. 
Il  s'agit  donc  bien  de  la  crise  de  la  société 
traditionnelle  haïtienne,  mais  avec  une 
modernisation  toujours  en  mal  d'enfantement. 
Peut-être  ceci  explique  cela. 

I  -  Figures  de  modernisateurs  et  conjoncture  de 
modernisation  fin  de  siècle  (19ème)  -  début  de 
siècle  (20ème). 

Le  tiers  de  siècle  qui  va  de  l'avant  première 
guerre  mondiale  (1913)  à  l' après  de  la  seconde 
guerre  (1946)  est  la  grande  conjoncture  où  se 
côtoient  sans  correspondre,  une  poussée  ardente  de 
la  modernisation  finalement  contenue  avant  de 
pouvoir  être  l'annonciatrice,  voire  l'inauguratrice  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  155 

temps  nouveaux.  C'est  l'avènement  de  la  crise 
ouverte  du  système  des  «  sociétés  traditionnelles  » 
finalement  non  résolue,  dans  un  constat 
d'impuissance  à  juguler  la  désagrégation  du  monde 
ancien,  au  contraire  des  «  sociétés  modernes 
développées  ». 

Il  importe,  dans  l'esprit  de  «l'histoire 
vivante  »,  de  silhouetter  quelques  figures  majeures 
de  modernisateurs  politiques  hai tiens  de  l'époque  et 
de  brosser  le  profil  de  la  conjoncture  de 
modernisation  fin  de  siècle  (19ème)  -  début  de 
siècle  (20ème)  en  Haïti. 

A-  Un  chef  d'Etat  d'envergure  :  Louis  Etienne 
Félicité  Salomon  jeune. 

Personnage  à  juste  titre  contesté  comme  tous 
les  grands  hommes,  peut  être  plus  chez  nous 
qu'ailleurs,  Salomon  est,  au  physique  comme  au 
politique,  un  colosse  planté  dans  l'histoire  de  nos 
luttes  intestines,  avec  une  réputation  méritée 
d'autoritarisme  implacable  au  pouvoir,  mais  aussi 
un  des  plus  grands  de  nos  chefs  d'Etat 
modernisateurs,  après  l'expérience  unique  de 
«  despotisme  éclairé  »  de  Henry  Christophe,  le 
civilisateur,  au  début  du  19ème  siècle  (1807-1820). 

Mais  Salomon  n'aura  pas  pu  changer  ce  pays 
comme  il  l'aurait  voulu.  Et  pourtant,  ce  ne  rut  pas 
faute  d'avoir  tenté.  Dès  ses  débuts  politiques,  il  se 
révèle  un  adversaire  du  statu  quo.  Le  voici 
protestant  en  1843  contre  la  discrimination  sociale 
fondée  sur  la  couleur  de  la  peau  qui  privilégie  les 
métis  au  détriment  des  noirs  de  peau.  Il  revendique 
l'égalité,  et  ajoute  à  ses  revendications,  les  ouvriers, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  156 

artisans  et  modestes  employés  d'industries  et  des 
manufactures  (par  exemple,  dit  le  texte  de  Salomon, 
cité  textuellement  :  «  les  tanneurs,  tonneliers, 
cultivateurs  de  profession  »)  contre,  je  cite  de 
nouveau,  textuellement  :  «  les  négociants,  les 
commerçants,  les  employés,  les  capitalistes  ».  C'est, 
de  la  bouche  même  du  leader  coloriste,  la  classe  qui 
se  substitue  ou  s'ajoute  à  la  couleur.  Un  an  après,  sa 
protestation  sociale  s'approfondit  jusqu'à  inclure 
l'appel  aux  paysans  «  piquets  »  pour  la  révolution 
rurale  contre  l'oligarchie  urbaine  traditionnelle  à 
dominante  métisse  exclusiviste.  Il  revendique  la 
justice  sociale.  C'est  de  là  que  part  sa  réputation 
non  justifiée  de  «  mangeur  de  mulâtres  »  et  justifiée 
de  «  drapeau  du  parti  niveleur  »  (voire  même  de 
«  communiste  »  (Gustave  d'Allaux)  avant  la  lettre, 
ce  qu'il  n'était  sûrement  pas  . 

Ministre  des  finances  de  Soulouque  pendant 
1 1  ans,  il  marque  son  passage  au  Ministère  par  une 
tentative  de  nationalisation  du  commerce  extérieur, 
ce  qui  ne  contribuera  pas  à  le  rapprocher 
politiquement  de  la  grande  bourgeoisie  d'affaires 
dont  le  commerce  import-export  est  la  principale 
source  d'enrichissement  depuis  l'indépendance,  et 
qu'il  semble  vouloir  saper  à  la  base.  En  dehors  des 
griefs  de  corruption  dont  l'expérience  a  été  accusée, 
Salomon  l'intègre  a  réagi  avec  fermeté,  c'est  la 
tentative  la  plus  hardie  qu'un  homme  politique 
haitien  ait  jamais  tentée,  devançant  les 
nationalisations  du  XXème  européen.  L'homme 
allait  dire,  plus  tard,  au  pouvoir,  que  les  petits  pays 
en  retard  «  subissaient  la  tyrannie  du  capital  »,  Il 
faut  donc  le  situer  là  où  il  s'est  situé  lui-même  avec 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  i5n 

lucidité  et  courage,  mais  réaliste  à  n'en  pas  encourir 
les  effets  de  réaction  contre  le  radicalisme  et 
l'extrémisme  qui  seraient  préjudiciables  à  sa  petite 
patrie. 

Après  cette  expérience  de  nationalisation  du 
commerce  extérieur,  une  grande  partie  de  sa  vie  va 
se  dérouler  à  l'étranger  puisqu'on  va  le  maintenir 
systématiquement  hors  du  pays  pendant  20  ans,  soit 
en  exil,  soit  en  «  pensionnaire  de  l'état  en  résidence 
forcée  à  l'étranger  »,  ce  qui  revient  politiquement 
au  même,  soit  comme  chef  des  missions 
diplomatiques  d'Haïti  tour  à  tour  dans  les  capitales 
européennes,  autre  forme  d'exil  qui  s'est  révélé 
moins  «  doré  »  puisque  le  Ministère  des  Affaires 
Extérieures  n'honorait  pas  toujours  ses  obligations 
mensuelles  (une  fois,  les  meubles  de  la  Légation, 
après  saisie,  furent  vendus  à  l'encan  pour  payer  les 
loyers  arriérés  !). 

Le  voici,  vieillard  aux  cheveux  blancs,  élu 
pour  7  ans  à  la  présidence  de  la  République  en 
octobre  1879  comme  leader  du  Parti  National  qui 
préconise  «  le  plus  grand  bien  au  plus  grand 
nombre  »  :  il  a  65  ans,  «  âge  avancé  à  l'aulne  du 
19ème  siècle  et  sous  nos  climats  »,  et  11  est  marié  en 
secondes  noces  à  une  blanche,  une  française  dont  il 
est  l'aîné  de  23  ans.  J'ai  relevé  ailleurs  que,  sur  21 
ministres  qu'il  appela  à  collaborer  à  son  œuvre  de 
gouvernement  durant  toute  son  administration,  14 
étaient  des  mulâtres,  mais  chez  nous  les  mensonges 
constitutifs  des  légendes  bêtes  ont  la  vie  dure.  Lui 
qui,  mûri  par  l'âge  et  l'expérience,  avait  rêvé  d'être 
«  l'homme  de  la  conciliation  et  de  la  réconciliation 
»  tout  en  étant  conscient  d'être  avec  les  siens,  «  le 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  158 

descendant  d'une  longue  série  d'êtres  opprimés  et 
endoloris  »,  le  voici  au  pouvoir  si  obsédé  de  la  paix 
et  de  la  stabilité  politiques  qu'il  fera  comme  une 
fixation  d'assurer  «l'ordre  et  la  tranquillité 
publique  sur  toute  l 'étendue  du  territoire  national  », 
comme  il  le  répète  à  satiété  au  cours  de  ses 
fameuses  «  audiences  publiques  »  au  palais  ou  au 
cours  des  réceptions  et  dîners  à  sa  résidence  privée 
«  Solitude  Villa  »,  agrémentés  du  rhum  Rossignol, 
dans  la  fraîcheur  de  Turgeau.  A  la  moitié  de  son 
septennat,  ses  adversaires  du  Parti  Libéral,  qui 
préconise  «  le  pouvoir  aux  plus  capables  »  lui 
infligent  dans  les  villes  rebelles  de  Miragoâne,  de 
Jérémie  et  de  Jacmel,  le  désastre  d'une  guerre  civile 
d'un  an,  en  1883,  «  l'année  terrible  »,  au  cours  de 
laquelle  il  recruta  et  arma  les  paysans  pour  défendre 
son  gouvernement  dans  les  régions  insurgées.  Ses 
adversaires  libéraux,  qui  n'avaient  pas  cessé  de 
craindre  en  lui  «  le  vieux  piquet  »,  y  virent  la 
résurgence  du  piquettisme,  qu'un  ultra  du  parti 
libéral  Léon  Laroche  décrira  haineusement  comme 
«  la  secte  anti-sociale...  de  vandales... mus  le  plus 
souvent  par  des  instincts  grossiers  et  ...encore 
étrangers  aux  bienfaits  des  temps  modernes  »  (sic). 

A  Port-au-Prince  même,  les  défenseurs  du 
gouvernement  et  les  partisans  d'un  Salomon 
débordé,  n'hésitèrent  pas  à  faire  appel  à  la 
«  canaille  »  (mot  employé  dans  la  lettre  ultimatum 
du  corps  diplomatique  et  consulaire  au  président 
pour  le  sommer  de  stopper  «  le  pillage,  l 'incendie  et 
le  meurtre  »)  des  bas  quartiers  périphériques  de  la 
capitale  contre  le  soulèvement  et  l'agression  armée 
de  ses  ennemis  de  «  la  société  »,  au  cours  des 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  159 

mémorables  journées  des  samedi  22  et  dimanche  23 
septembre  1883  restées  connues  comme  le  week- 
end  sanglant.  En  réalité,  on  a  exagéré  l'ampleur 
d'un  incident  qui  a  pris  de  court  un  vieillard  inquiet 
et  croyant  perdre  le  pouvoir.  Mais  le  régime  était 
fort  et  ses  lieutenants  fermes  à  la  barre.  Trois  ans 
après  cette  secousse  armée,  il  réussissait  sans  trop 
de  problèmes  une  réélection  assurée.  C'est  dans 
l'intérieur  du  système  politique  que  le  contrôle 
durant  les  deux  dernières  années  allait  être  contesté 
par  les  surenchères  des  rivalités  de  succession. 

Son  gouvernement  a  à  son  actif  la  création  de 
la  Banque  Nationale,  en  1880,  à  la  fois  banque 
centrale  et  service  de  trésorerie  pour  régulariser  la 
gestion  de  nos  finances  publiques,  et  banque  de 
crédit  pour  les  investissements  dans  la  production 
agricole  et  industrielle.  Ont  suivi  la  régénération  de 
notre  agriculture  par  l'exposition  nationale  de  1881 
dans  ses  objectifs  et  ses  effets,  une  première  dans 
notre  histoire,  la  loi  agraire  Manigat-Cameau  de 
1883  (concession  conditionnelle  de  terres  en  vue  de 
la  production  et  première  ouverture  de  la  propriété 
foncière  aux  sociétés  par  action  étrangères),  le 
renouvellement  des  semences  et  les 
expérimentations  de  cultures  nouvelles  etc  ;  la 
politique  de  modernisation  de  nos  communications 
par  les  premières  concessions  pour  l'implantation 
des  chemins  de  fer  dans  le  pays,  par  l'admission 
d'Haïti  à  l'Union  Postale  Universelle  et  par  la 
liaison  du  pays  avec  le  reste  du  monde  par  le  câble 
sous  marin  pour  les  échanges  télégraphiques  ;  la 
réforme  monétaire  promovant  et  maintenant  la 
gourde   haïtienne   au   pair   avec   le   dollar,  et 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  160 

P  incitation  au  développement  industriel  (P  appel 
aux  capitaux  étrangers,  surtout  français,  car,  selon  le 
mot  de  Renouvin,  «  la  France  c  'est  la  caisse  »)  ;  la 
politique  de  rénovation  de  l'enseignement  public 
dan  un  effort  sans  précédent  depuis  Elie  Dubois  : 
l'enseignement  rural  et  surtout  l'enseignement 
secondaire  avec  une  mission  française  de 
professeurs  implantée  au  pays  pour  élever  le  niveau 
des  élèves  du  baccalauréat,  comme  jadis  Henri 
Christophe  Pavait  fait  avec  une  mission  anglaise  de 
maîtres  à  travers  le  pays. 

Un  instructif  et  long  débat  sur  le  thème  de  la 
formation  des  cadres  entre  le  Ministre  de 
l'Instruction  Publique  et  la  Chambre,  rapporté  par 
Paul  Déléage  dans  son  livre  Haïti  en  1886  est  de 
haute  tenue  et  toujours  d'actualité  ;  la 
diversification  de  nos  relations  internationales  pour 
pouvoir  déployer  son  «  jeu  triangulaire  »  (Robert 
Heinl,  repris  par  Roger  Gaillard),  privilégiant  la 
France  (le  «  mariage  d'amour  »)  en  tenant  compte 
des  Etats-Unis  (le  «  mariage  de  raison  »)  sans  sous- 
estimer  l'Angleterre  (alors  toute  puissante  sur  les 
mers),  ni  d'ailleurs  négliger  l'Allemagne  (active 
commercialement  et  financièrement  chez  nous)  et  la 
République  Dominicaine,  notre  voisine  limitrophe. 

Dans  son  effort  de  développement  du  pays, 
l'expérience  a  valu  à  Salomon  de  formuler  ce  que 
j'appellerais  deux  lois  de  tendances,  l'une, 
endogène,  c'est  le  processus  de  rétrocession  dans  la 
marche  du  pays  car,  constatait-il,  l'état  d'Haïti  était 
meilleur  sous  Soulouque  que  ce  qu'il  découvrait  à 
son  tour,  vingt  ans  plus  tard,  au  cours  de  ses  longues 
visites  présidentielles  en  province  (1880-1882)  pour 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  16. 

prendre  le  pouls  de  la  situation  ;  l'autre  exogène, 
qu'il  a  baptisée  significativement  de  «  la  tyrannie 
du  capital  ».  Usé,  ombrageux  et  malade,  vaincu  par 
les  réalités  du  pays  qu'il  avait  pourtant  maîtrisées 
avec  une  main  de  fer  jusque-là,  il  fut  renversé  au 
seuil  d'un  second  septennat  mal  à  propos  sollicité  et 
bien  sûr  obtenu.  Jusqu'à  la  fin  de  la  conjoncture, 
c'est-à-dire  jusqu'à  la  première  guerre  mondiale,  on 
ne  verra  plus  accéder  à  la  présidence  de  la 
République  un  homme  d'état  modernisateur  de  son 
étoffe. 

B-  Deux  théoriciens  passé  à  Faction  politique 
sans  satisfaction  de  leurs  ambitions  ultimes  : 
Edmond  Paul  (le  libéral)  et  Louis  Joseph  Janvier 
(le  national) 

Edmond  Paul  est  généralement  considéré  comme 
le  cerveau  pensant  du  Parti  Libéral  et,  sans  doute, 
l'un  des  théoriciens  politiques  les  plus  justement 
réputés  du  pays.  On  a  surtout  analysé  ses  idées  à 
partir  de  ses  publications  majeures  comme 

•  Les  Causes  de  nos  malheurs, 

•  Questions  politico-économiques, 

•  De  V impôt  sur  le  café  et  lois  du  commerce 
intérieur, 

•  Haïti  au  soleil  de  1880  . 

Mais  Anthony  Apollon  dans  sa  thèse  de  sortie  à 
l'Ecole  normale  Supérieure  et  plus  près  de  nous 
David  Nicholls  dans  diverses  publications  (dont  son 
From  Dessalines  to  Duvalier  )  ont  exhumé  certains 
de  ses  articles  dans  l'organe  du  Parti  Libéral  Le 
Civilisateur  ,  notamment  au  cours  des  années  1870- 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  162 

1871  (par  exemple  un  article  sur  «  le  despotisme 
éclairé  »  dans  Le  Civilisateur  du  18  octobre  1871). 

Parti  jeune  faire  des  études  à  Paris  (1852),  il 
connut  la  France  de  Napoléon  III  où  le  monde  des 
grandes  affaires  transformait  le  pays  en  maîtres  de 
la  politique  sous  le  Second  Empire  et  inaugurait 
l'ère  de  la  révolution  industrielle  et  de  la  prospérité 
des  années  1850s  consécutive  au  «  18  brumaire  de 
Louis  Napoléon  Bonaparte  ».  Il  va  largement 
s'inspirer  des  idées  des  économistes  libéraux 
comme  Michel  Chevalier,  conseiller  de  Napoléon 
III.  Il  y  ajoutera  un  zest  de  progressisme  social  alors 
à  la  mode  avec  l'influence  des  idées  saint- 
simoniennes,  et  une  assez  forte  dose  de 
nationalisme  économique  en  ce  qui  concerne  la 
propriété  terrienne,  légitimement  interdite  aux 
étrangers  à  son  jugement,  car  il  ne  s'agit  de  rien 
d'autre  que  de  préserver  l'intégrité  du  pays. 

Mais  Paul  demande  au  capital  national  et  à 
l'effort  national  d'industrialiser  le  pays,  s'il  le  faut 
par  un  engagement  actif  de  l'Etat  dans  le 
développement  des  initiatives  privées,  car  c'est  dans 
l'industrie  qu'il  voit  le  salut  d'Haïti.  Ainsi 
préconise-t-il  que  le  pouvoir  soit  arraché  des  mains 
des  politiciens  et  des  intellectuels  pour  être  remis 
aux  technocrates  et  aux  hommes  d'affaires.  «  L'ère 
de  la  politique  est  révolue  »  proclame-t-il,  pour 
faire  place  à  l'ère  de  la  technique  et  des  affaires. 
Déjà  en  France,  note-t-il  dans  son  livre  Questions 
Politico-économiques ,  ce  sont  les  valeurs  de  la 
bourse  qui  ont  contrôlé  le  1 8  brumaire.  Mais  malgré 
ses  exercices  de  généralisations  de  haute  voltige, 
visiblement    Paul    avait    à   l'esprit    et  voulait 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  163 

stigmatiser  avant  tout  cette  politique  haïtienne 
pratiquée  comme  un  jeu  stérile  et  meurtrier  dans 
lequel  le  militarisme  impose  sa  tyrannie  et  son 
arriérisme  (qu'il  flagelle  d'une  expression  devenue 
fameuse  «  le  gouvernement  contre  la  nation  »),  et  le 
système  traditionnel  son  conservatisme  dualiste, 
corrompu  et  néfaste  (qu'il  résume  d'une  formule 
lapidaire  : 

«  le  machiavélisme  de  la  minorité  (mulâtre)  sert  de 
marche-pied  au  vandalisme  de  la  majorité  (noire)  ». 

Ceci  implique  deux  conséquences  que  Paul 
explicite  avec  franchise  et  même  candeur.  D'abord 
l'humanisme  à  prédominance  littéraire  cher  aux 
élites  intellectuelles  doit  être  relégué  en  arrière  plan, 
car  quand  un  pays  dépend  de  l'étranger  pour  des 
produits  aussi  élémentaires  que  le  savon,  les 
bougies,  l'encre,  le  papier,  l'huile  de  cuisine,  les 
matériaux  de  construction,  les  chaussures,  les 
vêtements,  les  verres  etc,  «  est-ce  qu  'il  peut  se 
paver  le  luxe  d'avoir  des  poètes  ?  A  notre  époque, 
écrit-il,  une  nation  compte  plus  dans  le  monde  par 
ses  industriels  que  par  ses  écrivains  ».  Formule 
tranchée  et  lapidaire  !.  Aussi  conclut-il 
«  aujourd'hui  ce  dont  nous  avons  besoin,  c'est  des 
ingénieurs,  des  techniciens  de  la  construction,  des 
industriels  et  des  professeurs  de  sciences.  » 
Ensuite,  le  peuple  incapable  d'inspirer  ni  de 
participer  vraiment  en  politique,  n'a  rien  d'autre  à 
faire  qu'à  suivre,  en  faisant  ce  que  des  dirigeants 
éclairés  lui  diront.  Son  slogan,  devenu  le  slogan  du 
Parti  Libéral,  sera  tout  naturellement  «  le  pouvoir 
aux  plus  capables  ».  Sinon,  «la  suprématie  du 
nombre  assure  la  suprématie  de  l 'ignorance  ». 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  164 

Aussi  le  pouvoir  doit-il  être  détenu  par  des  élites  du 
savoir  au  service  du  capital  industriel.  Et  dire  qu'on 
a  voulu  faire  d'Edmond  Paul  un  combattant  de  la 
démocratie  libérale  !  Mais  sa  pensée  technocratico- 
libérale,  nationaliste-progressiste  et  aristocratico- 
exclusiviste  ne  manque  pas  de  cohérence,  et  se 
présente  alors  comme  celle  d'un  courant  up  to  date 
porteur  d'une  option  élitiste  sérieuse  venue 
d'Europe  mais  adaptée  au  réel  haïtien  pour  une 
modernisation  élitiste  nécessaire  dans  l'intérêt  d'un 
peuple  qui,  au  lieu  de  se  perdre  dans  la  politique, 
doit  suivre  des  techniciens  éclairés  et  des  hommes 
d'affaires  responsables  comme  guides  de  l'avenir 
collectif. 

Louis-Joseph  Janvier,  quant  à  lui,  est 
connu  comme  théoricien  fougueux  et  intransigeant 
du  Parti  National  sous  le  gouvernement  de 
Salomon.  Janvier,  c'est  d'abord  un  tempérament 
combatif.  Aussi  son  œuvre  est-elle  largement 
polémique.  Ceci  a  peut  être  contribué  à  faire  moins 
voir  la  partie  constructive  de  son  œuvre,  qui  est  sans 
doute  la  plus  avancée  en  hardiesse  de  changements 
positifs  de  l'histoire  des  idées  politiques  en  Haïti  au 
XIXème  siècle.  Car  ce  doctrinaire,  brave  et  fier 
Sicambre  qui  ne  savait  pas  courber  la  tête,  est  en 
réalité  un  des  plus  grands  visionnaires  de  la 
modernisation  haïtienne  à  la  fin  du  19ème  siècle  et 
au  début  de  notre  20ème  siècle 

Encore  un  autre  qui  a  fait  ses  études  en 
France,  et  quelles  études  !  Car  ce  lauréat  de  la 
faculté  de  médecine  de  Paris,  a  aussi  fait  «  Science 
Po  »,  l'Ecole  libre  des  Sciences  Politiques  de  Paris, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  165 

récemment  fondée  et  où  devait  se  former  l'élite  qui 
allait  diriger  et  administrer  la  France  républicaine. 
Sa  boulimie  d'apprendre  et  de  collectionner  les 
diplômes  des  diverses  sections  spécialisées,  l'une 
après  l'autre,  va  lui  donner  l'horizon  de 
connaissances  le  plus  large  en  matière  de 
gouvernement  moderne  d'un  pays,  parmi  tous  ses 
compatriotes  et  contemporains. 

«  Sciences-Poseur  »,  il  aime  citer  ses  maîtres 
éminents  pour  fermer  la  bouche  à  un  adversaire, 
mais  sait  puiser  dans  leur  riche  enseignement  pour 
étoffer  ses  réflexions  et  propositions  pour  la 
modernisation  de  son  pays  haïtien  qu'il  aime  de 
«furieuse  amour  ».  Janvier  est  un  phénomène  et,  le 
sachant,  il  ne  sent  pas  la  nécessité  d'être 
hypocritement  modeste. 

Fanatique  de  la  politique  du  «  plus  grand  bien 
au  plus  grand  nombre  »,  slogan  du  Parti  National, 
Janvier  voit  avant  tout,  dans  la  majorité  nationale, 
les  paysans,  tenus  pour  des  «  parias  »  alors  qu'ils 
constituent  le  «  substratum  »  de  la  collectivité 
haïtienne.  C'est  la  force  vitale  du  pays,  il  faut  en 
faire  l'élan  vital  de  la  nation.  Et  d'abord  les  paysans 
doivent  être  propriétaires  de  leurs  terres.  La 
propriété  paysanne  est  le  socle  du  système 
économico-social  de  Janvier.  Mais  le  paysan  doit 
être  éduqué  :  l'instruction  primaire  et  la  formation 
agricole  de  base  sont  le  premier  devoir  d'un  bon 
gouvernement.  Janvier  s'attaque  ensuite  au 
problème  du  financement  de  la  petite  exploitation 
rurale:  il  préconise  avec  insistance  et  dès  1884, 
l'innovation  des  caisses  d'épargne  et  de  petites 
banques  populaires  de  crédit  rural  et  artisanal,  à 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  166 

côté  des  banques  de  crédit  agricoles  à  créer.  Dans  la 
même  veine  de  l'effort  coopératif  pour  lequel 
Janvier  s'inspire  de  Proudhon  et  de  Fourier,  il  veut 
développer  les  mutuelles  et  les  coopératives  pour 
mieux  rendre  opérationnelle  la  modernisation  de 
l'exploitation  agricole  dans  un  pays  dont  l'assiette 
agraire  est  devenue  la  petite  propriété. 

Sans  sous-estimer  le  primat  de  la  politique, 
Janvier  croit  que  les  soubassements  de  celle-ci  sont 
d'ordre  économique  et  social.  C'est  ainsi 
qu'étudiant  la  révolution  rurale  d'Acaau  en 
historien,  Janvier  ne  peut  s'empêcher  de  prendre 
parti  : 

«  Ces  paysans  qu  'on  a  appelés  Piquets,  leurs 
revendications  étaient  entièrement  justes  et  bien 
fondées  ». 

Dès  le  déclenchement  de  l'insurrection 
libérale  contre  Salomon,  Janvier,  farouche 
défenseur  du  gouvernement,  n'hésite  pas  à 
diagnostiquer  : 

«  Les  causes  de  l 'insurrection  qui  désolent  en  ce 
moment  la  République  haïtienne  sont  bien  plus 
économiques  et  sociales  qu'elles  ne  sont  d'ordre 
purement  politique  ou  constitutionnel  ». 

Ceci  dit,  il  reconnaît  l'importance  des 
clivages  idéologiques  et  des  préjugés  de  distance 
sociale  au  niveau  politique  de  nos  luttes  intestines, 
et  flagelle  le  plus  opérationnel  de  tous,  le  préjugé  de 
couleur  des  clairs  à  l'égard  des  noirs,  «  le  plus 
néfaste,  le  plus  hypocritement  ridicule  »,  qui  «  peut 
être  combattu  par  l'éducation,  par  l'élévation 
intellectuelle  et  morale  du  plus  grand  nombre  » 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  167 

certes,  mais  aussi,  souligne-t-il,  par  l'avènement  de 
la  démocratie. 

«  Dans  une  république  démocratique,  c  'est  le 
nombre  qui  doit  être  gouverné  par  les  individus  qui 
lui  ressemblent  le  plus,  qui  sont  le  plus  ses 
représentants  en  âme  et  en  chair  » 
écrit  Janvier  qui  venait  de  dire  juste  avant  : 
«  Si  tant  est  que  le  pouvoir  doive  appartenir  à  telle 
ou  telle  catégorie  d'haitiens  de  par  le  degré 
d 'atrophie  des  cellules  de  la  couche  pigmentaire  de 
leur  peau,  ce  pouvoir  ne  peut  revenir  qu'aux 
nègres,  et  particulièrement  aux  nègres  instruits  : 
eux  surtout  peuvent  inspirer  confiance  aux 
masses  ». 

Dans  la  panoplie  de  ces  principes  politiques, 
Louis  Joseph  Janvier  ajoute  la  démocratie  sociale  à 
la  démocratie  politique.  Le  plan  de  développement 
et  de  gouvernement  dont  il  publie  les  grandes  lignes 
illustre  un  projet  de  société  modemisateur  et 
socialisant. 

Il  réserve  ce  qu'il  appelle  sa  «  furia  »  contre 
les  détracteurs  de  sa  patrie  et  de.  sa  race,  dont  la 
défense,  autant  passionnée  que  scientifique,  est  chez 
lui,  un  seul  et  même  combat.  C'est  le  thème 
obsédant  de  presque  toutes  ses  interventions  et 
publications,  notamment  : 

•  Les  Détracteurs  de  la  race  noire  et  de  la 
République  d'Haïti  (Paris,  1882)  ; 

•  La  République  d'Haïti  et  ses  visiteurs 
(Paris,  1882)  ; 

•  L 'Egalité  des  Races  (Paris,  1 884)  ; 

•  Haïti  aux  Haitiens  (Paris,  1884)  ; 

•  Les  Antinationaux  (Paris,  1884)  ; 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  168 

•  Les  Affaires  d'Haïti  (Paris,  1 885)  ; 

•  Les  Constitutions  cT Haïti  (Paris,  1886)  ; 

•  Du  Gouvernement  Civil  en  Haïti  (Lille, 
1905). 

C'est  l'ethno  nationalisme  des  fondateurs 
historiques  de  la  nation  haïtienne.  Mais  Janvier 
élargit  ce  concept  fondateur  en  l'appliquant  à  la 
religion,  en  se  référant  explicitement  au 
catholicisme  critiqué  pour  avoir  introduit  et  imposé 
le  contrôle  d'un  clergé  étranger  blanc,  qu'il  rendait 
responsable  d'entretenir  le  préjugé  de  couleur  entre 
haïtiens  et  qui,  selon  lui,  «  nous  désapprenait  à  être 
haïtien  »,  car  dans  les  circonstances  de  la  vie 
collective  chez  nous,  «  du  point  de  vue  politique,  le 
catholicisme  est  la  négation  du  patriotisme  ».  Il 
n'ira  toutefois  pas,  comme  Henri  Christophe  le 
civilisateur,  jusqu'à  l'étendre  à  la  langue  et  à  la 
culture  en  envisageant  l'anglosaxonnisation  du 
pays. 

Bien  qu'il  fut  un  admirateur  enthousiaste  de 
l'Angleterre,  il  était  satisfait  de  pouvoir  clamer  bien 
haut  :  «  Haïti  c  'est  la  civilisation  noire  latine  »,  et 
c'est  là  qu'il  trouve  le  vrai,  le  bien  et  le  beau  qu'il 
préconisait  pour  Haïti.  On  pourrait  aisément  voir  en 
Janvier  l'ancêtre  de  deux  formules-slogans  à  succès 
d'aujourd'hui  :  «  Small  is  beautiful  »  et  «  Black  is 
beautiful  ». 

Médecin  et  politologue,  esprit 
encyclopédique  et  homme  de  gauche,  combattant 
actif  de  la  cause  de  l'égalité  des  races  humaines, 
polémiste  infatigable  et  mordant,  journaliste  engagé 
à  la  plume  acérée,  Janvier  a  frayé  avec  les  plus 
grands  intellectuels  français,  un  peu  en  rivalité  en 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  169 

filigrane  avec  Anténor  Firmin,  et  il  lui  était  réservé 
de  prendre  la  parole  aux  funérailles  de  Victor  Hugo, 
en  représentant  de  la  race  noire  et  au  nom  d'Haïti. 

C  -  Deux  intellectuels  éminents,  hommes  d'action 
de  premier  plan,  candidats  malheureux  à  la 
présidence  de  la  République  :  Saint-Surin 
François  Manigat  et  Anténor  Firmin. 

Ces  deux  plus  grands  hommes  politiques 
d'envergure  de  classe  internationale  et  d'action  dans 
le  pays  profond  qui  les  a  bien  connus,  aussi  bien 
dans  la  lutte  comme  modernisateurs  en  faveur  de 
l' arrière-pays  que  comme  dans  le  débat  d'idées  dans 
le  landernau  social  et  politique,  devenus  tous  les 
deux  comme  les  plus  présidentiables  et  inévitables 
du  temps  que  l'exil  ait  longtemps  éloignés, 
plusieurs  fois  ministres  l'un  et  l'autre  et  donc 
expérimentés  dans  la  gestion  de  «  la  res  publica  », 
se  sont  vu  barrer  la  route  pour  finalement  mourir  en 
exil.  Barrer  la  route  du  pouvoir  pourtant  à  la  portée 
de  la  main,  tel  fut  le  sort  de  bien  de  grands  patriotes 
dans  l'histoire  de  ce  pays.  Faire  échouer  la 
modernisation  par  l'élimination  politique  ou  même 
physique  des  modernisateurs  ! 

Descendant  d'une  grande  famille 
d'éducateurs  et  d'hommes  politiques  du  Nord 
depuis  l'époque  de  Toussaint  Louverture,  mais  dont 
le  berceau  aux  temps  de  la  colonisation  française, 
semble  avoir  été  la  ville  de  Fort-Dauphin 
aujourd'hui  Fort-Liberté,  (la  tradition  familiale 
précise  qu'un  groupe  d'affranchis  venus  de 
Martinique  par  le  même  bateau  («  cousins- 
bâtiments  »)  pour  être  nommés  juges  de  paix 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  170 

comprenait  les  trois  frères  Manigat,  fixés  à  Fort 
Dauphin  (on  y  voit  encore,  aujourd'hui  encore  en 
2009,  un  long  mur  rectiligne  de  leur  résidence 
cossue  servant  d'écran  pour  les  projections 
cinématographiques),  un  Prophète  fixé  au  Trou,  un 
Lescot  fixé  à  Port-de-Paix  et  aussi  un  Obas  au  Cap, 
François  Saint  Surin  Manigat  a  poursuivi  ses  études 
primaires  puis  fait  ses  études  secondaires  en  France 
de  1859  àl871,  à  Versailles  puis  à  Paris,  et,  on  l'a 
vu,  a  subi  avec  succès  les  épreuves  orales 
terminales  du  baccalauréat  ès  lettres  à  la  Sorbonne 
le  27  août  1869.  Un  parisien  s'il  y  en  a  jamais  eu  !  Il 
se  préparait  au  concours  d'entrée  à  l'Ecole  militaire 
de  Saint-Cyr  quand  le  siège  de  Paris  par  les 
Allemands  (guerre  franco  prussienne  de  1870)  et 
les  événements  sanglants  mais  héroïques  de  la 
«  Commune  de  Paris  »  le  surprirent  dans  la  capitale 
française.  Avec  l'exposition  universelle  de  Paris  en 
1 867  et  sa  fameuse  «  Galerie  des  machines  »,  qui 
attira  plus  de  dix  millions  de  visiteurs,  qu'il  visita 
lui-même  encore  jeune  étudiant  des  classes 
d'humanités,  et  qui  l'impressionna  par  son 
importance  considérable  sur  le  plan  technique  du 
fait  que  «  toutes  les  inventions  récentes  et  leur 
application  pratiques  y  furent  présentées  »  (sic),  ces 
deux  événements  parisiens  (l'exposition  et  les  deux 
sièges)  ont  beaucoup  contribué  à  marquer  plus  tard 
son  destin  d'homme  public. 

La  France  qu'il  connut  pendant  douze  ans 
consécutifs  à  un  âge  où  ce  qui  s'exprime  dans  le 
cerveau  reste  durable,  c'est  la  France  du  Second 
Empire  avec  le  développement  prodigieux  de 
l'industrie,  des  banques  ,  des  chemins  de  fer,  des 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  171 

grands  travaux  d'urbanisme  d'Haussmann,  des 
fastes  de  la  cour  impériale  et  des  salons  bourgeois 
exprimant  la  prospérité  nationale,  mais  aussi  -  et  il 
avait  ainsi  noté  l'envers  du  décor  -  la  condition 
d'existence  dégradante  des  «  misérables  »  (le  roman 
de  Victor  Hugo  portant  ce  titre  parait  en  1 862)  du 
prolétariat  de  certains  faubourgs  parisiens,  futurs 
pourvoyeurs  de  révolutionnaires  à  la  Commune  de 
Paris.  Dès  lors,  il  a  dans  son  bagage  de  futur 
intellectuel-homme  politique  deux  acquisitions 
essentielles  :  une  vision  de  grandeur  ambitieuse 
pour  le  développement  socio-économique  de  son 
pays  et  pour  les  progrès  de  son  peuple,  grâce  à 
l'autorité  réalisatrice  d'un  pouvoir  fort 
modernisateur,  et  une  sensibilité  attentive  à  la 
justice  sociale  en  faveur  de  laquelle  il  réclamait  une 
politique  de  «  justice  distributive  »  (le  mot  est  de 
lui,  dans  sa  lettre  de  candidature  à  la  République  à 
la  mort  subite  de  Florvil  Hyppolite  qu'il  combattait 
de  l'exil  étant).  Il  apostropha  plus  tard,  au  début  de 
sa  carrière  politique,  fraîchement  arrivé  à  son 
premier  ministère  sous  la  présidence  de  Salomon, 
un  de  ses  adversaires  libéraux,  en  se  faisant  gloire 
de  consacrer  au  pouvoir,  «  des  nuits  de  veille  à 
l'étude  et  à  la  solution  de  la  question  sociale 
haïtienne  ».  Et  au  moment  même  de  sa  mort  à  Paris, 
vingt  ans  plus  tard,  l'ingénieur  Louis  Doret 
rappelait  comment,  chef  de  la  Légation  d'Haïti  à 
Paris  dont  il  avait  ouvert  «  toutes  grandes  les  portes 
à  tous  ses  compatriotes  sans  distinctions  d'origine, 
de  fortune  ou  d'opinion  »,  il  aimait  «  se  délasser  au 
milieu  des  étudiants  haïtiens  à  Paris  et  nous 
charmer  tous  par  sa  conversation  vive  et  alerte  où 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  172 


étaient  jetées  inopinément  les  idées  les  plus 
hardies  ». 

C'est  à  Paris  que,  boursier  versaillais  du 
gouvernement  haïtien,  il  connut  Salomon,  alors 
ministre  auprès  de  la  cour  de  Napoléon  III,  et  le 
diplomate  haïtien  le  prit  dès  lors  en  belle  passion 
pour  son  intelligence,  son  sérieux  et  ses  succès 
scolaires.  Professeur  de  belles-lettres  classiques  au 
lycée  national  du  Cap-Haïtien  à  son  retour  au  pays, 
puis  fondateur  du  collège  François-Capois  dans  sa 
ville  natale  où  il  épouse  une  élève,  fille  du  général 
Magny,  le  Magny  de  la  Crête-à-Pierrot,  Manigat  est 
vite  happé  par  la  politique  et  milite  au  sein  du  Parti 
National,  rédacteur  au  journal  Le  Vigilant  (dont  le 
sous  titre  arborait  significativement  le  mot 
«  Progrès  »)  aux  côtés  de  Demesvar  Delorme,  mais, 
comme  de  bien  entendu,  face  au  journal  des 
libéraux  Le  Civilisateur ,  puis  Le  Messager  du 
Nord  où  écrivaient  Edmond  Paul  et  Anténor 
Firmin.  Manigat  et  Firmin  resteront  des  adversaires 
politiques  mais  ne  s'affrontèrent  jamais  face  à  face. 

En  1879,  le  Cap  envoie  deux  Manigat  à  la 
Chambre  des  Députés,  consacrant  la  victoire 
électorale  des  nationaux  :  Guillaume  Manigat, 
député  du  Cap  Haïtien  et  François  Manigat  député 
de  la  Plaine  du  Nord,  deux  cousins-frères 
inséparables  jusqu'à  la  mort  à  Paris  l'un  et  l'autre 
en  1900,  à  moins  de  six  mois  d'intervalle.  Salomon 
nomme  son  ancien  pupille  le  premier  chef  de  son 
cabinet  particulier,  puis  le  laisse  prendre  de  l'étoffe 
comme  Président  de  la  Chambre  des  Députés  où  il  a 
révélé  ses  talents  de  «  debater  »  (Paul  Déléage  aussi 
bien  que  Louis  Joseph  Janvier),  puis  l'appelle  à 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  173 

différents  ministères  comme  son  homme  de 
confiance.  Il  est  surtout  «  le  tout-puissant  Ministre 
de  l'intérieur  »  et  le  «  brillant  Ministre  de 
l'instruction  publique  ».  Energique,  doté  d'un  sens 
exceptionnel  de  l'autorité  de  l'Etat  et  de  la  loyauté 
due  à  son  chef,  et  surtout  plein  d'initiatives,  il  est 
alors  mêlé  à  toutes  les  réalisations  modernisatrices 
du  gouvernement  du  président  Salomon  qui  dit  de 
lui  publiquement  :  «  me  zanmi,  pa  fe  jalouzi,  sila-a 
se  pitit  mwen  (Mes  amis  ne  soyez  pas  jaloux,  celui- 
ci  c  'est  mon  fils)  ».  Erreur  de  psychologie  du  vieil 
homme,  cela  devait  plus  tard  perdre,  politiquement, 
le  jeune  «  omnis  homo  »  du  régime.  Entre-temps, 
«  premier  ministre  »  sans  le  titre,  le  statut  et  les 
fonctions,  il  est  de  fait  le  premier  des  Ministres,  et 
le  Père  Cabon,  dans  son  histoire  d'Haïti,  le 
distingue  comme  «  actif  et  très  entendu  ». 
Compétent  et  entreprenant,  il  est  soit  à  l'origine, 
soit  au  fait  de  tous  les  accomplissements.  Frédéric 
Marcellin,  parlant  de  la  «  bravoure  farouche  qui 
était  dans  sa  nature  »,  note  qu'il  «  était  V esclave  de 
sa  parole  ...entier  et  catégorique»,  et  il  ajoutait 
«  on  n  'a  pas  idée  de  ce  que  ce  petit  corps 
renfermait  de  volonté  et  d'autorité.  C'était  l'absolu 
en  chair  et  en  os  ». 

Tel  était  le  bras  droit  de  Salomon  dans  son 
œuvre  gouvernementale.  Ses  idées  personnelles 
étaient  connues  depuis  l'époque  déjà  où,  étudiant 
parisien,  il  affichait  un  penchant  à  prendre  parti 
pour  «  la  Commune  de  Paris  »  (ce  pour  quoi  des 
libéraux  haitiens  de  Paris  l'ont  dénoncé  à  la  police 
parisienne),  et  qu'il  fréquentait  un  ami  cubain 
proche  qui  partageait  avec  lui,  au  Collège  Monge, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  174 

les  positions  anti-impérialistes  de  José  Marti.  Mais 
sans  s'embarrasser  d'idéologie  dogmatique,  car  on 
notait  aussi  chez  lui,  un  pragmatisme  à  l'anglaise  au 
service  de  son  patriotisme.  «  Dieu  prend  soin  du 
monde,  à  nous  de  nous  occuper  de  la  patrie  ».  Mais 
Manigat  avait  un  faible  et  une  orientation  pour 
travailler  de  préférence  avec  la  France  :  la  Banque 
Nationale  dont  Laforestrie  s'occupe  à  Paris,  la 
construction  des  palais  pour  l'Exécutif  (le  palais 
national)  et  l'administration  publique  (le  palais  des 
cinq  Ministères,  «  le  plus  grand  chantier  que  le 
pays  ait  connu  depuis  Christophe  »,  constructeur  de 
la  Citadelle,  s'enorgueillissait  Manigat,  la  mission 
de  professeurs  français  pour  l'instruction  publique, 
la  mission  d'experts  français  en  administration 
postale,  la  mission  militaire  française  pour  la 
réforme  de  l'armée,  mais  aussi  la  loi  agraire  de 
1883  portant  concession  de  terres  aux  paysans  à 
condition  de  produire  et  aux  entreprises  à  condition 
de  faire  des  investissements  (principalement  en 
provenance  de  France). 

En  cette  année  de  1883,  le  voici  fait  général 
de  division,  car  c'est  à  lui,  civil,  que  Salomon 
chargea  de  combattre  les  insurgés  libéraux,  assiégés 
dans  les  villes  rebelles.  Le  latiniste  n'oublie  pas  que 
sa  vocation  première  était  la  carrière  militaire  quand 
il  avait  opté  d'entrer  à  Saint  Cyr.  Il  n'oublie  surtout 
pas  son  «  De  bello  gallico  et  son  De  bello  civili  de 
ses  classes  d'humanités  du  lycée  Hoche, 
établissement  secondaire  «  militaire  »  où  il  a  fait 
toutes  ses  études  jusqu'aux  classes  terminales  (dans 
le  genre  qu'avait  créé  Napoléon).  Les  citations 
illustrent  les  faits  d'armes  racontés  dans  les  neufs 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  175 

cahiers  manuscrits  de  son  Siège  de  Jacmel .  Mais 
cet  épisode  de  sa  vie  de  soldat  dur  comme  fer,  loyal 
au  service  de  son  gouvernement  agressé,  lui  a  fait 
accoler  l'étiquette  de  «  sabreur  »  («  Ti  Kristof  ») 
qui  ne  l'a  plus  jamais  quittée,  et  de  «  noiriste  » 
(partageant  même  l'ancienne  réputation 
de  «  mangeur  de  mulâtres  »  de  Salomon),  dont  il 
essaiera  vainement  de  se  défaire  (voir  ses  deux 
écrits  Vérités  contre  mensonges  et  Simples  notes 
pour  l'histoire  et  la  vérité).  Tout  cela  l'a  aussi 
promu  au  premier  rang,  celui  des 
«  présidentiables  ».  Eloigné  du  pouvoir  par 
Salomon  lui-même  en  1887  sans  pouvoir  dire  à  ce 
moment-là  que  c'était  une  disgrâce,  pris  dans  les 
filets  des  coteries  juste  avant  sa  chute  en  1888, 
interdit  de  débarquement  après  le  départ  de 
Salomon,  écarté  huit  ans  plus  tard  de  la  présidence 
par  une  manœuvre  rapide  de  Boisrond  Canal  et  de 
Tancrède  Auguste  à  la  mort  subite  de  Florvil 
Hyppolite,  alors  que  l'ancien  Ministre  de  Salomon 
était  «l'homme  politique  le  plus  marquant  du 
pays  »  (  cf  le  Manuel  de  J.C  Dorsainville  et  des 
frères  de  l'Instruction,  Chrétienne).  Mais  tenu  au 
loin,  Manigat  se  verra,  pour  mettre  fin  à  son  exil, 
dans  l'obligation  d'accepter  l'exil  dit  «  doré  »  du 
poste  d'Envoyé  Extraordinaire  et  Ministre 
Plénipotentiaire  d'Haïti  à  Paris,  le  poste  le  plus 
important  et  le  plus  envié  de  la  diplomatie  et  de  la 
politique  haïtiennes  après  celui  de  Chef  de  l'Etat. 
La  qualité  de  sa  contribution  à  l'heureux 
aplanissement  des  difficultés  financières  avec  la 
France  lui  valut  la  croix  d'Officier  de  la  Légion 
d'Honneur  (1898)  et  la  première  page  «  à  la  une  » 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  176 

de  la  revue  parisienne  illustrée  Le  Financier  en 
Robe  de  chambre  .  Louis  Joseph  Janvier  avait  dit  de 
lui  :  «  //  sait  vouloir.  Il  sait  agir  ».  La  notoriété  de 
ses  succès  diplomatiques  parisiens,  obtenus  à  coup 
de  patience  et  de  tact,  et  grâce  à  son  patriotisme 
indomptable  et  à  sa  francophilie  récompensée,  à  des 
moments  délicats  et  même  difficiles  des  relations 
franco-haitiennes  empoisonnées  par  les  tracasseries 
financières  bilatérales  et  la  nouvelle  sensibilité 
colonialiste  de  «  la  République  opportuniste  » 
particulièrement  au  temps  du  Ministre  des  affaires 
étrangères  Gabriel  Hanotaux,  lui  valut  de  son  vivant 
une  notice  biographique  copieuse  dans  les  célèbres 
Annales  Historiques  de  la  Noblesse  et  des 
Notabilités  publiées  à  Paris,  où  fut  même  rappelé  le 
mot  du  journal  Le  Patriote  du  Cap  à  son  sujet  :  «  si 
grand  déjà,  si  jeune  encore  ».  Des  bureaux  du  Quai 
d'Orsay,  le  nouveau  Ministre  français  des  Affaires 
Etrangères,  Théophile  Delcassé,  a  bien  voulu  faire 
de  lui  un  éloge  remarqué,  en  écrivant  qu'  «  il 
remplissait  dignement  sa  mission  ». 

Les  affaires  d'Haïti  continuaient  à 
préoccuper,  bien  évidemment,  son  cœur  de  patriote 
et  il  achevait,  le  1er  Janvier  1900,  de  se  réconcilier 
et  de  se  concerter  politiquement  avec  Anténor 
Firmin  venu  le  saluer,  à  l'occasion  de  la  célébration 
du  jour  de  l'indépendance  nationale,  dans  les 
salons  de  sa  résidence  à  l'avenue  Wagram,  quartier 
de  l'Etoile,  dans  cette  Légation  d'Haïti  en  France  à 
la  tête  de  laquelle  Firmin  précisément  allait  lui 
succéder.  Mais  ni  l'un  ni  l'autre  des  nouveaux 
partenaires  désormais  rapprochés  ne  pouvait  le 
pressentir,  surtout  pas  Manigat,  qui  allait  passer  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  177 

vie  à  trépas  six  mois  plus  tard  «  d'une  hémorragie 
cérébrale  »  selon  l'acte  de  décès  signé  du  Dr 
Lefèvre  et  d'une  équipe  de  médecins  appelés  à  son 
chevet.  L'ingénieur  Doret  a  raconté  comment,  le 
samedi  20  juin,  douze  jours  avant  son  dernier 
soupir,  l'homme  d'Etat,  déjà  malade,  indiquait  de  la 
main  sur  la  carte  d'Haïti  «  la  chaîne  de  démarcation 
de  notre  frontière  de  l'Est  »  pendant  que  ses  yeux 
«  fixaient  le  Môle  St  Nicolas  »,  (indiquant  ainsi 
Santo  Domingo  et  Washington,  que  j'ai  appelé  les 
deux  pôles  à  problèmes  de  la  diplomatie  haïtienne 
au  XXème  siècle)  : 

«  Je  peux  mourir,  oh  !!!,  mais  il  faut  qu  'on  s 'unisse 
là-bas  !  c  'est  notre  pays  mon  Dieu  !  Il  faut  que  le 
chef  de  l 'Etat  soit  le  chef  de  tous  dans  la  lutte  qui 
vient  pour  le  maintien  de  notre  vie  nationale,  de 
notre  honneur,  de  notre  dignité  d'homme  ». 

Tel  fut  le  cri  du  cœur,  ultissima  verba  !  d'un 
patriote  que  l'expérience  vécue  de  nos  luttes 
fratricides  avait  convaincu  qu'il  n'y  avait  pas  de 
salut  national  sans  l'union  solidaire  des  fils  de  la 
grande  maison  commune.  Il  devait  rendre  l'âme,  à 
53  ans,  dans  cette  ville-lumière  qui  lui  était  si 
familière,  le  2  juillet  1900,  l'année  d'une  autre 
exposition  universelle  de  Paris,  encore  plus 
fameuse,  qui  a  dû  lui  rappeler,  avant  sa  disparition 
d'ici-bas,  celle  qui  avait  tant  enchanté  ses  20  ans  et 
l'avait  alors  fait  rêver  pour  la  modernisation  de  sa 
petite  patrie  insulaire  bien  aimée.  Comme  eut  à  le 
dire  Louis  Marcelin  ,  devenu  chargé  d'affaires  à  la 
Légation,  aux  funérailles  officielles  imposantes  que 
fit  la  République  Française  à  l'illustre  disparu  (voir 
le  récit  de  ces  funérailles  officielles  parisiennes 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  178 

dans  les  documents  publiés  dans  le  tome,  de 
P  Eventail  d'Histoire  Vivante  d'Haiti ,  p.  ).  Louis 
Marcellin,  nouveau  chargé  d'affaires,  bouleversé, 
disait  : 

«  Une  étoile  de  première  grandeur  avait  traversé  le 
ciel  tantôt  serein,  tantôt  orageux  de  la  vie  politique 
haïtienne  ». 

Tandis  que  Frédéric  Marcellin,  venu 
s'incliner,  au  nom  des  amis  du  général,  «  devant  le 
drapeau  national  que,  disait-il  ,  il  convient  de  le 
proclamer,  le  général  Manigat  portait  à  l 'étranger 
d'une  main  intelligente  et  ferme  »,  faisait  entendre 
la  triste  note  de  regret  d'une  chance  de  progrès 
perdue  pour  le  pays  avec  cette  mort  en  terre 
étrangère  :  «  il  a  raison  le  subtil  écrivain  qui  affirme 
que  Von  ne  meurt  bien  qu'au  village  ».C'est  encore 
le  même  Frédéric  Marcellin  qui  aura  à  écrire  dans 
une  évocation  sur  Le  Passé  publiée  en  1909  à 
Paris,  que  Manigat  «  rêvait  de  clore  chez  nous  l 'ère 
des  despotes  ignorants  ». 

Que   dire   alors   d'Anténor  Firmin,  le 

cerveau  encyclopédique  et  communicatif  que 
l'apôtre  de  l'indépendance  cubaine  José  Marti 
appelait  admirativement  et  fort  justement  «  un 
Haïtien  extraordinaire»  ?  Pour  avoir  eu,  au 
crépuscule  du  19ème  siècle  et  à  l'aube  du  20ème, 
entre  tant  de  citoyens  de  valeur,  un  homme  d'état 
aux  idées  généreuses  de  l'envergure  d'Anténor 
Firmin,  Haïti  aurait  dû  gagner  la  cause  de  sa 
modernisation,  dont  il  était  le  parangon.  Firmin  était 
devenu  l'incarnation  et  était  perçu  comme  le 
symbole  vivant  de  la  régénération  du  pays.  lËsprit 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  179 

supérieur,  qui  n'avait  pas  de  diplôme  mais  ne 
manquait  pas  de  génie,  Firmin  était  hautement 
conscient  de  l'étendue  et  de  la  diversité  de  ses 
connaissances  et,  s'il  n'a  peut  être  pas  prononcé  tel 
quel  le  mot  qu'on  lui  attribue  généralement  et  qui, 
détaché  de  son  contexte,  fait  vaniteusement 
outrecuidant  («  je  suis  préparé  comme  pas  un  »),  il 
le  pensait  en  se  référant  à  l'immense  labeur  de 
lectures,  de  recherches,  de  communications, 
d'échanges  dans  les  milieux  savants  internationaux, 
des  contacts  internationaux  et  de  correspondance 
qui  se  cache  derrière  ses  livres  les  plus  modestes, 
grâce  à  une  puissance  de  travail  exceptionnelle  et  à 
une  curiosité  intellectuelle  sans  limites.  Faisons-lui 
dire  plutôt  :  «  Je  me  suis  préparé  comme  pas  un  »  ! 
Reconnaissons  toutefois  qu'il  a  lui-même  parfois 
prêté  le  flanc  à  l'accusation  exagérée  .  d' 
«  autolâtrie  »  lancée  méchamment  contre  lui  par  un 
journal  anti-firministe  connu  de  la  capitale.  Il  n'était 
pas  le  seul  à  se  vanter  immodestement  de  sa  valeur 
intellectuelle  d'ailleurs  incontestable. 

Firmin,  c'est  d'abord,  dans  la  mémoire 
collective  haïtienne,  la  lutte  pour  «  l'égalité  des 
races  humaines  ».  Son  «  magnum  opus  »,  qui  porte 
ce  titre,  un  pavé  de  664  pages,  est  publié  à  Paris  en 
1885.  On  l'a  dit  le  plus  hâtivement  rédigé  peut-être 
de  ses  ouvrages.  C'est  que  le  sujet  lui  tenait  à  cœur, 
et  il  lui  tardait  de  donner  la  réplique  à  Gobineau 
avec  le  livre  de  celui-ci  au  succès  retentissant  et 
durable  Essai  sur  V Inégalité  des  races  humaines 
dont  Firmin  entendait  réfuter  les  thèses  racistes.  La 
réputation  haïtienne  de  Firmin  tient  à  ce  livre,  et  on 
comprend  pourquoi,  bien  qu'il  eût  suscité  des 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  180 

envieux  à  l'homme  qui,  du  premier  coup,  se  faisait 
porter  au  premier  plan  par  la  renommée.  On  le  sacra 
prince  des  sciences  humaines  chez  nous,  et  il  fut 
reçu  membre  de  la  Société  d'Anthropologie  de 
Paris,  en  attendant  d'être  plus  tard  «  associé  de 
l'Institut  International  de  Sociologie  ».  Sans  aller 
jusqu'à  faire  de  Firmin  l'apôtre  de  la  négritude,  bien 
qu'il  ait  mis  en  valeur,  pour  s'en  enorgueillir,  la 
splendeur  passée  des  grandes  civilisations  dont 
l'égyptienne  et  les  cultures  africaines  dont  nous 
sommes  tributaires,  il  est  conscient  de  la 
détermination  de  la  race  dans  les  relations 
interhumaines  de  son  temps,  et  il  fera  de  sa 
clairvoyance  comme  un  avertissement  pour  le 
peuple  haïtien  : 

«  Quoi  qu  'on  fasse,  qu  'on  en  parle  tout  haut  ou 
qu  'on  veuille  la  voiler  en  des  subtilités  sournoises, 
la  question  de  race  domine  fatalement  le  problème 
de  la  destinée  d'Haïti  ». 

Firmin,  au  point  de  vue  de  l'idéologie 
politique,  a  évolué  du  libéralisme  politique  de  sa 
jeunesse  à  la  démocratie  sociale  de  sa  maturité. 
C'est  l'heure  de  l'horloge  politique  de  son  temps 
car  la  Illème  République  en  France  avait  évolué 
depuis  Thiers,  et  Firmin  avait  fait  l'expérience  des 
choses  haïtiennes  depuis  qu'il  s'était  investi  dans  la 
bataille  de  Boyer  Bazelais  et  d'Edmond  Paul  en 
s 'inspirant  de  moins  en  moins  de  leur  héritage,  sauf 
en  références  historiques.  C'est  qu'entre-temps 
Firmin  est  devenu  ce  que  j'ai  appelé  un  «  démocrate 
social  »  (conversion  analysée  par  Claude  Moise 
dans  son  mémoire  de  sortie  à  l'Ecole  Normale 
Supérieure),  comme  le  montrent  les  citations  ici 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  181 


même  retenues.  Il  est  question  de  «  justice  sociale  », 
de  masses  populaires,  de  «  majorité  souffrante  »,  de 
«  couches  sociales  inférieures  »,  de  la  «  masse 
plébéienne  »,  de  promotion  des  démunis,  d'égalité 
des  chances  etc.  pour  assurer  l'équilibre  social  et  la 
stabilité  par  la  réparation  sociale.  Ce  programme, 
Firmin  s'y  est  impliqué  au  point  de  prendre  les 
armes  pour  sa  réalisation.  Firmin  fauteur  de  guerre 
civile  comme  réformiste  social  en  lutte  pour  le  bien- 
être  populaire,  c'est  une  image  d'Épinal  peut-être, 
c'est  le  signe  d'un  changement  de  cap  et  de  camp  1 
Le  «  général  Firmin  »  a  bien  pris  les  armes  en  1902 
et  a  guerroyé  avec  son  compagnon  et  frère  d'armes, 
le  général  Jean  Jumeau  et  leurs  troupes, 
principalement  dans  l'Artibonite,  comme  chef  de 
guerre  bivouaquant  sur  le  terrain,  en  plus  de  chef 
politique,  en  une  aventure  belliqueuse  qui  s'est 
terminée  dans  un  consulat.  Boyer  Bazelais  était 
passé  par  là,  mais  peu  de  gens  en  faisaient  état 
comme  d.'un  prolongement  ni  même  d'une  reprise, 
car  c'était  le  Firminisme  en  action  armée  autonome. 


Mais  Firmin,  c'est  aussi  la  lutte  prioritaire 
pour  l'extension  de  l'instruction  publique,  car  il  est 
convaincu  qu'il  n'y  a  pas  de  développement  sans 
éducation.  Il  en  est  tout  premier  lieu  l'illustration 
individuelle,  d'origine  humble  et  sans  moyens 
familiaux  au  départ.  C'est  grâce  à  l'instruction  qu'il 
s'est  donné,  qu'il  est  parvenu  aux  plus  hautes 
positions  dirigeantes  de  son  pays.  Le  «  petit  nègre 
autodidacte  de  la  Fossette  »  frayant  avec  les 
intellectuels  les  plus  dotés  du  monde  académique  et 
social,  c'est  plus  qu'une  satisfaction  d'amour- 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  182 


propre.  Pauléus  Sannon  voit  en  lui  «  un  des  grands 
parvenus  de  l'intelligence  et  du  savoir,  qui  sont 
l'honneur  et  la  gloire  des  démocraties  véritables  ». 
Il  a  étudié  la  question  scolaire,  et  il  emploie  la 
méthode  des  tableaux  comparatifs  en  prenant  tous 
ses  exemples  dans  la  Caraïbe  voisine,  pour  montrer 
le  retard  accumulé  par  Haïti,  et  l'urgente  nécessité 
de  le  rattraper.  Dans  son  essai  sur  «  Haïti  et 
l'enseignement  public  »  publié  dans  ses  «  Lettres  de 
Saint  Thomas  »  Firmin  écrit  :  «  De  savoir  que 
seulement  3%  de  la  population  d'âge  scolaire,  c'est- 
à-dire  de  cinq  à  dix  huit  ans,  fréquentent  les  écoles 
en  Haïti,  c  'est  une  honte  nationale.  Ce  qui  presse 
actuellement,  c  'est  l 'enseignement  primaire,  lequel 
peut  seul  faire  du  peuple  haïtien  une  démocratie 
digne  de  respect,  progressiste  et  prospère.  Faisons 
donc  ce  qui  presse,  quod  nunc  instat  agamos  ! 
Quand  l'intelligence  de  l'ouvrier  et  du  campagnard 
sera  illuminée  par  une  solide  instruction  primaire 
largement  répandue,  nous  chanterons  mieux  les 
merveilles  de  la  science  et  la  splendeur  des 
lettres  ». 

Firmin,  c'est  la  lutte  pour  la  démocratie.  De 
tous  ceux  qui  ont  écrit  sur  l'homme,  Pradel 
Pompilus  me  semble,  après  Pauléus  Sannon,  celui 
qui  a  le  mieux  compris  le  caractère  central  de  ce 
thème  dans  le  système  de  pensée  des  firministes,  en 
n'hésitant  pas  à  voir  en  l'homme  «  le  plus 
remarquable  champion  de  la  démocratie  haïtienne 
au  XIXe  siècle  et  au  début  du  XXè  siècle,  l'haïtien 
qui  a  sans  doute  la  plus  combattu  ,  le  plus  écrit,  le 
plus  souffert  en  son  temps  pour  le  droit,  la  liberté  et 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  183 


la  justice  ».  C'est,  en  effet,  la  pierre  angulaire  de  la 
construction  de  l'idéal  politique,  économique  et 
social  de  Firmin.  Citons,  à  sa  suite,  deux  textes 
lumineux  du  grand  homme  à  ce  sujet.  «  Dans  tous 
les  pays,  dans  toutes  les  races,  le  progrès  ne 
s'effectue,  ne  devient  tangible  que  lorsque  les 
couches  sociales  inférieures  qui  forment  toujours  la 
majorité,  tendent  à  monter  en  intelligence,  en 
puissance,  en  dignité  et  en  bien-être.  Là  où  la 
politique  dite  éclairée  ne  vise  qu'à  perpétuer 
l'infériorité  de  ces  couches  formant  l'assise  même 
de  la  nation,  en  exploitant  leur  ignorance,  il  n'y  a 
point  de  progrès  possible  »  écrit  l'auteur  du  livre 
«  Monsieur  Roosevelt,  président  des  Etats-Unis  et 
Haïti  »,  qui  revient  à  la  charge  plus  loin,  en  insistant 
comme  pour  mieux  enfoncer  un  clou  sur  ce  qu'il 
,  appelle  «  une  évidence  mathématique  »  :  «  Haïti  ne 
\peut  se  développer  si  la  masse  plébéienne,  les 
populations  travailleuses  qui  représentent  les  forces 
vives  de  la  nation,  ne  s 'élèvent  elles-mêmes  par  plus 
de  bien-être,  plus  de  lumière  et  plus  de  justice 
sociale  ». 

Firmin,  c'est  la  lutte  pour  la  souveraineté 
nationale.  Ministre  des  relations  extérieures  sous  le 
gouvernement  de  Florvil  Hyppolite,  il  eut  la 
redoutable  responsabilité,  en  1891,  de  résister, 
heureusement  victorieusement,  à  la  première 
pression  ouverte  des  Etats-Unis  d'Amérique 
affectant  la  souveraineté  nationale  par  la  demande, 
assortie  d'une  démonstration  navale,  conformément 
aux  pratiques  de  la  «  diplomatie  de  la  canonnière  ». 
L'action,  chez  lui,  aurait-elle  précédé  la  théorie  ?  A 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  184 


propos  de  son  livre  «  Roosevelt  et  Haïti  »,  on  lui  a 
reproché  d'avoir  manqué  de  clairvoyance  en  sous- 
estimant  la  menace  américaine  contre  notre 
indépendance  nationale  à  partir  de  la  politique 
d'extension  impérialiste  de  Théodore  Roosevelt. 
Les  mots  d'illusion  (peut-être,  il  en  était  capable), 
d'idéalisme  (possible,  c'était  dans  sa  manière),  de 
courtoisie  gracieuse  et  de  tact  dans  la  fermeté  (il  en 
avait  le  parfum),  de  naïveté  (j'en  doute,  car  il  avait 
sa  dose  de  ruse  et  de  calcul)  ont  été  prononcés  et . 
écrits.  D'une  part  je  soupçonne  Firmin  d'avoir 
voulu  exorciser  ce  danger  en  le  niant,  trait 
psychologique  bien  connu  du  subconscient.  D'autre 
part,  je  réclame  une  seconde  lecture  de  Firmin,  car 
il  espérait  que  nous  pourrions  nous  conformer  aux 
conditions  posées  par  le  fameux  avertissement  de 
Roosevelt  pour  «  n  'avoir  rien  à  craindre  ».  En 
effet,  lisons  le  :  «  Si,  au  lieu  de  nous  résoudre  à 
l 'effort  indispensable  pour  nous  libérer  de  toutes  les 
entraves  qui  nous  empêchent  de  marcher,  nous  nous 
amusons  à  crier  au  danger,  sans  rien  faire  pour 
l 'éviter  -  en  supposant  qu  'il  existe  réellement  -  nous 
en  serons  accablés  et  terrassés  au  milieu  même  de 
nos  protestations  retentissantes.  Il  n'y  aura 
personne,  croyons-le  pour  nous  plaindre  et  nous 
sauver  du  péril,  et  ce  sera  bien  fait  pour  nous  ». 
Est-il  allé  trop  loin  ?  En  tout  cas,  c'est  en  homme 
avisé  qu'il  écrit  quatorze  ans  après  l'affaire  du  Môle 
St  Nicolas  «  77  faut  qu  'Haïti  se  rappelle  avant  tout 
qu'elle  ne  peut  attendre  du  dehors  l'impulsion 
qu  'elle  doit  trouver  en  elle-même,  en  sa  foi  dans  la 
possibilité  de  son  ascension  nationale  vers  les  hauts 
sommets  de  la  civilisation  ». 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  185 


Firmin,  c'est  la  lutte  pour  une  modernisation 
technicienne  certes,  mais  humaniste.  Partisan  des 
nécessités  scientifico-techniques  auxquelles  les  pays 
en  voie  de  modernisation  doivent  désormais 
satisfaire,  il  ne  croit  pas  que  cela  doive  se  faire  au 
détriment  de  l'humanisme.  Il  croit  en  ces  «  litterae 
humaniores  »  et  il  dit  avec  conviction  dans  son  style 
inimitable  :  «  La  démocratie  haïtienne  doit  se  munir 
surtout  de  connaissances  scientifiques,  dont  l 'utilité 
pratique  est  indispensable  à  son  amélioration 
matérielle,  mais  il  est  bon  qu'elle  possède  aussi, 
quoique  en  petit  nombre,  des  esprits  adonnés  au 
culte  du  beau,  du  vrai  et  du  bien,  dépouillé  de  toute 
préoccupation  intéressée.  Le  meilleur  catéchisme 
en  sera  toujours  la  culture  gréco-latine,  non 
comme  une  éducation  mais  comme  un  raffinement 
du  goût  esthétique,  se  traduisant  extérieurement  en 
cet  atticisme,  cette  urbanité,  vrai  charme  du 
commerce  humain,  dans  sa  forme  la  plus  élevée. 
Une  race  qui  émerge  d'un  long  passé  de  misères 
morales  a  besoin  de  produire  en  même  temps  que 
des  hommes  pratiques,  des  individualités  de  fine 
organisation  intellectuelle  ». 

Firmin  c'est  la  lutte  pour  l'intégration 
caraïbéenne.  Il  s'agit  là  d'une  dimension  originale 
chez  l'homme  d'état  haïtien  sans  doute  le  plus 
complet  de  son  époque.  Son  horizon  de  conception 
et  d'action  s'est  élargi,  en  effet,  à  la  région  des 
Antilles  toute  entière,  à  la  recherche  d'une  unité 
perdue  à  retrouver.  Le  voici  donc  apôtre  prudent 
mais  convaincu  d'une  «  Confédération  Antillaise  » 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  186 

qu'il  appelle  la  «  plus  grande  patrie  ».  Il  est  l'ami 
intime  du  Dr  Betances,  ce  Portoricain  qui  s'est 
dédié  corps  et  âme  à  apprivoiser  cette  utopie,  et 
dont  le  salon  est  le  rendez-vous  des  latino- 
américains  et  surtout  des  antillais  de  langue 
espagnole,  française  et  même  anglaise  de  Paris. 
Firmin  discute  du  projet  avec  lui  et  ses  amis, 
participe  à  l'action  de  promotion  de  l'idée  et 
s'intéresse  à  militer  pour  le  mouvement.  Figure  de 
premier  plan,  certains  le  voient  même  à  la  tête  du 
«  grand  œuvre  »  et  le  sondent  ou  même  le  pressent 
de  se  préparer  à  en  assumer  la  direction.  Il  rencontre 
José  Marti  lors  d'une  des  visites  de  celui-ci  au  Cap 
haïtien,  en  1893,  et  c'est,  semble-t-il,  le  coup  de 
foudre  réciproque.  Firmin  écrit  :  «  En  1893,  j 'eus 
l'occasion  de  conférer,  au  Cap  haïtien,  avec 
l'incomparable  José  Marti.  Le  grand  patriote 
auquel  Cuba  reconnaissante  a  décerné  le  titre 
d'apôtre,  se  présenta  au  nom  du  Dr,  Betances,  qui 
lui  avait  recommandé  de  me  voir.  Nous 
éprouvâmes,  l'un  pour  l'autre,  une  irrésistible 
sympathie.  Mis  au  courant  de  l'entreprise 
audacieuse  que  cet  homme  éloquent,  instruit, 
inspiré,  d'une  largeur  d'esprit  peu  commune,  aussi 
convaincu  que  tenace,  fomentait,  préparait  et 
préconisait  avec  un  zèle  d'illuminé  et  un 
dévouement  apostolique,  je  fis  ce  que  je  devais  au 
nom  d'une  cause  sainte  entre  toutes  ».  De  son  coté, 
Marti  au  lendemain  de  l'entretien  entre  les  deux 
nouveaux  amis,  écrit  à  Sotero  Figueroa  «  Hier  j 'ai 
parlé  de  vous  avec  un  Haïtien  extraordinaire  que 
j'ai  connu  par  Betances  et  Patria,  avec  Anténor 
Firmin  ».  Mais  dans  sa  réponse  au  dominicain  F. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  187 


Carvajal  en  1907,  comme  déjà  dans  sa  conversation 
au  Cap  haïtien,  en  1893  avec  José  Marti,  tout  en 
exaltant  ce  «  magnifique  idéal  »  de  la  Confédération 
Antillaise,  et  en  se  faisant  son  avocat  de  principe  et 
de  fait,  Firmin  avait  l'honnêteté  de  ne  pas  cacher  ses 
réserves  et  ses  doutes  quant  aux  possibilités 
pratiques  de  réalisation  dans  un  temps  prévisible.  Il 
continuera  d'éprouver  et  d'afficher  avec  les  tenants 
du  mouvement  «  une  affinité  de  vues  et 
d'aspirations  »  et,  peu  avant  sa  mort,  il  écrira 
encore  :  «  le  rêve  de  la  Confédération  des  Antilles 
est  resté  toujours  vivace  en  un  coin  de  mon 
cerveau  » 

A  cet  individu  hors  série,  qui  a  brigué  la 
présidence  de  son  pays  pour  inaugurer  les  chantiers 
de  la  modernisation,  les  politiciens  «  habiles  »  ont 
préféré  à  deux  reprises,  enr J.902  et  en  19T0IL_un} 
militaire  ignorant,  la  première  fois  le  général  Nord-  j 
Alexis  et  la  deuxième  fois    le  général  Antoine! 
Simon,  consacrant  ainsi,  une  fois  de  plus,  «la) 
déroute  de  l'intelligence  ».Mais  par  quoi  ?  La  forcej 
militaire,  c'est-à-dire  ce  que  Marcellin  appelait 
«  l'indicateur  »  à  trouver  généralement  dans  un 
«  général  victorieux  ».  Et  voici  que  Firmin  a  tenté  le 
recours  aux  armes  en  improvisant  de  participer  à  la 
guerre  civile  et  en  échouant  à  être  «  le  général 
victorieux  ».  Ce  n'est  pas  faute  d'avoir  essayé.  Mais 
combien  ne  lui  ont-ils  pas  jeté  la  première  pierre 
précisément  pour  cela?  Y  a-t-il  eu  un  penchant 
chez  Firmin  à  ne  pas  exclure  la  manière  forte,  après 
tout,    devant    les    exemples    d' autrui    qui  lui 
répugnaient  ?  Le  réalisme  de  l'ingénu  n'était-il  pas 
tentant?  J'ai  des  fois  entendu  Me  Edgar  Pierre- 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  188 

Louis,  deux  fois  mon  oncle  pour  avoir  épousé 
successivement  deux  Manigat,  neveu  et  secrétaire  et 
détenteur  des  papiers  de  Firmin,  se  poser  la  question 
et  Tante  Alide  Manigat,  la  seconde,  hochait  la  tête, 
lors  des  soirs  de  parties  quotidiennes  et  tranquilles 
de  bésigue  dans  leur  résidence  de  la  colline  du  Bel 
Air  au  Cap,  lors  que  nous  y  allions  en  villégiature. 
Les  vieux  avaient  l'expertise  du  jeu  en  des  rires 
entendus  et  d'éclat,  quand  l'un  ou  l'autre  marquait 
un  «  250  »  et  gagnait  en  se  mémorant  d'autres 
combats  sur  d'autres  champs  de  bataille.  Il  y  a 
d'ailleurs  dans  la  vie  de  Firmin  deux  épisodes 
significatifs.  Le  premier  raconte  comment  Firmin  et 
Solon  Ménos,  deux  intellectuels  éminents  et  connus 
pour  tels,  ont  été  nommés  comme  ministres,  l'un 
des  finances  (notre  Firmin)  et  l'autre,  des  relations 
extérieures  (Ménos)  sous  le  gouvernement  de 
Tirésias  S.  Sam.  Mais  voici  que  l'arrêté  formant  le 
cabinet  ministériel  stipule  que  le  citoyen  Solon 
Ménos  est  nommé.... puis  que  le  général  Firmin  est 
nommé.... C'est  que  Firmin  avait  déjà,  sur  Ménos, 
la  notoriété  d'une  réputation  de  présidentiable  !  Le 
second  a  trait  à  un  fait  dont  l'authenticité  a  été 
affirmée  mais....  ?  Firmin,  nommé  à  Paris,  se  serait 
fait  faire  un  costume  de  ...  «  général  »,  et  que  le 
tailleur  aurait  vendu  la  mèche  !  Ce  dernier  pourrait- 
il  avoir  confondu  le  costume  de  chef  militaire  avec 
celui  de  diplomate  à  cause  de  quelque  ressemblance 
de  type  «  fleurdelisé  »  existant  effectivement  en 
apparence  et  en  style  entre  l'uniforme  de  l'un  et  la 
tenue  de  l'autre  ?  Ou  c'est  une  galéjade  au  compte 
du  scrupuleux    Firmin  qui  aurait  eu  bon  dos  ! 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  189 

L'humour  ne  perd  jamais  ses  droits  en  matière  de 
diplomates  et  de  diplomatie  ! 

Mais  Firmin  avait  laissé,  avant  de  mourir, 
ces  quelques  mots  à  méditer,  ultissima  verba, 
prophétie  désabusée  pour  qui  connaît  la  suite,  (et 
ceci  est  écrit  en  Juillet  1911,  tout  en  étant  encore  un 
sujet  d'actualité  maintenant  en  2009!).  Il  faut 
comprendre  Haïti  par  son  passé  avec  ses  constantes 
et  ses  retours  de  cycles,  non  en  l'escamotant  ou  en 
le  niantr4nais  en  cherchant  ce  qui  a  quand  même 
changé.|A  des  moments  de  sa  carrière,  Firmin  a  fait 
des  erreurs,  essuyé  des  échecs,  s'est  montré  injuste 
à  l'excès  contre  les  principes  même  qu'il  arborait 
dans  sa  sincérité,  et  payé  pour  son  incompréhension 
faite  de  tant  d'angélisme  («  l'effort  dans  le  mal  », 
disait  l'homme  meurtri  d'un  adversaire  connu  et  en 
position),  mais  Firmin  était  sans  doute  un  patriote 
intègre  et  modernisateur  capable  de  diriger,  en  chef 
progressiste  au  point  que  ses  adversaires  l'ont 
condamné  pour  être  trop  au-dessus  du  commun,  et 
trop  élevé  pour  gouverner  ce  pays  :  Il  leur  fallait 
sans  doute,  eux,  continuer  à  nager  dans  la 
médiocrité  ambiante.)  «  Homme,  je  puis  disparaître, 
sans  voir  poindre  à  l'horizon  V aurore  d'un  jour 
meilleur.  Cependant  même  après  ma  mort,  il 
faudra  de  deux  choses  l 'une  :  ou  Haïti  passe  sous 
une  domination  étrangère,  ou  elle  adopte 
résolument  les  principes  au  nom  desquels  j'ai 
toujours  lutté  et  combattu.  Car  au  XXème  siècle, 
dans  l 'hémisphère  occidental,  aucun  peuple  ne  peut 
vivre  indéfiniment  sous  la  tyrannie,  dans  l 'injustice, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  190 

l'ignorance  et  la  misère».  Paroles  de  Firmin, 
chapeau  bas  ! 

D-  Les  morsures  de  la  modernisation 
dans  la  conjoncture  fin  de  siècle  (19ème)-début 
de  siècle  (20ème) 

Le  problème  de  la  modernisation  a  donc 
bien  été  posé  dans  la  conjoncture  fin  de  siècle 
(19ème)-  début  de  siècle  (20ème)  qui  a  vu  se 
matérialiser  quelques  efforts  ,  essais  et  entreprises 
de  modernisation  :  premiers  projets  multisectoriels 
salomoniens  déjà  présentés,  y  compris  les  premiers 
contrats  de  chemins  de  fer  ;  travaux 
d'infrastructures  d'Hyppolite,  «  le  président  de  fer 
(despote)  et  du  fer  (ponts,  wharfs  et  constructions 
métalliques)  ;  première  usine  à  glace  du  pays 
(1895)  ;  fonctionnement  de  l'école  d'architecture  (et 
de  travaux  publics)  d'Haïti  dont  le  premier 
architecte  sort  diplômé  en  1896,  ;placement  au 
premier  rang  pour  l'étude  de  la  médecine  tropicale  , 
de  la  jeune  école  haïtienne  dirigée  par  le  Dr  Léon 
Audain,  dans  le  journal  parisien  «  L'illustration  »  ; 
inauguration  du  cinéma  en  Haïti  par  la  Compagnie 
Internationale  du  Cinématographe  Lumière  (1899)  ; 
premiers  «  surveys  »  topographiques  modernes 
d'Haïti  avec  la  carte  de  l'allemand  L.G  Tippenhaer 
et  de  l'américain  Charles  Young  (  début  1900)  ; 
recommandations  de  réformes  profondes  pour  la 
modernisation  de  l'enseignement  public  par  le 
congrès  des  professeurs  de  l'enseignement 
secondaire  (1904)  ;  installation  et  fonctionnement 
des    chemins   de    fer   (1905)  ;    distribution  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  191 

l'électricité  (1905)  ;  service  de  tramways  urbains  ; 
modernisation  portuaire  ;  projet  de  raffinerie  de 
pétrole  (1906)  et  d'établissement  de  minoteries 
(1910)  ;  service  du  téléphone  (  à  la  fin  de  1907,  les 
villes  principales  étaient  reliées  par  téléphone)  ; 
première  école  d'agriculture  avec  ferme 
expérimentale  à  Turgeau  (1907)  ;  ouverture  par 
l'institution  Saint  louis  de  Gonzague,  de  la  première 
Ecole  de  Commerce  d'Haïti  (1908)  ;  inauguration 
des  travaux  de  «  The  Gonâve  Island 
Développement  Company  »  pour  l'exploitation  des 
ressources  de  l'île  de  la  Gonâve  (1908)  ; 
prospection  de  la  «  United  Fruit  »  en  Haïti  (1908)  ; 
etc.  Double  symbole  :  la  première  voiture 
automobile  est  introduite  en  Haïti  vers  191 1-1912  et 
c'est  celle  du  ministre  américain  Furniss. 

Mais  tout  ceci  n'a  pas  pu  finalement 
embrayer  sur  un  processus  cumulatif  stable, 
continu,  et  global.  On  a  eu  soit  des  tentatives 
avortées,  soit  des  performances  sans  lendemain,  soit 
des  enclaves  sans  puissance  d'ébranlement  sur 
l'ensemble  économico-social.  Elles  n'ont  pas  joué 
le  rôle  attendu  de  locomotive,  faute  sans  doute 
d'application  d'un  projet  gouvernemental  global, 
puisque  ceux  qui  en  avaient  un,  ont  été 
systématiquement  écartés  du  pouvoir,  par  suite  d'un 
mauvais  choix  délibéré  imposé  par  les  défenseurs 
habiles  du  statu  quo. 

Et  pourtant,  Haïti  possédait  alors  pour 
mettre  la  modernisation  à  son  agenda,  une 
intelligentsia  et  une  équipe  dirigeante  de  valeur, 
comme  on  a  pu  le  voir  à  travers  les  chefs  de  file 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  192 

déjà  présentés.  Mais  l'échantillonnage  était  encore 
plus  large  et  impressionnant.  Premier  moment  : 
1870-1890.  C'est  Dantès  Bellegarde  qui  s'exclame, 
en  donnant  une  liste  d'ailleurs  incomplète 
«  d 'hommes  remarquables  par  leur  culture,  leurs 
expériences  des  affaires  et  leur  intégrité.  Jamais 
auparavant,  Haïti  n'avait  présenté  une  si  belle 
galerie  :  Salomon,  Boyer-Bazelais,  Edmond  Paul, 
Demesvar  Delorme,  Armand  Thoby,  Turenne 
Carrié,  Louis  Audain,  Hannibal  Price,  Camille 
Bruno,  Jean-Baptiste  Dehoux,  François  et 
Guillaume  Manigat,  Victorin  Plésance,  Mathurin 
Lys,  Roche  Grellier.  Par  leurs  coopérations,  ces 
hommes  auraient  pu  assurer  la  prospérité  et  la 
dignité  de  leur  pays.  » 

Deuxième  moment  :  en  1 892,  un  groupe 
d'intellectuels  fonda  la  «  Société  Haïtienne  de 
Législation  ».  Il  s'agissait  de  Stephen  Preston,  J.N 
Léger,  Georges  Sylvain,  Solon  Ménos,  Frédéric 
Marcellin,  Justin  Lhérisson,  Justin  Dévot,  Léger  et 
Luxembourg  Cauvin,  Louis  Borno,  Emmanuel 
Ethéart,  Auguste  Bonamy,  Cadet  Jérémie,  Léon 
Laleau  etc.,  et  tout  intellectuel  digne  de  ce  nom 
tenait  à  participer  à  ces  débats  et  son  organe  «  La 
Revue  de  la  Société  de  la  Législation  »  publiait  les 
études  et  communications  dues  aux  plus  belles 
plumes  de  la  République  haïtienne  des  lettres  et  des 
sciences,  car  il  ne  s'agissait  pas  seulement  de 
travaux  juridiques  mais  de  toutes  réflexions  sur  les 
problèmes  nationaux.  Son  objectif  était  ambitieux  : 
rien  moins  que  «  /  'introduction  de  la  civilisation  sur 
cette  terre»  d'Haïti.  Dantès  Bellegarde  voit  en  elle 
«  une  véritable  «  Académie  des  sciences  politiques 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  193 


et  sociales  »,  dont  les  séances  attiraient  un  public 
d'élite. 

Troisième  moment  :  le  premier  centenaire  de 
l'indépendance  nationale  (1904).  C'est  la  génération 
de  l'examen  de  conscience,  avec  Rosalvo  Bobo, 
Justin  Dévot,  Frédéric  Marcellin,  Alcius  Charmant 
dont  le  titre  du  livre  annonce  la  problématique  : 
«  Haïti  Vivra-t-elle  ?  »,  mais  aussi  Sténio  Vincent, 
Michel  Oreste,  Pauléus  Sannon. 

Quatrième  moment:  1908-  1912.  Le  Débat 
culturel  oppose  les  partisans  de  la  culture  française 
(le  maintien  de  l'appartenance  latine)  et  ceux  de  la 
culture  anglo-saxonne  (l'adoption  du  modèle 
américain)  :  Anténor  Firmin,  Georges  Sylvain, 
Fleury  Féquière,  Auguste  Magloire,  Frédéric  Burr- 
Reynaud,  le  Dr  Nemours  Auguste,  Dr  Léon  Audain, 
Déjoie  Laroche,  Windsor  et  Dantès  Bellegarde  qui 
participèrent  aux  débats,  mais  aussi  Seymour 
Pradel,  Constantin  Mayard,  J-C  Dorsainvil, 
Massillon  Coicou,  Jean  Price  Mars  ,  Charles 
Moravia,  Félix  Magloire,  Edmond  Lespinasse, 
Antoine  Pierre-Paul  etc. 

Ainsi,  alors  que  s'établissait  l'hégémonie 
économique  et  financière  des  USA  en  Haïti  (Les 
premiers  investissements  américains  sérieux  datent 
de  1905  et  des  années  suivantes),  et  que  se  préparait 
l'hégémonie  politique  par  l'intervention  militaire  de 
1915,  un  nouveau  pôle  culturel  américain 
apparaissait  à  l'horizon,  illustrant  une  fine  remarque 
de  Lucien  Febvre  citant  Michelet  dans  la  leçon  de 
celui-ci  en  1834  :  «  En  histoire,  c  'est  comme  dans  le 
roman  de  Sterne  :  ce  qui  se  faisait  dans  le  salon  se 
faisait  à  la  cuisine  »,  et  Febvre  de  commenter  : 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  194 

«  Michelet  avait  une  nette  conscience  des  liens  qui 
unissent  les  diverses  activités  de  l'homme  et  avait 
l'idée  d'un  climat  commun».  C'est  ce  que  j'ai 
appelé  ailleurs  la  «  correspondance  synchrone  » 
assurant  une  dominante  unitaire  de  problématique 
ou  de  thématique  autour  de  laquelle  se  conjuguent 
les  éléments  divers  de  la  conjoncture.  Déjà  les 
données  du  problème  se  précisaient  avec  l'éventail 
des  options  :  modernisation  à  l'haïtienne  ?  Ou 
modernisation  à  la  française  ?  Ou  modernisation  à 
l'américaine  ?  Aucune  en  réalité,  car  l'histoire  va 
imposer  l'option  zéro  ou  tout  comme,  avec  la 
faillite  de  la  modernisation,  laissant  finalement  la 
société  traditionnelle  en  crise  dépérir,  pourrir,  et  se 
décomposer  :  dépérissement,  pourrissement,  et 
décomposition  générale,  trois  étapes  de  la  vie  d'une 
crise... 

II-  la  Faillite  de  la  Modernisation 

A  partir  de  la  fin  du  siècle  dernier,  la  société 
traditionnelle  entre  en  crise  ouverte  :  c'est  sa  crise 
de  dépérissement  qui  va  perdurer  malgré  trois  essais 
de  modernisation  auxquels  elle  survit  de  1915  à 
1982,  pour  déboucher  sur  sa  crise  de  décomposition 
générale  de  1982  à  nos  jours. 

A.-  L'entrée  en  crise  de  la  société 
traditionnelle  avec  l'échec  concomitant  du 
démarrage  du  processus  de  modernisation  (1896- 
1915). 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  195 

Au  lieu  de  la  multiplication  et  de  la  mise  en 
synergie  des  initiatives  nouvelles  qui  devaient 
rendre  moins  restreint  le  marché  du  travail,  plus 
rapide  le  pouls  économique,  plus  active  la 
circulation  des  gens  et  des  marchandises,  plus 
justes  les  structures  sociales,  plus  stable  la  vie 
politique  et  plus  rassurantes  les  perspectives 
d'avenir,  l'ancienne  Haïti  se  trouva  confrontée,  sans 
réponse  suffisamment  dynamique  et  adéquate,  à  son 
urgent  besoin  de  modernisation  et  dans  ses 
structures  profondes  en  tant  que  système,  à  la  crise 
générale  de  sa  société  traditionnelle  :  crise  agraire  et 
agro-alimentaire,  crise  de  l'organisation  de  l'espace 
national  non  maîtrisé  et  non  intégré,  crise  des 
exportations,  crise  psychologique  et  morale,  et 
crise  politique.  On  ne  peut  ici  qu'attester  l'existence 
de  chacune  de  ces  crises  par  un  petit  médaillon 
signalétique. 

La  crise  est  agraire  et  agro-alimentaire  en 

tenant  compte  de  sa  dimension  démographique.  On 
a  vu  comment,  au  sortir  des  guerres 
d'indépendance,  les  revendications  de  la  base 
avaient  amené  à  morceler  les  grandes  plantations  de 
l'époque  coloniale  pour  donner  naissance  à  une 
authentique  paysannerie  propriétaire.  Mais 
l'application  du  Code  Napoléon,  de  génération  en 
génération,  eut  pour  effet  de  diviser  l'héritage 
foncier  rural  entre  les  descendants  à  chaque 
disparition  parentale,  si  bien  qu'à  la  fin  du  siècle 
dernier,  la  petite  propriété  paysanne  était  le  trait 
dominant  du  faciès  rural,  surtout  dans  les  mornes 
(c'est-à-dire  dans  les  4/5èmes  du  pays),  et  on 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  196 

inaugurait  la  marche  vers  la  micro-propriété 
dominante  en  cette  fin  du  20ème  siècle.  Or,  la 
population  d'Haïti,  estimée  à  650.000  habitants  en 
1804  et  à  880.000  en  1824,  dépasse  les  2  millions 
en  1914.  Ainsi  l'unité  moyenne  de  l'assiette  agraire 
(environ  lha  20)  et  les  structures  qui  associaient  des 
modes  de  travail  libre  (la  culture  individuelle  du 
lopin),  des  modes  de  travail  associatif  (la 
«  koumbite  »,  forme  traditionnelle  de  coopératives) 
et  de  survivances  para-féodales  (les  «  de  moitié  », 
forme  de  métayage)  se  révèlent  incapables  de 
satisfaire  les  besoins  d'une  population  en  pleine 
croissance  démographique.  L'aboutissement  de 
cette  succession  d'héritiers  à  chaque  génération 
nouvelle  est  la  crise  de  la  propriété  des  moyens  de 
production  et  l'incapacité  pour  le  monde  du  modèle 
autonome  de  se  supporter  lui-même.  Au  début  du 
XXème  siècle,  la  pression  des  hommes  est  trop 
forte  sur  la  terre,  et  le  coût  de  l'homme  ne  peut  plus 
être  assuré.  L'inadéquation  ressources-population 
s'installe  et  s'aggrave. 

C'est  en  même  temps  la  crise  de 
V organisation  de  V espace  national  non  maîtrisé  et 
non  intégré.  Du  fait  d'un  déficit  technologique  : 
l'absence  d'un  réseau  de  routes  reliant  la  capitale 
aux  villes  principales  se  faisait  sentir  «  depuis 
Mathusalem  »,  il  n'y  a  pas  de  route  carrossable  pour 
aller  de  Port-au-Prince  au  Cap,  seconde  ville  du 
pays.  On  y  va  à  pied  (l'armée  des  fantassins),  ou  à 
cheval  par  étapes,  mais  les  officiels  du 
gouvernement,  les  hommes  d'affaires,  les  membres 
de  l'oligarchie  sociale  et  tous  ceux  qui  peuvent  se  le 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  197 

permettre  y  vont  par  mer,  sur  les  bateaux  à  vapeur 
de  la  compagnie  haïtienne  de  cabotage  Rivière,  qui 
relie  les  différents  ports  du  littoral  haïtien. 
L'absence  de  routes  entre  Port-au-Prince  et  Jacmel 
explique  que  des  jacméliens  aisés  connaissent  Paris 
et  l'Europe  grâce  aux  bateaux  réguliers  de  la  Royal 
Mail  qui,  de  leur  port,  dernière  escale  haïtienne, 
entreprennent  le  voyage  transatlantique,  mais  n'ont 
jamais  mis  les  pieds  à  la  capitale  de  leur  pays.  Les 
ports  ouverts  au  commerce  extérieur  animent  une 
vie  régionale  qui  est  dominée  par  les  négociants- 
consignataires,  leur  «  bord  de  mer  »,  par  leur  élite 
sociale  et  intellectuelle  urbaine,  jusqu'à  avoir  leurs 
propres  journaux  (Bainet,  un  moment,  a  eu  son 
organe  de  presse).  Cet  isolement  relatif  de  la 
capitale  a,  en  effet,  favorisé  la  vie  régionale  et 
développé  un  régionalisme  qui  avait  tendance  à  5e 
définir  en  s'opposant,  notamment  sur  le  plan 
politique  où  la  bataille  pour  la  présidence  prenait 
souvent  l'allure  d'une  rivalité  entre  régions.  Le 
Nord  avait  ses  champions,  le  Sud  les  siens, 
l'Artibonite  n'était  pas  en  reste,  la  Grande  Anse 
avait  réputation  d'avoir  son  écurie,  que  les  Nippes 
contestaient,  tandis  que  Jacmel  était  fière  de  mener 
ceux  qu'elle  considérait  comme  les  meilleurs  à 
briguer  la  présidence  ou  boudait  tous  les  autres  s'il 
le  fallait.  Et  surtout  cette  relative  autonomie 
favorisait  l'émergence  de  «  généraux-barons  », 
maîtres  de  leurs  fiefs  régionaux  tel  un  Nord-Alexis 
dans  le  Nord,  un  Jean- Jumeau  dans  l'Artibonite,  un 
Antoine  Simon  dans  le  Sud  etc.  un  Fontanges 
Chevalier  à  Jérémie,  un  Mérisier  Jeannis  à  Jacmel 
socialement  différent  des  Chicoye.  Il  n'y  avait  donc 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  198 

ni  marché  économique  intégré,  ni  marché  politique 
unifié  au  point  de  vue  de  l'aménagement  du 
territoire,  facilement  dislocable  aussitôt  que  les 
fusibles  du  système  sautaient,  ce  qui  arrivait 
évidemment  en  cette  période  de  crise  générale. 

C'est  aussi  la  crise  des  exportations 
haïtiennes.  Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  noter  cette 
singularité  que  les  exportations  haïtiennes  furent 
victimes  du  progrès  scientifico-technique  européen. 
En  effet,  par  exemple,  le  bois  de  campêche  et 
l'indigo,  qui  figuraient  au  tableau  des  exportations 
haïtiennes  ont  disparu  du  grand  commerce 
international  avec  les  avancées  des  laboratoires 
européens  (allemands  surtout)  dans  la  fabrication 
des  colorants  artificiels  ou  synthétiques.  Or,  le  bois 
de  campêche  était  le  second  produit  d'exportation 
du  pays  après  le  café.  Mais  il  faut  dire  que  la 
production  haïtienne  elle-même  a  baissé  en  termes 
relatifs  aussi  bien  qu'en  termes  absolus.  Prenons  le 
café,  principal  produit  d'exportation  du  pays,  et 
utilisons  les  statistiques  des  auteurs  haitiens  du 
début  de  notre  siècle.  En  1863,  nous  avons  exporté 
71.712.234  livres  de  café.  La  moyenne  annuelle  de 
la  décennie  1899-1909  n'est  plus  que  de  62.028.628 
livres.  Dans  le  même  laps  de  temps,  Porto-Rico,  qui 
a  abandonne  le  café  pour  le  sucre  et  le  tabac,  double 
quand  même  sa  production.  Le  Venezuela  quintuple 
la  sienne.  Le  Costa-Rica  et  le  Brésil  ont  presque 
sextuplé  la  leur.  D'après  les  «  Statistical  Abstract  » 
publiés  par  le  Département  du  commerce  américain, 
la  valeur  des  exportations  haïtiennes  en  1913, 
comparée  à  celles  des  Antilles  sous  influence 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  199 


américaine  s'exprimait  dans  le  tableau  suivant,  qui 
se  passe  de  commentaires  : 


Total  per  capita 

Cuba  165.207.000 

Puerto  Rico  48.597.000 

RépDom  10.470.000 

Haïti  11.316.000 


$  63.54 
$  40.50 
$  15.00 
$  05.66 


Pour  en  revenir  à  l'exportation  caféière  pour 
sa  valeur  parlante  quant  aux  réalités  économiques 
du  pays,  puisque  principale  denrée  d'exportation  et 
pivôt  des  finances  du  pays,  la  courbe  de  l'évolution 
de  la  moyenne  annuelle  des  exportations  de  café  par 
tête  d'habitant  en  dizaine  de  livres,  de  1804  a  1914, 
indique  que  l'optimum  démographique  a  été  atteint 
puis  dépassé  au  cours  des  dernières  années  du  siècle 
passé,  même  en  tenant  compte  d'une  éventuelle 
augmentation  de  l' auto-consommation  caféière  du 
début  à  la  fin  du  siècle. 


— I  1  1  1  1  1  1  1  T" 

1804  1815  1825  1835  1845  1855  1865  1875  1885  1B95  1905 

jfaaU   1824   1834   1844   1854   1864    1874   1884   1894   1904  1914 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  200 

Il  est  à  noter  que  le  chiffre  des  exportations  de  café 
par  habitant  descend  pour  la  première  fois  au  cours 
de  la  décennie  1885-1894  (38  lbs),  au-dessous  du 
chiffre  de  la  première  décennie  après 
l'indépendance  nationale  1804-1814  (40  lbs)  et 
s'installe  en-dessous  au  cours  des  décennies 
suivantes  (34  lbs).  J'ai  interprété  ce  fait  comme 
l'expression  de  l'incapacité  manifeste  et  définitive 
du  système  traditionnel  de  répondre  à 
l'accroissement  démographique  par  une  exportation 
accrue.  C'est  la  crise  structurelle  de  l'économie 
traditionnelle.  Elle  est  d'autant  plus 
spectaculairement  «  révélée  »  (comme  une  photo  est 
«  révélée  »  par  la  solution  appropriée),  que  le  cours 
du  café  s'effondre  sur  le  marché  européen  au  même 
moment. 

Le  prix  de  100  livres  de  notre  principale 
denrée  d'exportation  passa  de  100  francs  en  1890  à 
86  francs  en  1896,  pour  chuter  à  une  moyenne  de  37 
francs  en  1899  ! 

Selon  un  témoignage  du  Dr  Solon  Ménos 
(plusieurs  fois  ministre  des  finances  et/  ou  des 
relations  extérieures),  cité  par  Benoit  Brennus 
Joachim,  «  la  crise  économique,  croissant  chaque 
jour  en  intensité,  accumulait  d'innombrables  ruines 
sur  tous  les  points  du  territoire  ». 

La  crise  est  financière.  Contentons-nous 
d'en  citer  quelques  indicatifs.  Au  chapitre  des 
investissements  étrangers,  le  plus  important 
investisseur  dans  la  production  de  1905  à  1914, 
c'est  les  Etats-Unis  d'Amérique.  Mais  le  capital 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  201 


américain  ne  s'est  pas  précipité,  loin  de  là,  vers 
Haïti.  Un  certain  intérêt,  oui,  à  défaut  d'un  intérêt 
certain.  Cependant  le  Département  d'Etat  lui-même 
était  impressionné  par  l'importance  des 
investisseurs  eux-mêmes.  Parmi  ceux-là,  pas  moins 
que  le  groupe  Mellon,  la  Banque  Morgan  et  la 
National  City  Bank  par  exemple,  mais  de  ceux-ci  un 
montant  nettement  inférieur  aux  besoins  et  aux 
espérances.  Qu'on  en  juge  par  le  tableau  suivant  des 
investissements  comparés  c}es  américains  dans  la 
région  en  1914  : 
Amérique  Latine  en  général 

1.700.000.000$ 

Mexico  800.000.000  $ 


Fidèle  à  une  politique  dont  la  facilité  n'avait 
d'égale  que  son  faible  rendement,  les 
gouvernements  haitiens  avaient  recours  à  l'emprunt. 
Emprunts  extérieurs  consécutifs  à  celui  de  1896,  à 
la  suite  duquel  des  malversations  et  magouilles 
financières  impliqueront  le  haut  personnel  politique 
du  gouvernement  de  Tirésias  S.  Sam  (1896-1902) 
et  le  haut  personnel  dirigeant  étranger  de  la  Banque 
Nationale  dans  le  scandale  et  le  procès  de 
«l'Affaire  dite  de  la  Consolidation)),  sous  le 
gouvernement  intransigeant  de  Nord-Alexis  en 
1904.  Suivra  l'emprunt  de  1910,  qui  fait  partie  de  ce 
que  Gusti-Klara  Gaillard  appelle  «  la  spirale  des 
emprunts  extérieurs  »,  et  qui,  en  tout  cas,  fait  partie, 
pour  sûr,  de  l'engrenage  des  emprunts  extérieurs  qui 


Cuba 
Haïti 


220.000.000  $ 
4.000.000  $ 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  202 

va  faire  patauger  l'état  haïtien  dans  l'impuissance, 
face  à  la  problématique  «  dette  extérieure, 
souveraineté  et  développement  ».  Emprunts 
intérieurs  ruineux  pour  l'Etat,  mais  expédients 
disponibles  dans  lesquels  chacun  se  sucrait  et 
sucrait  ses  parents  et  amis  pour  se  les  attacher 
encore  mieux  par  les  dividendes  du  clientélisme 
(intérêts  à  un  taux  élevé,  courtes  échéances, 
courtages  mirobolants,  commissions  juteuses, 
agiotages  lucratifs,  consolidations  et  refontes 
enrichissantes,  rachats  avantageux,  etc.).  La 
corruption  était  intégrée  au  système  comme  une  de 
ses  conditions  de  fonctionnement,  corruption 
structurelle  dirions-nous,  surtout  à  partir  de  Florvil 
Hyppolite  (1891-1896)  qui,  rapporte  le  ministre  de 
France,  «  plus  qu  'aucun  de  ses  prédécesseurs,  aura 
puisé  dans  les  caisses  de  l'Etat  pour 
l'enrichissement  de  ses  proches  et  pour 
l 'accroissement  de  sa  fortune  personnelle.  Son  pays 
est  à  la  vérité  le  théâtre  habituel  de  spéculations 
éhontées,  et  la  corruption  s'y  étale  au  grand 
jour  ...Jamais,  les  mœurs  gouvernementales  ne 
furent  dans  un  tel  état  de  décomposition  ».  Même 
son  de  cloche  chez  le  ministre  d'Espagne  à  Port-au- 
Prince,  qui  écrit  à  son  gouvernement  :  «  L 'absence 
des  principes  moraux  dans  le  domaine  administratif 
a  atteint  maintenant  son  point  culminant.  Personne 
ici,  véritablement  personne,  que  ce  soit  parmi  les 
grands  ou  les  petits,  n'éprouve  de  honte  à  voler 
l'Etat».  Parmi  les  innombrables  documents  qu'il  a 
eu  la  patience  bénédictine  d'exhumer,  Roger 
Gaillard  raconte  qu'interpellant  le  cabinet 
ministériel  sous  Tirésias  Simon  Sam,  le  député 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  203 


Sudre  Dartiguenave  emploie  cette  métaphore  «  la 
crise  financière  nous  met  en  face  d'un  volcan  ;  si 
nous  n'en  surveillons  le  four,  nous  risquons  tous 
d'être  brûlés  ».  En  réponse,  le  ministre  des  finances 
interpellé  ne  nie  pas  la  gravité  sans  précédent  de  la 
crise  financière  :  «  Je  ne  suis  pas  optimiste.  Je  suis 
entré  dans  la  profondeur  du  souffre  ».  Déjà  l'année 
d'avant,  il  avait  averti  en  termes  crus  :  «  Moi, 
ministre  des  finances,  je  vous  déclare  qu'il  n'y  a 
rien  ;  je  n  'ai  pas  d'argent  pour  payer  ».  Voila  qui 
était  net  et  clair.  Je  me  souviens  avoir  lu  quelque 
part  que  Leroy-Beaulieu,  l'un  des  maîtres  à  penser 
de  l'Université  française  et  du  monde  politique 
parisien  d'alors,  consulté  sur  ce  qu'on  devait  faire 
pour  sauver  Haïti,  eut  à  répondre,  en  soupirant,  par 
la  boutade  :  «  Faites  moins  de  courtage  et  vous 
aurez  le  plus  excellent  pays  de  la  terre  ». 

A  la  longue,  le  crédit  de  l'Etat  en  sortait 
ruiné  :  c'est  chose  faite  au  début  de  notre  siècle.  On 
connaît  l'affaire  de  la  rapide  et  devenue  légendaire 
dévaluation  des  bons  émis  sous  le  président 
Davilmar  Théodore  et  que  la  malignité  populaire  a 
appelés  «  les  bonda  »  (en  créole,  le  «  derrière  »  ou 
«  cul  »  se  dit  «  bonda  »). 

Dette  extérieure  et  dette  intérieure  flottante, 
tel  était  le  nom  de  l'hypothèque  qui  grevait 
lourdement  les  finances  d'Haïti  à  la  veille  de  la 
première  guerre  mondiale  de  1914.  Dans  un  tel 
contexte  et  du  fait  du  recours  fréquent,  tentation 
facile,  à  la  planche  à  billets,  le  taux  de  la  gourde  par 
rapport  au  dollar  plongea  de  une  gourde  pour  un 
dollar  aux  meilleurs  jours  de  Salomon  à  plus  de  7 
gourdes  40  vers  la  fin  de  la  décennie  1910.  Il  n'est 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  204 

pas  étonnant,  dans  ces  conditions,  que  dès  1899, 
seulement  quatre  mois  sur  douze  ont  été  payés  aux 
fonctionnaires  et  qu'en  janvier  1915,  c'était 
l'annonce  officielle  de  la  cessation  de  paiement  sur 
nos  obligations  vis-à-vis  de  l'extérieur.  Ce  serait 
résoudre  «  la  quadrature  du  cercle  »  de  trouver,  dans 
de  pareille  conditions,  de  quoi  assurer  une 
allocation  quelconque  de  ressources  publiques 
capable  de  subvenir  aux  besoins  de  croissance. 

La  crise  économique  et  financière  est,  il  est 
vrai,  partiellement  exogène^  à  cause  de  l'extrême 
vulnérabilité  d'Haïti  aux  fluctuations  de  la  vie 
économique  internationale.  En  1896,  Haïti  subit 
encore  et  gravement  les  répercussions  de  la  crise 
mondiale  de  1890-1893  avec  son  cortège  de  faillites 
de  banques  (notamment  celle  des  Baring  Brothers, 
la  plus  grande  banque  privée  d'Angleterre)  partout 
en  Europe,  en  Australie  et  aux  Etats-Unis  et  de 
dépression  économique  porteuse  de  chômage 
etc.  Les  Etats-Unis,  à  eux  seuls,  comptent  en  1893 
plus  d'un  million  de  chômeurs.  Baisse  des  salaires, 
baisse  des  valeurs,  note  le  professeur  français 
Maurice  Beaumont  qui  ajoute  :  «  En  1894,  les 
placements  sûrs  ne  donnent  qu'un  intérêt  de  2.5  à 
3%,  embarras  des  finances  publiques,  la  diminution 
des  recettes  rend  malaisé  V équilibre  des  budgets. 
Les  mêmes  faits  se  vérifient  un  peu  partout.  La  crise 
ne  ménage  presqu  'aucun  état  ». 

En  tout  cas,  comme  il  fallait  s'y  attendre,  la 
dépression  mondiale  de  1890-1893  produit  un  choc 
destructeur  sur  l'économie  nationale  haïtienne  déjà 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  205 

fragile.  Entre  1895  et  1899,  le  prix  du  café  subit  un 
effondrement  de  180%.  C'est  le  désastre. 
Callisthène  Fouchard,  grand  argentier  de  la  période 
(il  détient  à  nouveau  le  portefeuille  des  finances  de 
1894  a  1896)  ne  manque  pas  d'insister  sur  ce 
caractère  exogène  de  la  crise  haïtienne.  C'est  le 
contrecoup  des  événements  extérieurs  et  non  sa 
gestion  financière  qui  est  responsable  de  cette 
crise  :  «  Les  maisons  les  plus  importantes  d'Europe 
faisant  des  affaires  avec  Haïti  ont  sombré  par  suite 
de  leur  cessation  de  paiement  :  Le  Comptoir 
d'Escompte  et  l'Union  Générale  en  France,  et,  en 
Angleterre,  la  faillite  Baring  ».  Ayant  ainsi  fait 
comprendre  que  ces  désastres  se  produisaient 
partout,  «  pourquoi  Haïti  en  serait-elle  exempte  ?  ». 
Certes,  mais  comment  peut-elle  en  sortir  ?  Et  le 
ministre  de  baisser  les  bras  devant  l'impossibilité 
des  solutions  drastiques  qu'il  faudrait  adopter  pour 
assainir  la  situation.  Impossibilité  ?  Impuissance  ! 
Le  ministre  des  finances  est  un  des  politiciens  les 
plus  avertis  du  pays,  ancien  candidat,  et  encore 
candidat,  et  futur  candidat  à  la  présidence. 

La  crise  est  sociale.  Elle  se  traduit  en  termes 
de  chômage  pour  les  dizaines  de  milliers  de  jeunes 
citadins  jetés  chaque  année  sur  le  marché  du  travail, 
sans  débouchés  réels  et  sans  formation  aucune,  pour 
les  centaines  de  milliers  de  paysans  en  surplus  rural 
avec  le  rétrécissement  de  l'unité  d'exploitation 
agricole  dans  la  stagnation  technique,  avec  des 
instruments  aratoires  (houe,  machette,  pique)  et  les 
pratiques  culturales  d'un  autre  âge.  L'impossibilité 
de  satisfaire  les  attentes  d'emploi  se  traduit  par 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  206 

l'aggravation  de  la  misère  des  masses  populaires. 
En  1896,  le  directeur  de  la  Banque  Nationale 
D'Haïti  Louis  Hartmann  écrit  :  «  la  misère  du 
peuple  est  pire  que  jamais  ».  La  même  année,  «  la 
revue-express  »,  exprimant  ses  vœux  de  fin  d'année 
et  de  nouvel  an,  confirme  :  «  la  misère  est  dans  tous 
les  foyers  ».  Dix  ans  plus  tard  leur  fera  écho  le 
rapport  du  ministre  Powell  au  State  Department  : 
«  la  plus  grande  misère  prévaut  dans  toutes  les 
grandes  villes  ».  Certains  cherchent  le  remède  dans 
l'émigration  vers  Cuba  et  la  République 
Dominicaine,  migration  saisonnière  d'abord  à 
l'époque  de  la  «  zafra  »  dans  les  champs  de  canne 
de  ces  pays  voisins,  puis  émigration  réelle  avec 
retour  seulement  possible 

à  un  âge  avancé  («  los  viejos  »).  Selon  Paul 
Douglas,  la  perte  nette  de  main  d' œuvre  a 
correspondu  à  un  prélèvement  de  50.000  émigrants 
sur  la  population  active  d'Haïti  de  1912  à  1921.  La 
«  gentry  »,  pour  parler  comme  le  journal 
L'impartial  dans  son  numéro  51  (cité  d'après 
l'utile  ouvrage  de  compilation  de  Jean  Desquiron 
intitulé  Haïti  à  la  une  tome  2)  a  beau  trouver  un 
refuge  agréable  à  Pétionville,  lieu  de  villégiature 
sélecte,  l'extension  de  la  misère,  avec  son  cortège 
de  saletés  et  de  laideurs,  est  visible  partout,  et  met 
sa  marque  sur  tout.  Sténio  Vincent,  dans  son  journal 
L'Effort,  écrit  en  1902  :  «par  tous  ses  pores,  la 
société  haïtienne  suppure  ». 

La  crise  est  psychologique  et  morale,  et 

s'exprime  non  seulement  par  un  désarroi, 
compagnon  de  l'angoisse  du  lendemain,  mais  aussi 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  207 

par  un  défaitisme  visible  dans  la  conversation  entre 
deux  travailleurs  candidats  à  l'émigration,  que  j'ai 
utilisée  ailleurs  «  il  n'y  a  rien  à  faire  ici  ». 

La  perte  de  foi  traverse  toutes  les  couches  de 
la  population  urbaine.  A  en  croire  le  ministre  de 
France,  même  les  hommes  d'affaires  étrangers 
(négociants  consignataires  et  membres  du 
«  syndicat  financier  »)  veulent  réaliser  leurs  biens  et 
quitter  le  pays  par  souci  de  sécurité  qu'ils  croyaient 
non  assurée,  et  par  perte  de  confiance  dans  l'avenir 
du  pays.  Pays  foutu,  disent  les  désabusés.  Joseph 
Justin  s'alarme  du  déclin  du  patriotisme  qu'il 
dénonce  dans  La  crise  morale  (1895).  Justin  Dévot 
est  plus  tranchant  :  «  Il  faut  à  ce  pays  un  maître 
étranger  ».  Cette  conclusion  à  laquelle  cet  homme 
de  loi  éminent  arrive  en  1914  (selon  Robert  Heinl) 
était  celle  du  député  Omar  Cavé  dont  Gaillard  nous 
rapporte  les  paroles  prophétiques  en  1896  au  sujet 
de  l'intervention  américaine  à  venir  :  En  courant  à 
la  ruine,  comme  nous  y  courrons,  dans  cinq  ou  dix 
ans,  l 'heure  fatale  aura  sonné  ».  Mais  il  y  a  mieux  : 
c'était  aussi  déjà  celle  de  Tancrède  Auguste  en 
1896,  comme  l'a  enregistré  le  chargé  d'affaires  de 
France  Pascal  : 

«J'ai  moi-même,  écrit  le  diplomate  à  la  date  du  1er 
Octobre  1896,  entendu  un  des  hommes  politiques 
les  plus  en  vue  du  pays,  M.  Tancrède  Auguste, 
dernier  ministre  de  l'intérieur  d'Hyppolite, 
s 'exprimer  à  peu  près  ainsi  :  Nous  devons 
fatalement  tomber  entre  les  mains  des  Américains  ; 
autant  s'y  résoudre  tout  de  suite.  Nous  pourrons 
peut-être  tenir  encore  une  dizaine  d'années,  mais  à 
quoi  bon  prolonger  notre  agonie  ?  » 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  208 

Cependant,  jusqu'à  la  veille  de  l'occupation 
militaire  américaine  en  1915,  la  légation  de  France 
continuait  à  diagnostiquer,  fort  justement  à  notre 
sens,  que 

«  des  observateurs  superficiels  »  pourraient 
prendre  pour  expression  d'un  «  courant  d'opinion 
sérieux  »  le  comportement  de  ceux  «  qui  font  à  la 
légation  des  Etats-Unis  une  cour  plus  ou  moins 
ouverte  ». 

Le  véritable  sentiment  national  haïtien  est  une 
force  collective  faite,  écrit-il,  d'un  «  fanatisme 
d'indépendance  »,  d'un  «  patriotisme  exaspéré  »,  et 
d'  «  un  orgueil  démesuré  ». 

La  crise,  enfin,  est  politique.  Dans  le  cas 
d'Haïti  tout  au  moins,  il  m'a  toujours  semblé  qu'on 
peut  parler  avec  Raymond  Aron  d'un  «  primat  du 
politique  ».  Le  salut  du  pays  en  effet  dépendait  de 
l'avènement  au  pouvoir  d'un  gouvernement 
compétent  et  intègre,  pour  assurer  la  modernisation 
nécessaire.  Mais  le  malheur  haïtien  a  toujours  été  la 
difficulté  d'apporter  une  réponse  positive  à  la 
question  :  comment  faire  accéder  et  maintenir  une 
telle  équipe  au  pouvoir  suprême  jalousement  gardé 
par  le  complexe  militaro-commercial  haitiano- 
étranger  ?  Alors  qu'on  s'amusait,  avec  raison  ou 
pas,  à  accuser  nos  têtes  pensantes  de 
«  moitrinarisme  »  (Louis-  Joseph  Janvier  était 
«  pédant  »,  Manigat  «  présomptueux  »,  Firmin 
«  vaniteux  »,  Demesvar  Delorme  «  suffisant  »),  en 
réalité,  le  système  condamnait  à  l'impuissance  ceux 
que  le  vieux  général-président  Nord- Alexis  appelait 
ironiquement   «  les   intellects  ».   Alors,  ceux-ci, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  209 

acculés  à  forcer  leur  passage  vers  la  présidence  du 
pays,  étaient  amenés  à  succomber  à  la  tentation  du 
recours  à  la  voie  armée  qui  n'était  pas 
nécessairement  leur  champ  d'action  privilégié 
ni  leur  méthode  opérationnelle  de  prédilection. 

Par  exemple,  Manigat  conspire  contre 
Hyppolite  à  partir  de  l'exil,  -  mais  sous  forme  d'une 
conspiration  faite  de  contacts,  de  propagation 
d'influence,  de  mots  d'ordre  passés  aux  conjurés 
avant  d'en  venir  à  la  préparation  pour  un  coup  armé 
-  et  Firmin  tente  à  deux  reprises,  on  l'a  vu, 
d'assauter  le  pouvoir  en  déclenchant  la  guerre 
civile  face  à  Nord  Alexis  puis  face  à  Antoine 
Simon,  dans  les  deux  cas  en  vain.  C'est  que  la 
politique  en  Haïti,  dans  le  cadre  du  système 
traditionnel,  est  une  prime  à  la  violence,  violence 
structurelle  (les  appareils  de  l'Etat),  violence 
individuelle  (violation  des  droits  de  l'homme), 
violence  institutionnelle,  (le  militarisme),  violence 
de  méthode,  (règlement  par  la  force  des  différends 
politiques)  et  violence  sociale  (les  «  barrières  »  et 
les  clivages  de  la  domination  oligarchique  dans  le 
système  dualiste).  Frédéric  Marcellin,  prenant  la 
parole  aux  funérailles  officielles  parisiennes  du 
ministre  d'Haïti  François  Manigat,  disait 
gravement  : 

«  La  politique  en  notre  pays  surtout,  n  'est  qu  'une 
mer  où,  à  défaut  de  naufrage,  on  navigue  dans  la 
tempête  et  l 'ouragan  ». 

Hordes  prétoriennes  de  «  cacos  »  (paysans 
armés  du  Nord)  hirsutes,  toujours  disponibles, 
généraux  du  temps  des  baïonnettes  toujours  prêts  à 
marcher  sur  la  capitale,  conspirations  ourdies  contre 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  210 

ou  à  l'ombre  du  pouvoir  établi,  paniques  urbaines 
subites  (alertes  appelées  «  couris  »  qui  sont  le 
prélude  aux  insurrections  en  entretenant  des 
ferments  d'agitation)  fermant  marchés,  boutiques, 
magazins  et  annonciatrices  de  troubles  de  l'ordre 
public,  la  mer  de  la  politique  haïtienne  est  en  effet 
agitée.  Et  navigue  bien  qui  sait  et  qui  peut. 

Un  machiavélisme  consommé,  préside  au  jeu 
d'une  intelligence  souvent  raffinée,  mais  parfois 
féroce  et  meurtrière,  des  positions  à  prendre  contre 
les  positions  acquises.  Un  Firmin  ulcéré  a  écrit  un 
livre  au  titre  significatif  :  L 'Effort  dans  le  mal .  En 
effet,  la  fertilité  d'imagination  des  Haitiens  à 
vouloir,  dire  et  faire  du  mal  à  leurs  concitoyens,  si 
elle  était  appliquée  au  bien,  aurait  fait  de  ce  pays  un 
paradis. 

J'ai  trouvé  avec  curiosité  les  pages  publiées 
chez  Pierre  Lafitte,  dans  lesquelles  Madame  la 
comtesse  de  Sesmaisons  a  évoqué  quelques 
souvenirs  de  l'époque  où  son  mari  était  le  chef  actif 
et  remuant  de  la  légation  de  France  en  Haïti.  Le 
côté  «  exotisme  haut  en  couleurs  »  mis  à  part,  la 
vieille  dame  a  cependant  fait  ressortir,  vingt  ans 
après,  deux  traits  saillants  de  la  politique  haïtienne  : 
le  militarisme  et  le  rôle  du  vodou.  Du  premier,  nous 
avons  amplement  parlé,  mais  du  second  seulement 
de  manière  oblique  et  pas  encore  en  politique.  Voici 
le  raccourci  qu'elle  présente  du  jeu  politique  : 
«  Des  circonstances  néfastes  ont  toujours  annihilé 
la  bonne  volonté  des  plus  intelligents  et  des  mieux 
intentionnés.  Obligés  de  se  défendre  contre 
d'éventuels  compétiteurs  qui  complotent  dans 
l'ombre,  de  lutter  contre  les  occultes  agissements 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  211 

des  «  papalois  »  et  des  «  manmanlois  »  auxquels 
bon  gré  mal  gré,  il  leur  faut  parfois  faire  de 
regrettables  concessions  inavouées,  de  résister  aux 
requêtes  louches  d'hommes  d'affaires  et  de 
négociants  peu  scrupuleux,  de  déjouer  d'odieuses 
intrigues  de  tous  genres,  ils  s'épuisent  en  efforts 
stériles  quand  ils  les  tentent  ». 

N'est-ce  pas  le  «  rari  nantes  »  du  Virgile  des 
Bucoliques  qui  nous  vient  à  l'esprit  :  «  Aparent  rari 
nantes  in  gutgite  vasto  »  (de  rares  naufragés  flottent 
sur  le  vaste  abime). 

De  1908  à  1915,  la  crise  politique  est  à  son 
paroxysme  et  il  n'y  a  pas  d'exutoire  à  la  poussée 
profonde  des  privations,  des  frustrations,  des 
insatisfactions,  des  récriminations  et  revendications, 
des  refoulements  et  des  ressentiments.  C'est  la 
normale  dans  la  gestion  des  affaires  par  les  mondes 
de  la  politique,  de  l'armée  et  du  haut  négoce.  Huit 
gouvernements  renversés  par  des  moyens  violents 
en  sept  ans,  c'est  à  croire  que  le  pays  est  devenu 
ingouvernable  !  Alors  on  pense  à  l'éruption 
volcanique  faisant  sauter  le  bouchon.  En  effet,  les 
réalités  haïtiennes  du  tournant  du  siècle  montrent 
que  se  constituent,  avec  la  rencontre  de  toutes  ces 
crises  sectorielles  exprimant  la  crise  générale  du 
système,  le  «  mélange  explosif  »  cher  à  l'historien 
Ernest  Labrousse.  D'  ailleurs,  à  posteriori,  il  est 
vrai  mais  avec  lucidité,  un  contemporain  perspicace, 
Charles  Kernizan,  répond  à  une  question  qu'il  a  lui- 
même  posée  : 

«  Qu  'est-ce  que  la  révolution  dite  des  cacos  sinon 
la  révolte  du  peuple  contre  ses  dirigeants 
prévaricateurs  ?  Cette  masse  si  souvent  trompée  a 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  212 

voulu  cette  fois  régler  son  compte  à  ses  dirigeants 
prévaricateurs  ?  .  Cette  masse  si  souvent  trompée  a 
voulu  cette  fois  régler  son  compte  à  ses  dirigeants  » 
et  il  compare  la  situation  d'Haïti  de  1896  à  1915  à 
la  situation  de  la  France  vers  la  fin  de  l'ancien 
régime  dans  les  années  de  la  décennie  1780s,  quand 
«  la  grande  misère  sous  Calonne  et  le  gaspillage 
des  grands  de  la  monarchie  française  ont  enfanté  la 
Révolution  ». 

Mais  Firmin,  encore  lui  et  a  priori,  avait 
averti  en  1911  : 

«  Voici  le  danger  :  Pendant  que  la  masse  glisse  sur 
la  pente  de  toutes  les  dégradations  humaines,  sa 
misère,  son  ignorance  et  son  immoralité  s 'étendent 
en  une  lave  de  malédictions,  qui  contamine  les  plus 
fiers  de  V élite,  dont  la  majeur  partie  perd 
graduellement  sinon  V intelligence,  mais  l'intégrité 
morale,  tandis  que  presque  tous  voient  la  misère 
générale  les  envelopper,  les  aplatir  et  les  rendre 
indignes  de  figurer  comme  classe  dirigeante. 
L'heure  s'approche  où  la  mesure  sera  comble,  en 
Haïti.  Alors  il  faudra  s'attendre  aux  cataclysmes 
politiques,  qui  sont  les  exutoires  naturels  de  toutes 
les  plaies  sociales,  dévoilées  ou  cachées  ». 

Ainsi,  malgré  la  compétence,  la  clairvoyance 
et  les  luttes  des  têtes  pensantes  de  la  modernisation 
à  l'haïtienne  et  en  dépit  des  efforts  méritoires  mais 
pas  assez  systématiques  et  coordonnés  des  artisans- 
pionniers  de  cette  modernisation,  le  pays  avait 
conscience  de  s'acheminer  vers  l'abime,  et  était 
impuissant  à  enrayer  cette  marche  dans  le  cadre 
d'une  société  traditionnelle  en  crise  mais  encore 
coriace.  Abîme  ?  Le  mot  est  employé  par  Auguste 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  213 


Bonamy  en  avril  1915  «  nous  sommes  au  bord  de 
l 'abîme  ».  Les  dirigeants  français  ne  sont  guère 
d'un  avis  différent  :  déjà  le  25  septembre  1908,  le 
Ministre  de  France  Carteron  voyait  l'issue  fatale 
inexorable  «  La  fatalité  historique  est  en  marche  », 
faisant  allusion  à  l'intervention  policière 
américaine  comme  issue  de  la  débâcle  haïtienne. 
«Si  rien  n'est  tenté  du  dehors,  des  graves 
catastrophes  peuvent  être  appréhendées  »,  peut-on 
lire  dans  un  rapport  de  l'ambassade  de  France  à 
Washington  à  Delcassé,  en  date  du  30  octobre  1914. 
Sténio  Vincent  avait,  à  l'avance,  donné  le  la 
concordant  en  parlant  de  «  naufrage  »,  titre  de  son 
article  dans  son  journal  L'Effort  du  8  avril  1903. 
Mais  c'est  le  président  Davilmar  Théodore  qui 
avouera,  crûment,  au  début  de  1915,  l'impossibilité 
de  tout  développement  du  pays  dans  les  contraintes 
des  conditions  régnantes.  Le  manuel  d'histoire  de  J- 
C  Dorsainvil  avec  la  collaboration  des  Frères  de 
l'Instruction  Chrétienne  a  donc  bien  raison  de 
conclure  sur  la  même  idée  devenue  le  leitmotiv  des 
contemporains  eux-mêmes  impuissants  : 
«  L 'anarchie  pressante,  généralisée  et  chaque  jour 
aggravée,  avait,  insensiblement,  mené  le  pays  au 
bord  de  l 'abîme  ». 

B.-  La  crise  de  dépérissement  de  la  société 
traditionnelle,  une  crise  jamais  surmontée  (1915- 
1982). 

On  a  vu  comment  la  société  traditionnelle 
haïtienne  est  entrée  en  crise  générale  au  cours  de  la 
conjoncture  fin  de  siècle  (19ème)-début  de  siècle 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  214 

(20ème),  crise  contre  laquelle  la  poussée  de 
modernisation  de  la  période  1870-1915  a  été 
finalement  inopérante  car,  comme  je  l'ai  montré, 
c'est  la  crise  qui  Fa  emporté,  triomphant  sur  la 
modernisation  ratée.  Cette  crise,  en  réalité,  ne  sera 
jamais  surmontée,  malgré  diverses  autres  tentatives 
de  rénovation  qui  ne  seront  pas  capables  de 
cumuler  pour  embrayer  le  pays  dans  le  processus 
continu  et  stable  de  modernisation. 

C'est  ainsi  qu'on  va  avoir,  successivement, 
l'occupation  militaire  nord-américaine  et  l'échec  du 
second  essai  de  modernisation  (1915-1934),  la 
lancée  progressiste  d'Estimé,  et  l'échec  du 
troisième  essai  de  modernisation  (1946-1963)  ;  et 
après  l'explosion  de  la  crise  résurgente  de  la  société 
traditionnelle  moribonde  en  face  de  laquelle 
François  Duvalier  opérera  son  raidissement 
fascistoide,  la  fin  de  l'illusion  Jean-Claudienne  à 
partir  de  1982  et  l'échec  du  quatrième  essai  de 
modernisation,  ce  qui  fait  sombrer  le  pays,  dans  une 
interminable  crise  de  décomposition  générale  de  la 
société  traditionnelle  (1982<1995<2006<2009). 
PL'occupation  militaire  américaine  (1915-1934) 
prévue,  crainte,  recherchée,  provoquée  semble  avoir 
quand  même  pris  de  court  et  Washington  et  Port-au- 
Prince.  Au  début,  même  après  le  débarquement  et 
l'installation  des  marines  de  l'amiral  Caperton,  les 
Haitiens  ont  cru  pouvoir  continuer  leurs  jeux 
politiciens  comme  avant  et  même  élire  un  président 
non  agréable  à  l'occupant.  Il  a  fallu  à  celui-ci 
brutalement  fermer  les  yeux  à  quelques  uns  pour 
permettre  aux  autres  d'ouvrir  les  leurs.  Le  «  maître 
étranger  »  faisait  sentir  ses  volontés  et  sa  poigne. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  215 

Mais  à  Washington  même,  cinq  jours  après  le 
débarquement,  le  Secrétaire  d'Etat  Lansing  écrivait 
au  président  Woodrow  Wilson  : 
«La  situation  en  Haïti  me  cause  détresse  et 
perplexité.  Je  ne  suis  pas  du  tout  sûr  de  ce  que  nous 
devrions  faire  ou  de  ce  que  nous  pouvons 
légalement  faire.  J'espère  qu  'il  vous  est  possible  de 
me  faire  quelques  suggestions  sur  la  ligne  d'action 
que  nous  devons  suivre  ». 

Wilson  avait  ses  idées  bien  arrêtées  sur  la 
prise  de  contrôle  complète.  Mais,  pour  le  reste,  une 
évolution  de  circonstance  et  pas  de  projet  global.  Ni 
cubanisation  (protectorat  néocolonial),  ni 
puertoricanisation  (absorption  socio-  économique 
partielle  dans  la  privation  de  souveraineté  et 
l'aliénation  culturelle),  ni  domicanisation 
(«  carnaval  financier  »)  mais  une  intervention 
d'ordre  public  (police  internationale)  sur  la 
suggestion  du  service  de  la  National  City  Bank  et  de 
ses  projets.  Big  stick  policy,  dollar  diplomacy. 
L'entreprise  de  modernisation  viendra  seulement 
comme  un  corollaire  obligé  (Noblesse  obligé),  mais 
ni  planification,  ni  volonté  de  changements 
profonds,  ni  même  un  dessein  global.  L'entreprise 
de  modernisation  viendra  surtout  comme  retombée 
de  la  responsabilité  de  la  gestion  politique.  Le 
Traité  d'occupation  opposé  aux  haitiens  mentionne 
cinq  services  :  finances,  douanes,  travaux  publics, 
santé  publique  et  gendarmerie.  Il  est  à  noter  par 
exemple,  que  l'éducation  est,  en  principe,  exclue. 
Comme  les  finances  et  les  douanes  vont  ensemble, 
cela  fait,  en  réalité,  quatre  soucis  de  l'occupant  dont 
un,  la  gendarmerie,  concerne  la  sécurité.  Autant  dire 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  216 

trois  principaux  chapitres  au  titre  d'une  prise  en 
charge  partielle  de  la  modernisation. 

C'est  évidemment  dans  le  domaine  des 
investissements  qu'on  attendait  particulièrement  les 
américains,  maintenant  qu'avec  la  présence  de  leurs 
troupes  sur  le  sol  haïtien,  la  protection  du  drapeau 
était  assurée.  Le  total  des  investissements  directs 
américains  en  Haïti  passa  de  4  millions  de  dollars 
en  1913  à  14  millions  en  1930,  chiffre 
d'augmentation  modeste.  Le  gros  de  ce  montant 
était  constitué  par  les  investissements  de 
portefeuille,  principalement  dans  la  Banque 
Nationale  d'Haïti  devenue  Banque  américaine  grâce 
à  la  diligence  du  vice-  président  de  la  National  City 
Bank  Roger  Farnham.  Le  petit  reste  était  éparpillé 
dans  des  investissements  à  la  production,  mais  dans 
l'agriculture  haïtienne  et  les  services,  pas  dans 
l'industrie. 

Par  exemple,  la  Haitian  Corporation  of 
America,  au  capital  de  3  millions  de  dollars, 
comprenait  la  Compagnie  d'éclairage  électrique  de 
Port-au-Prince  et  du  Cap  Haïtien,  la  Compagnie  du 
Wharf  de  Port-au-Prince,  la  Compagnie  de  chemins 
de  fer  et  de  tramways  PCS  Railroad,  et  la 
compagnie  sucrière,  la  HASCO.  Grâce  à  cette 
dernière  elle  occupait  24000  acres  de  terre  et 
employait  plus  de  mille  ouvriers.  Ses  biens  étaient 
évalués  à  10.896.00  dollars  et  ses  dettes  à  2.996.531 
dollars.  Il  y  avait  encore  la  California  Parking 
Corporation,  au  capital  investi  de  500.000  dollars, 
établie  en  1923  et  qui  occupait  1000  acres  de  terre. 
Il  faut  aussi  compter  la  United  West  Indies 
Company  et  la  North  Haïti  Sugar  Company  établies 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  217 


en  1927  et  qui,  trois  ans  plus  tard,  avaient  affermé 
14.000  acres  de  terre  pour  les  planter  en  sisal  en 
employant  1000  paysans.  Au  total,  50.000  acres  de 
terre  sont  ainsi  passées  sous  contrôle  américain  dont 
seulement  13.000  en  toute  propriété.  Il  est  à  noter 
que  cette  agriculture  de  plantation  assurait 
seulement  2%  des  exportations  agricoles  haïtiennes 
en  1930.  Enfin,  pour  avoir  une  idée  de  ce  que 
représentait  ce  portefeuille  d'investissements 
américains  dans  les  pays  voisins  de  la  caraïbe 
insulaire  à  la  même  époque,  selon  les  données 
statistiques  publiées  par  le  département  du 
commerce  à  Washington  : 


Investissement  américains  en  1930  en 
dollars  US  : 


Comparaison  édifiante  ! 

Cependant  l'occupant  devait  marquer  son 
passage  par  une  tentative  de  modernisation  agricole 
sans  précédent  dans  notre  histoire,  mais  ici  encore, 
plus  ponctuelle  qu'englobante,  bien  que  développée 
à  l'échelle  nationale,  mais  sans  y  mettre  vraiment  le 
paquet.  En  1923,  est  organisé  le  «  Service  technique 
de  l'agriculture  et  de  l'enseignement 
professionnel  »,  l'institution  sans  doute  la  plus 
bénéfique  qu'ait  laissée  l'occupation,  (avec  le 
magnifique    édifice    qui,    à    Damien,  abrite 


Cuba 
Rép.  Dom 
Jamaïque 
Haïti 


69.322.000 
21.941.000 
14.191.000 


1.989.957.000 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  218 

aujourd'hui  les  services  du  ministère  de 
l'agriculture),  et  que  Rotberg  appelle  l'Institut 
Tuskegee  haïtien.  Il  n'aura  pas  su  toujours  mériter 
par  la  suite  cette  flatteuse  réputation.  En  1929,  il 
existait  en  Haïti  65  fermes-écoles,  dépendant  de  sa 
juridiction.  Cela  n'était  pas  de  taille  à  empêcher 
l'émigration  paysanne  vers  Cuba,  d'autant  plus  que 
cette  émigration  entrait  dans  les  vues  de  l'occupant 
intéressé  à  fournir  de  la  main  d'œuvre  bon  marché 
aux  centrales  sucrières  américaines  à  Cuba  Ainsi, 
de  1915  à  1929,  pas  moins  de  200.000  haïtiens, 
légalement  enregistrés,  ont  émigré  à  Cuba. 

Entre-temps,  l'engrenage  des  emprunts 
extérieurs  était  toujours  en  marche,  quoique  de 
manière  différente,  et  cette  fois  positive  du  point  de 
vue  de  l'économie  financière,  avec  l'emprunt  de 
1922  lancé  pour  compte  de  l'Etat  haïtien  par  la 
National  City  Bank  (bien  que  mal  reçu  dans 
l'opinion  pour  des  raisons  de  nationalisme 
politique),  puisque  grâce  à  lui,  Haïti  réussissait  la 
refonte  et  l'unification  de  toutes  ses  dettes 
extérieures  (soldes  des  emprunts  1875,  1896,  et 
1910)  à  de  bonnes  conditions,  le  paiement  de  sa 
dette  interne  multiple  et  flottante,  le  financement  de 
quelques  micro-projets  de  développement  et  par 
l'assainissement  de  nos  finances,  préparait  le  succès 
de  la  réforme  monétaire.  Mais  le  service  de  la  dette 
issue  de  l'emprunt  de  1922  devait  absorber  près 
d'un  quart  du  budget  de  la  République  en  1929. 

D'autre  part,  à  en  juger  par  le  volume  des 
exportations,  l'économie  haïtienne  n'a  connu  ni  le 
bond  en  avant  ni  la  diversification  de  la  production 
nationale      qu'exigeait      le      programme  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  219 


modernisation.  Des  statistiques  compilées  par  Pierre 
V.  Benoit  dans  son  livre  Cent  cinquante  ans  de 
commerce  extérieur ,  on  peut  extraire  le  tableau 
suivant  : 


Volumes  des  exportations  Haïtiennes  de  1915  à 
1935  (en  milliers  de  tonnes) 

Ans       Café    Cacao    Sucre    Coton  Sisal 


1915-20  29,3  2,4  4,2  2,4 

1920-25  29,4  1,6  6,4  3,3 

1925-30  33,6  2,0  7,5    4,8  0,87 

1930-35  28,8  1,1  21,8  5,5  3,87 

En  dehors  de  l'apparition  du  sisal  et  de  la 
réapparition  du  sucre,  l'Haïti  économique 
traditionnelle  se  retrouvait,  avant  comme  pendant 
1' 'occupation  américaine,  telle  qu'en  elle-même  son 
19ème  siècle  l'a  changée. 

Par  contre,  la  modernisation  se  manifesta 
plus  sensiblement  dans  le  domaine  des  travaux 
publics.  Rapidement  16%  du  budget  furent  alloués 
aux  travaux  publics  dont  le  ministère  fut  réorganisé. 
Le  programme  routier  démarra  illico.  La  route 
reliant  le  Cap  Haïtien  à  Ouanaminthe,  premier 
projet  de  route  à  être  réalisé  pendant  l'occupation, 
est  achevé  en  mars  1916.  Pour  la  première  fois  dans 
l'histoire  de  la  période  nationale,  la  route  Port-au- 
Prince  -  Cap-Haïtien  est  ouverte,  son  inauguration 
ayant  lieu  le  premier  Janvier  1918.  Le  3  février 
suivant,  c'était  le  tour  de  la  route  de  Port-au- 
Prince-Mirebalais-Lascahobas  par  la  Plaine  du  Cul- 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  220 

de-Sac.  En  1915,  Haïti  avait  3  kilomètres  de  routes 
pour  automobiles,  en  mars  1918  elle  en  a  470.  Mais 
ces  routes  sont  hâtivement  mises  en  œuvre  et  leur 
espérance  de  vie  est  proportionnelle  à  l'insuffisance 
de  préparation  technique  et  d'adaptation  aux 
conditions  climatiques  et  orographique  du  pays. 

Et  puis,  outre  le  questionnement  de  leur 
durabilité,  (problème  technique),  pour  construire  ce 
réseau  de  routes  de  grande  communication,  de  voies 
de  pénétration  et  de  chemins  vicinaux,  l'occupant 
imposa  le  régime  des  corvées  aux  paysans 
principalement,  mais  pas  exclusivement,  si  l'on  doit 
en  croire  Dantès  Bellegarde,  qui  rapporte  ce  fait 
inouï  et  à  peine  croyable  que  les  autorités  militaires 
américaines  en  charge  de  la  corvée  s'en  vinrent  un 
jour  recruter  de  force  ...  le  Dr  Jean  Price  Mars  !  On 
pense  à  un  canular  !  Le  nombre  d'automobiles  passa 
d'une  dizaine  en  1915  à  3.000  en  1929.  Le  nombre 
des  abonnés  au  téléphone  passa  de  450  en  1924  à 
1200  en  1929,  avec  l'installation  précoce  du 
téléphone  automatique.  Les  travaux  d'urbanisme  et 
de  construction  d'édifices  et  de  résidences  que 
Georges  Corvington  nous  fait  suivre  d'une  plume 
vivante  dans  le  tome  consacré  à  l'occupation,  de  sa 
série  Port-au-Prince  au  cours  des  ans,  changent  la 
physionomie  de  quelques  quartiers  de  la  capitale. 
Certaines  de  ces  réalisations,  il  est  vrai,  sont  à 
l'actif  de  maires  haitiens  et  de  particuliers 
progressistes.  L'aviation  entre  dans  les  mœurs, 
comme  moyen  de  transport  pour  un  petit  nombre, 
mais  comme  objet  de  spectacle  pour  le  monde, 
grand  et  petit,  des  badauds  de  la  capitale  et  des 
villes     de     provinces.     Un     service  régulier 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  221 

d'hydravions  est  assuré  à  la  base  aéronavale  de 
Bizoton.  En  1927,  la  première  station  haïtienne  de 
radiodiffusion,  la  HHK,  entre  dans  les  airs  et 
bientôt  Théophile  Salnave  dit  «  Zo  »  deviendra 
l'homme  des  émissions  à  grande  écoute  tant  par  ses 
astuces  publicitaires  en  créole  que  par  les  refrains 
de  chansons  populaires  nationalistes  dont  le  modèle 
toutefois  appartient  à  l'incomparable  Candio. 

Dans  le  domaine  de  la  santé,  l'effort  de 
modernisation  fut  notoire  quoique  quantitativement 
inadéquat  et  même  finalement  dérisoire  par  rapport 
à  l'océan  des  besoins.  9%  du  budget  lui  furent 
consacrés,  en  plus  de  fonds  venus  de  la  Rockefeller 
Foundation.  En  1929,  12  hôpitaux  modernes 
admettaient  10.000  patients  tandis  que  147  cliniques 
rurales  traitaient  1.341.596  cas.  La  création  d'un 
service  National  d'Hygiène  publique  en  1919 
permit  d'entreprendre  plus  systématiquement  les 
campagnes  de  sanitation  à  Port-au-Prince  et  à 
travers  le  pays.  Mais  l'occupation  ne  se  préoccupa 
pas  assez  de  tenir  compte  de  -  ni  de  collaborer  ou 
coordonner  avec  -  tous  les  médecins  de  valeur  et 
institutions  médicales  de  grand  mérite  dont  la 
communauté  disposait  antérieurement,  la  plupart  sur 
le  modèle  français. 

Mais  en  définitive,  c'est  sur  le  plan  politique 
que  l'Occupation  allait  échouer.  Elle  a  été 
sanglante,  car  il  lui  a  fallu  massacrer  par  milliers, 
(«  indiscriminate  killings  »),  à  coup  de  mitrailleuses 
et  de  bombardements  aériens,  les  «  cacos  », 
résistants  du  monde  rural  armés  pour  la  défense  et 
le  rétablissement  de  la  souveraineté  nationale.  Il  a 
fallu  créer,  à  la  suite  d'une  gendarmerie  nationale 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  222 

chargée  de  l'ordre  public,  une  «  Garde  d'Haïti  », 
première  dénomination  de  l'Armée  d'Haïti  qui 
devait  représenter  une  pépinière  de  dictateurs  et 
d'auteurs  de  coups  d'état  militaires  comme  dans  la 
Caraïbe.  Il  a  fallu  gouverner  par  diktat  et  brutaliser 
les  hommes,  violer  les  lois,  et  violenter  les 
institutions  haïtiennes  pour  imposer  une  «  pax 
americana  »  sous  le  régime  de  laquelle  il  n'y  avait 
pas  de  libre  expression  de  la  volonté  populaire  pour 
le  choix  des  dirigeants  qui  dépendait  plutôt  des 
décideurs  étrangers.  Modernisation,  un  peu,  mais  ni 
libéralisation,  ni  démocratisation.  Le  Haut 
Commissaire  Américain,  un  militaire,  était  en  fait  le 
potentat  tout-puissant  du  système  traditionnel 
militariste  haïtien.  Le  tandem  inégal  constitué  par  le 
Haut  commissaire  Russel  et  le  Président  Borno  a  été 
justement  appelé  «  la  dictature  conjointe  »  dans  un 
ordre  de  choses  supposé  enseigner  la  démocratie 
aux  haïtiens.  Donnée  de  cette  manière,  comment  la 
leçon  pouvait  elle  être  comprise  et  acceptée  ? 
Russel  ne  se  fait  pas  d'illusion,  et  s'il  ne  veut  pas 
reconnaître  la  responsabilité  du  système  qu'il 
commande  en  chef  au  nom  de  son  pays,  il  porte 
néanmoins  le  jugement  suivant  dans  son 
témoignage  à  l'enquêteur  Forbes  en  1930  : 
«Alors  que  des  avancées  considérables  sont 
réalisées  pour  la  réhabilitation  matérielle  d'Haïti  et 
le  bonheur  et  la  prospérité  des  masses  populaires 
haïtiennes,  le  peuple  haïtien,  aujourd'hui,  est  à 
peine  plus  préparé  au  self-government  qu'il  ne 
l'é tait  en  1915  ». 

Ajoutez  à  cela  la  dimension  de  discrimination 
raciste  (inévitable  avec  l'américain  d'alors)  du 


Frédéric  Marcellin,  bien  né  et  bien  situé  dans  «  la 
société  dirigeante  »  traditionnelle,  éduqué  en 
France,  acteur  politique  avisé  plus  spontanément 
«  national  »  dans  son  enracinement  et  ses 
convictions,  que  «  libéral  »  dans  son  environnement 
social  élitiste,  écrivain  de  talent  et  financier  de 
classe.  C'était  un  spécialiste  de  l'agio  et  des 
opérations  boursières.  C'était  un  homme  d'argent, 
mais  qui  se  faisait  un  appréciateur  émérite  de 
l'obligation  de  respecter  l'intégrité  dans  la  gestion 
de  «  la  res  publica  ».  On  l'a  pourtant  dépeint  comme 
peu  scrupuleux,  mais  c'est  parce  qu'il  ne  détestait 
pas  le  recours  opportun  et  lucratif  aux  expédients 
qui  sauvent  une  situation,  et  un  jour,  un  adversaire 
auquel  il  venait  de  rectifier  l'orthographe  de  son 
nom  avec  hauteur,  lui  répliqua  à  brûle  pourpoint  : 
«  Je  vous  ai  donné  deux  1  pour  vous  aider  à  mieux 
voler  ».  Son  diagnostic  réaliste  sur  le  «  business  » 
au  «  bord  de  mer  »,  sur  ses  pairs  au  parlement  et  sur 
le  pays  en  général  fondait  son  influence  personnelle 
laite  de  «  considération  »  plus  que  d'amitié  émotive, 
îl  a  été  un  serviteur  fidèle  du  général  Nord-Alexis 
sur  lequel  il  a  publié  trois  tomes  d'une  biographie 
copieuse.  Il  a  géré  les  finances  de  l'Etat  plus 
souvent  que  quiconque,  a  écrit  sur  ce  sujet  plus 
volontiers  que  quiconque  et  s'est  battu  avec  une 
constance  plus  ferme  que  quiconque  dans  les 
affaires  bancaires  dont  il  était  devenu  le  spécialiste 
le  plus  expert.  On  connaît  son  beau  mot  dans  son 
duel  avec  la  direction  de  la  Banque  nationale  :  «  La 
banque  nationale  faisait  bien  ses  affaires  mais  ne 
faisait  pas  celles  du  pays  » 


222-a 


Anténor  Firmin,  le  plus  grand  homme  politique 
haïtien  sans  doute  de  «  la  Belle  Epoque  »  avec 
Manigat  décédé  onze  ans  avait  lui  comme  grand 
rival,  un  autodidacte  de  génie  qui  s'est  fait  un 
nom  dans  le  monde  intellectuel,  social  et  politique 
international.  Plusieurs  fois  ministre  et  tôt,  auteur 
à  succès  («  Egalité  des  Races  Humaines  », 
«  Roosevelt  et  Haiti  »,  «  Lettres  de  Saint 
Thomas  »,  il  était  considéré  comme  «  le  prince 
des  sciences  humaines  »  dans  les  milieux  latino- 
américains  et  caraïbéens  au-delà  •  desquels  sa 
notoriété  s'étendait  à  l'Europe  latine.  Candidat 
malheureux  à  la  présidence  d'Haïti,  ce  qui  le 
porta  à  tenter  la  voie  des  armes  pour  y  parvenu, 
nul  plus  que  lui  n'a  travaillé  intellectuellement  et 
souffert  personnellement  pour  la  cause  de  la 
démocratie  sociale  qui  devait  être  la  compagne  de 
la  démocratie  politique  chez  nous. 
L'enthousiasma  avec  lequel  la  partie  saine  de  la 
jeunesse  a  épousé  sa  cause  était  littéralement 
phénoménale.  Sa  mort,  en  1911,  pleurée  par  «  les 
petites  gens,  les  milieux  modestes  »  (Jean  Price 
Mars)  autant  que  par  les  intellectuels  dont  il  avait 
arraché  l'admiration  (Castera  Délienne)  même 
ceux  qui,  comme  Vincent  le  combattaient,  a  été 
une  perte  énorme,  irréparable  pour  le  pays. 


222-b 


Le  Môle  Saint  Nicolas.  La  baie  du  Môle 
Saint  Nicolas  est  assez  large  pour  abriter 
environ  cinq  cent  navires,  disait-on  à  la  City 
de  Londres,  experte  en  évaluations  navales 
de  la  puissance  maritime  britannique.  Les 
principaux  pays  regardaient  vers  cette  baie, 
objet  des  convoitises  sur  deux  continents, 
car  c'était  le  point  de  croisement  des  routes 
maritimes  interocéaniques.  La  Grande 
Bretagne  la  pointait  constamment  sur  la 
carte  et  elle  s'occupait  de  l'utiliser,  avec 
l'île  de  la  Tortue  voisine,  à  la  première 
occasion  mais  elle  était  talonnée  par  les 
USA  qui  entendaient  garder  le  contrôle  de  la 
région  de  la  Caraïbe  entière.  Le  Môle  Saint 
Nicolas  fut  le  premier  lieu  de  litige  quand, 
en  1891,  l'impérialisme  américain  fit  une 
démonstration  navale  assortie  d'une  flotte  de 
guerre  impressionnante  pour  exiger  la 
cession  du  Môle  aux  USA  pour  une  grande 
base  navale  militaire  au  «  passage  du  vent  » 
jouxtant  la  baie  de  Guantanamo  qui  partage 
la  même  position  stratégique.  Déjà  l'abbé 
Raynal  l'appelait  «  le  Gibraltar  du  Nouveau 
Monde  ». 


La  crise  de  1894-1898  :  une  courbe  évolutive 
L'éclatement  de  la  crise  générale  du  système 
politique  traditionnel  en  dépérissement  dans  ses 
dimensions  analysées  une  par  une,  et  culminant 
en  une  dépression  synchronisée  exprimant  une 
«  crise  totale  globale  »  haïtienne.  Le  chiffre  des 
exportations  haïtiennes  descend  au-dessous  du 
seuil  de  la  décennie  de  départ  de  la  première 
décennie  de  l'indépendance  nationale  pour  ne 
plus  jamais  les  atteindre  jusqu'à  l'occupation 
américaine,  donc  la  crise  de  fin  de  siècle  ne  sera 
jamais  surmontée  Le  ministre  des  finances  de 
l'époque,  Callisthènes  Fouchard,  frappé  de  plein 
fouet,  s'écrie  :  «Je  n'ai  rien  à  payer.  Je  suis  entré 
au  fond  du  gouffre  »,  et  avoue  son  impuissance  à 
y  remédier.  Le  ministre  de  l'intérieur  travaille 
à  l'intervention  nord-américaine  au  plus  vite 
possible  dont  il'est  partisan  «  Pourquoi  prolonger 
notre  agonie  ?  »  Justin  Dévot  écrit  crûment  :  «  1! 
faut  à  ce  pays  un  maître  étranger  »  Des  voix 
autorisées,  de  parlementaires,  de  juristes,  de 
journalistes,  de  diplomates  étrangers,  d'historiens, 
parlent  de  «  l'abîme  ».  F  S-S  Maniga:  stigmatise 
l'irresponsabilité  de  <da  débâcle  des  fils 
dégénérés  »  d'une  patrie  agonisante.  Le  jeune 
Sténio  Vincent  dénonce  ;  «  la  société  haïtienne 
suppure  par  tous  ses  pores  ».  Fia  d'un  cycle  long 
Kondratieff  mpuissant  à  relever  la  courbe 
évolutive  vers  un  cycle  court  ascensionnel  Juglar 
et,  de  ce  fait,  stagnant  en  spasmes  d'un  hiatus 
inter-systémique,  en  attendant  de  plonger  de 
faillite  en  décadence  et  de  décadence  à  l'abîme. 


222-c 


Le  général  Jean-Jumeau,  seigneur  de  guerre  régional  dans  PArtibonite  où  il  fut  délégué 
d'arrondissement,  avait  pris  parti  pour  Firmin  dan  la  guerre  civile  de  1902  et  sa  défaite  dans  l'épopée 
fïrministe  l'avait  envoyé  en  exil.  Moins  connu  est  sa  récidive  de  1908  narrée  par  Roger  Gaillard, 
dans  une  conspiration  ourdie  par  Firmin  à  partir  de  Saint  Thomas,  quand  la  sûreté  américaine  eut  à 
saisir  à  la  douane  de  New- York  prête  à  l'embarquement  immédiat,  une  importante  cargaison  d'armes 
et  munitions  (2.000  fusils,  200.000  cartouches  et  des  billets  de  caisse  haitiens  pour  une  valeur  de 
400.000  piastres)  à  destination  des  insurgés  pour  être  transférée  en  Haïti  aux  ordres  de  Jean-Jumeau. 
.  Débarqué  près  des  Gonaives,  en  effet,  à  cette  fin,  le  7  janvier  1908,  le  vieux  général,  énergique  et 
plein  d'allant  malgré  ses  plus  de  70  ans,  inaugura  la  «  révolution  fïrministe  le  15  janvier  en  président 
du  comité  révolutionnaire  des  Gonaives,  mais  sans  avoir  reçu  les  armes  et  munitions  que  Firmin 
devait  envoyer  aux  insurgés,  du  fait  de  l'intervention  «  blocante  »  de  la  police  américaine  de  New- 
York.  Après  des  attaques  courageuses  dans  la  région  des  Gonaives  et  de  Marchand,  Firmin  tardant  à 
rentrer  pour  prendre  le  commandement  politique  de  l'insurrection,  Jean-Jumeau  apprend  le 
ralliement  de  Saint-Marc  au  camp  fïrministe  avec  la  présence  finalement  de  Firmin  et  de  son  fils 
Eberle  dans  la  seconde  métropole  de  l'Artibonite.  Mais,  ses  munitions  épuisées,  le  quasi  octogénaire 
dut  se  rendre,  les  armes  à  la  main  et  fut  exécuté..  Il  devait  son  moral  indomptable  à  son  courage 
martial,  mais  aussi  au  vodou  dont  les  instruments  (une  poupée  et  un  gros  asson)  l'accompagnaient 
dans  les  combats  et  à  la  mort  dans  un  fatalisme  résigné  («  lè  a  rivé  »).  Ainsi  périt  le  vieux  militaire 
dent  des  échantillons  comme  lui  ornent  la  galerie  des  hommes  illustres  de  l'arrière-pays  paysan  jetés, 
avec  raison  ou  pas,  lucidement  ou  pas,  dans  la  politique  pour  les  autres,  (voir  photo  dans  Gaillard 


222-d 


Tancrède  Auguste,  homme  politique  haïtien 
venu  de  l'agriculture  riche  de  la  plaine  du  Cul- 
de-Sac  (Chateaublond),  homme  de  parti  dans 
une  lignée  remontant  à  Etienne  Elie  Gérin  et  à 
Boisrond  Canal.  Son  inquisition-  perquisition 
à  la  résidence  de  l'épouse  du  général  Manigat 
née  Magny,  alors  en  exil,  a  été  perçu  comme 
un  coup  de  cowboy.  C'est  un  tombeur 
d'anciens  nationaux  ambitieux.  Energique  et 
entreprenant,  homme  d'ordre  conservateur, 
n'ayant  pas  froid  aux  yeux  ni  scrupule 
angélique  aux  couilles,  bien  placé  dans  la 
société  et,  de  plus,  entouré  de 
«  magouilleurs  »  pour  contrôler  la  police 
générale  d'état,  Ministre  de  l'intérieur,  il  ne 
croit  pas  au  salut  d'Haïti  par  les  Haïtiens  et  il 
le  dit  au  ministre  de  France  en  Haïti  qui  le 
rapporte  à  son  gouvernement.  Condamné  à  15 
ans  de  travaux  forcés  au  procès  de  la 
Consolidation,(qui  dura  du  29  mai  1903  au  25 
décembre  1904),  pour  corruption,  réhabilité, 
associé  aux  intérêts  allemands  en  Haïti,  il  est 
élu  président  de  la  République  le  8  août  1912 
et  meurt  au  palais  le  2  mai  1913.,  laissant 
mystérieuse  sa  disparition  subite  et  insolite. 


Le  Dr  Rosalvo  Bobo,  d'une  grande  famille  du 
Nord,  a  ajouté  à  l'exercice  de  sa  carrière 
professionnelle  de  médecin  de  notoriété,  et  un 
cosmopolitisme  de  bon  aloi,  un  militantisme 
guerrier  en  faveur  de  la  cause  des  «  cacos  » 
engagés  dans  la  lutte  sociale  et  politique  des 
débuts  du  20limc  siècle  et  devint  une  figure 
marquante  d'aspirant  à  présider  au  destin  du 
pays  national  et  nationaliste.  Améïicanophile  à 
sa  manière  de  patriote  soucieux  du  bien  de  ses 
concitoyens  et  des  besoins  de  développement 
de  son  Haïti  natale,  il  était  par  contre  hostile 
jusqu'à  l'intransigeance  aux  «  vende  patria  » 
qui  faisaient  une  cour  assidue  aux  autorités 
américaines  pour  l'annexion.  C'est  cetlr 
dernière  '  raison  qui  explique  commeni 
Washington  lui  a  barré  la  route  du  pouvoir 
auquel  il  était  de  loin  le  candidat  favori,  el 
préféré  un  Sudre  Dartiguenave  d'une  souplesse 
plus  politicienne.  «  Lui  livrer  nos  douanes  el 
nos  finances,  nous  mettre  sous  sa  tutelle, 
jamais  !  jamais  !  jamais  !  Cela  ou  la  disparition 
du  pays,  je  choisirais  la  disparition  »  Paroles 
de  Bobo  ! 


222-e 


Charlemagne  Péralte  et  Auguste  César  Sandino,  deux  guerrilleros  anti-impérialistes  le  premier,  auteur 

courageux  de  l'unification  d'une  résistance  armée  tenace  (5.000  permanents  de  la  révolution  et  15.000 
occasionnels  pour  des  opérations  particulières)  contre  l'invasion  militaire  yankee  en  Haiti  malgré  ses 
mitrailleuses  lourdes  et  ses  hydravions  de  combat  à  coke,  puis  sur  roues,  basés  à  Bizoton  par  1'  USMC  dans  la 
rade  de  Port-au-Prince,  et  l'autre,  l'organisateur  célèbre  de  la  lutte  armée  et  idéologique  au  Nicaragua,  avec 
l'appui  de  la  gauche  européenne  sensibilisée  dans  sa  propagande  identifiant  la  lutte  anti-impérialiste  du  petit 
«  David  légendaire  »  métis  nicaraguayen  opposé  aux  12.000  soldats  yankees  sur  son  territoire  et  la  lutte  anti- 
impérialiste du  vieux  continent  à  l'opinion  survoltée  aux  cris  de  «  Vive  Sandino  ».  La  devise  de  Sandino, 
inscrite  sur  son  drapeau  et  incrustée  dans  son  sceau  était  «  Patrie  et  Liberté. 


Dantès  et  Windsor  Bellegarde,  deux 
intellectuels  que  l'apport  dans  le  domaine  de 
l'enseignement  a  placé  parmi  les 
modernisateurs  de  la  période  de  la  première 
moitié  du  20ème  siècle.  Quand  on  se  réfère  à  eux, 
on  pense  à  Guillaume  Manigat,  puriste  des 
belles  lettres  qui,  d'ailleurs,  a  formé  toute  une 
génération  d'éducateurs  producteurs,  beaucoup 
d'entre  eux  tributaires,  à  l'origine,  de  la  mission 
française  de  Salomon  recrutée  précisément  par 
Guillaume  Manigat.  La  première  grande 
réforme  scolaire  du  XXème  siècle  porte  le  sceau 
de  l'intelligence  et  du  savoir  de  Windsor, 
pionnier  de  l'art  et  des  méthodes  de  la 
pédagogie  moderne  par  les  services 
professionnels  rendus  au  ministère  de 
l'instruction  publique  que  par  ses  productions  de 
manuels  et  livres  scolaires  pour  le  primaire  et  le 
secondaire,  tandis  que  Dantès,  après  avoir  milité 
comme  Windsor  dans  l'enseignement,  allait 
prendre  son  élan  dans  l'art  oratoire  puis  dans  la 
diplomatie  bilatérale  (les  postes  à  l'étranger  au 
service  de  la  chancellerie)  et  multilatérale 
(délégué  à  la  Société  des  Nations  (SDN), 
ancêtre  de  l'ONU.  C'était  un  historien 
traditionnel  d'un  conservatisme  éclairé,  mais 
fécond  en  productions  sur  l'étude  du  passé  du 
peuple  haïtien.  Un  jour  qu'il  venait  de  faire  un 
rapport  à  Vincent,  de  son  poste  de  chef  de 
mission  à  Washington  et  s'attendait  à  des 
félicitations  présidentielles,  il  reçut  au  contraire 
une  lettre  de  révocation  du  chef  de  l'état, 
manière  significative  dont  il  était  «  remercié  ». 
Vincent  lui  reprochait  des  initiatives  de 
«  candidat  à  la  présidence  »  (sic).  Il  avait  eu  le 
malheur  de  briguer  ce  poste  en  1 926  sur  la  base 
de  sa  notoriété  mais  sans  aucune  chance  d'y 
arriver. 


222-f 


Borno,  Louis.  D'une  vieille  famille  au  nom  connu 
déjà  à  l'époque  coloniale,  aristocrate  plusieurs  fois 
ministre,  notamment  des  relations  extérieures  sous 
l'occupation  et  pourtant  à  la  nationalité  contestée, 
blanc  d'aspect  dans  le  monde  métis  de  !a 
gouvernance  traditionnelle,  ce  juriste  averti  et 
diplomate  du  sérail,  vertical  rectiligne  et,  au 
physique,  grand  de  taille,  ici  en  tenue  protocolaire 
présidentielle,  a  choisi  le  camp  de  la  collaboration 
avec  l'occupant  qui  devait  nous  apporter 
«  l'honneur  et  le  bonheur  ».  Il  n'avait  pas  la 
popularité  pour  jouer  gagnant  dans  la  politique 
d'un  pays  dans  la  tourmente  entre  les 
collaborationnistes  et  les  nationalistes,  et  on  ne  le 
voyait  pas  dire  publiquement  «  merde  »  aux 
autorités  de  l'occupation.  Il  évitait  les  luttes 
parlementaires  en  choisissant  le  Conseil  d'Etat  en 
substitution  du  pouvoir  législatif.  Pour  cet 
aristocrate,  le  salut  devait  venir  d'en-haut,  et  d'en- 
haut,  c'était  le  Haut  Commissaire  Russel  qui  était 
porteur  dés  clefs  de  toute  décision.  Tout  réflexe 
nationaliste  devait  buter  contre  cela.  Comme  pour 
dire  :  pourquoi  feindre  un  nationalisme  inopérant 
sans  confronter  l'Oncle  Sam.  Borno  n'était-t-il  pas 
tout  à  fait,  un  «  béni  oui  oui  »,  mais  était  appelé  à 
être  le  pion  consentant  du  système  dualiste  qui 
devait  fonctionner  pour  montrer  les  progrès  d'un 
bilan  déclaré  positif,  supposé  réalisé  en  partenariat 
haitiano-américain.  En  révision  de  la  petite 
histoire,  qui  a  déjà  donné  son  verdict  provisoire, 
l'histoire,  la  grande,  mieux  informée  par  une 
documentation  encore  à  dépouiller,  attend  pour 
savoir  si  Borno  appartient  à  la  catégorie  de  ceux 
dont  Vincent,  désabusé,  disait  :  «  je  laisserai  ce 
pays  comme  je  l'ai  trouvé». 


222-g 


René  Piquion,  intellectuel  engagé,  jeune  encore,  dans  la 
lutte  pour  le  changement  contre  le  statu  quo,  mais  la  lutte 
pour  le  relèvement  de  sa  race  l'emporte  sur  tous  les 
objectifs  et  l'amène  à  surdéterminer  le  fait  ethnique  en 
s'éloignant  du  marxisme  qui  le  sous-évalue.  Il  préfère  le 
fascisme  des  débuts  de  Mussolini  (sans  le  nazisme 
d:  Hitler)  au  communisme  de  Lénine.  Il  milite  au 
mouvement  noir  américain  (black  soul  ;  Langston 
Hugues)  au  milieu  de  Félix  Morrisseau-Leroy,  de  Jean 
Brierre  et  de  Roussan  Camille  «  la  bande  des  quatre  ».  En 
politique  haïtienne,  il  se  laisse  enrôler  par  Jean  Fouchard 
à  écrire  dans  le  journal  de  Vincent  «  La  Relève  ».  Il 
restera  dans  le  journalisme  de  pointe  sous  Estimé  et  sous 
Magloire.  Avec  sa  double  formation  académique 
américaine  et  française,  il  fait  une  carrière  universitaire 
d'Estimé,  avec  la  révolution  de  1946,  jusqu'à  François 
Duvalier  avec  lequel  il  continue  à  soigner  ses  affinités 
politiques  et  idéologiques  de  «  noiriste  »  convaincu  et 
conséquent  sans  malice,  malgré  l'accusation  de 
«  fasciste  »  développée  contre  Papa  Doc.  On  le  considère 
alors  comme  un  théoricien  du  «  fascisme  de  sous- 
développement  »  haïtien.  Mais  l'homme  a  de  la 
continuité  avec  son  tempérament  désinvolte,  à  publier  sur 
la  négritude  des  ouvrages  informés  et  son  «  manuel  de  la 
négritude  »,  son  «épopée  d'une  torche  »  et  son  «  les  trois 
grands  de  la  négritude  »  ont  les  meilleurs  chapitres  de 
vulgarisation  qu'on  puisse  lire  sur  le  sujet.  Après  une 
polémique  avec  le  Dr  Jean  Price  Mars,  au  cours  de 
laquelle  son  indépendance  d'esprit  et  son  inventivité 
critique  ne  l'ont  pas  fait  courber  une  tête  opportuniste 
devant  le  vieux  sage,  il  est  revenu  à  son  genre  bohème  de 
l'époque  du  «  banc  du  soupir»  à  sa  manière  censée, 
simple  et  sans  complexe.  Il  avait  exclu  la  haine  de  son 
tableau  de  chasse.  On  préférait  dire,  étant  donné  sa 
manière,  qu'il  n'était  pas  profond,  voire  qu'il  n'était  pas 
«  sérieux  ».  C'était  ne  pas  le  connaître  car  il  est  demeuré 
un  intellectuel  pragmatique,  un  peu  opportuniste,  mais 
conséquent,  et  à  la  pensée  féconde 


a  bande  des  quatre.  Il  s'agit  des  quatre  jeunes 
lors)  intellectuels  noirs  adeptes  du  mouvement 
«  noir  américain  »  de  la  génération  de  «  Black 
Soul  »  et  de  «  Langston  Hugues  »  ;  Jean  Brierre, 
Roussan  Camille,  Morrisseau-Leroy  et  René 
Piquion.  Ils  seront  dispersés  vers  des  fortunes 
diverses,  mais  la  négritude  littéraire  les  a  marqué 
pour  la  vie  Poésie  (Nedje  et  Mèsi  Papa 
Dessalines),  théâtre  (Antigone  en  créole)  pavent  la 
voie  au  roman  créole,  à  la  linguistique  créole  et  à 
toute  la  production  artistique  des  années  1940- 
1950.  D'un  coté  Morrisseau-Leroy  qui  théorise  et 
illustre  «  la  Renaissance  »  artistique  haïtienne  et  de 
l'autre  René  Piquion  qui  écrit  ses  gloses  sur  la 
négritude  culturelle  dont,  en  vulgarisateur,  il  est  le 
champion  mondial  informé  «  toutes  catégories  »  en 
liaison  avec  la  Société  africaine  de  culture  et 
«  Présence  Africaine  »  avec  le  rayonnement 
universel  de  l'ouvre  de  Cheikh  Anta  Diop.  Il  a 
publié  un  «  manuel  de  la  négritude  »  des  plus  utiles 
pour  les  diasporas  noires  et  pour  le  monde  lettré  de 
partout  intéressés  à  la  pensée  et  à  l'art  du  monde 
nègre.  Les  quatre,  aujourd'hui  tous  décédés,  sont 
restés  de  leur  vivant  des  amis  liés  par  le  souvenir 
d'une  «  correspondance  »  de  l'âme  collective 
d'une  ethnie  en  lutte  contre  le  racisme  et  la 
discrimination  raciale,  qu'ils  ont  «  rencontrée  »  au 
naturel  dès  le  début  de  leur  existence,  et  qui  a 
forgé  leurs  vibrations  communes  dans  la 
littérature  et  la  musique  nègres.  Il  est  significatif 
que  l'ouvrage  qu'ils  ont  choisi  de  lire  ensemble 
pour  la  photo  de  groupe  est  celui  de  Paul 
Blanshard  «  Democracy  and  empire  in  the 
Caribbean  » 


Sténio  Vincent,  qui  sera  élu  président  de  la  République  aux 
élections  «nationalistes»  de  1930,  a  commencé  sa  carrière 
publique  dans  l'enseignement,  dans  l'administration  et  dans 
l'exercice  du  droit.  Orateur  hors  pair,  il  sera  applaudi  dès  qu'il 
ouvrira  la  bouche  et,  un  jour,  un  admirateur  lui  a  lancé  :  «  Oui 
foute,  cé  youn  ôtofonic  »  !  Président  de  la  Chambre  à  l'arrivée 
de  l'occupation,  et  sommé  d'évacuer  les  locaux  d'ordre  du 
major  Butler  qui  lui  annonçait  ainsi  la  dissolution  décrétée  par 
les  militaires,  Vincent  répondit  par  le  fameux  «  Merde  »  qui  a 
fait  retentir  l'enceinte,  vibrer  les  cœurs  patriotes,  et  consolidé  sa 
réputation  de  leader  anti-américain.  Ses  études  parisiennes  et  sa 
fréquentation  du  barreau  de  l'ordre  des  avocats  de  Port-au- 
Prince  et  son  verbe  au  jubilé  d'avocats  notoires  lui  ont  accordé 
k  mérite  d'un  «surdoué».  Déjà  en  1910,  il  avait  posé  un 
diagnostic  sur  l'état  du  pays,  à  Bruxelles  où  il  était  en  poste,  qui 
resta  vivanl  dans  l'esprit  public.  Mais  déjà  plus  de  dix  ans  plus 
tôt,  il  avait  écrit  sur  la  situation  de  crise  générale  du  pays  :  «  La 
société  haïtienne  suppure  par  tous  ses  pores  ».  Mais  plus  tard, 
devenu  maire  de  la  capitale,  il  était  porté  par  un  vent 
d'enthousiasme  «  Magistrat  Vincent  bon  gaçon,  la  pluie  tombé, 
ruelles  nettiées  ....An  nou  rélé  :  Mèsi  papa  Vincent». 
Autoritaire  de  conviction,  il  sera  l'auteur  de  la  constitution  de 
1935  justifiant  la  dictature  et  cela  affectera  la  qualité  des  ses 
performances  gouvernementales,  malgré  des  succès  initiaux.  Le 
reste  de  sa  vie  politique  sera  terni  par  des  affaires  internes  mal 
ou  cyniquement  contrôlées,  et  par  sa  gestion  honteuse  et 
antinationale  de  l'affaire  du  massacre  des  20.000  haitiens  en 
République  Dominicaine  en  1937.  par  son  collègue  dominicain 
le  dictateur  Rafaël  Leonidas  Trujillo.  Exit  Vincent  sans  jamais 
pu  faire  oublier  le  cynisme  légendaire  sinon  désabusé  du 
célibataire  au  timon  des  affaires.  ! 


Le  premier  pont 
suspendu  d'Haiti  sous  le 
régime  de  Vincent,  figure 
dans  la  liste  des 
réalisations  de  «  En 
posant  les  jalons  »,  les 
cinq  volumes  qui  relatent 
en  images  et  en  pages 
illustrées  l'œuvre  du 
président  de  «  la  seconde 
indépendance  » 


222-i 


Sténio  Vincent  et  Franklin  Delanoë  Roosevelt,  lors  de  la  visite  officielle  du  président 
américain  au  Cap-Haitien  :  le  verre  de  l'amitié  entre  bons  voisins  retrouvés  à  l' Union-club  de 
la  métropole  du  Nord 


Photo  officielle  du  président 
Dumarsais  Estimé 


Mimarsais  Estimé  président  de  la  République  (1946-1950).  Le  paysan  des  Verrettes  a  fait  son  chemin 
vers  le  fauteuil  présidentiel  à  partir  de  l'aide  décisive  de  son  oncle  Estilus  Estimé,  politicien  traditionnel 
inventif  qui  avait  été  nommé  sénateur  de  la  République.  Le  neveu  a  tait  le  reste  du  trajet  par  lui-même  en 
se  faisant  élire  président  de  la  Chambre  des  Députés  à  la  quasi-unanimité,  après  le  passage  de  la 
Commission  Forbes  en  1930.  A  la  faveur  des  événements  de  «  la  révolution  de  1946  »,  le  voici  président 
de  la  République,  élu  par  l'Assemblée  Nationale.  C'est  avant  tout,  l'homme  de  l'Exposition 
Internationale  de  la  Ville  de  Port-au-Prince  restée  dans  les  souvenirs  comme  «  une  féerie  »  de  sons,  de 
lumières,  d'architecture,  d'art  et  d'orgueil  national  annonçant  une  ère  nouvelle  de  rénovation  du  pays 
qui,  malheureusement,  allait  prendre  fin  par  le  coup  d'état  militaire  de  Paul  Magloire  en  mai  1950  à  la 
suite  d'une  tentative  de  réélection  inconstitutionnelle  politiquement  mal  venue.  C'est  aussi  l'homme  des 
grands  travaux  d'intérêt  public  comme  l'irrigation,  le  tourisme,  l'urbanisme,  l'éducation  nationale,  les 
ponts  etc.  Sur  le  plan  interne,  un  ambigu  («  roulé'm  2  bô  »)  mais  progressiste  sinon  clairement  noiriste  à 
100%.  En  politique  internationale,  il  a  été  l'homme  qui  a  pris  parti  contre  les  dictatures  d'Amérique 
centrale  et  des  Caraibes,  ce  qui  a  fait  de  lui  la  bête  noire  du  dictateur  Rafaël  Leonidas  Trujillo  y  Molina 
qui,  selon  Bernardo  Vega,  a  tenté  de  le  faire  assassiner. 


222-j 


Les  fresques  de  la  peinture  primitive  haitienne  à  la  cathédrale  de  l'Eglise  épiscopale  au 

cours  d'une  cérémonie  religieuse  anglicane. 


Rose-Marie  Desruisseau  .La  peinture  primitive  haïtienne  en  la  personne  de  l'une  de  ses 
représentantes  les  mieux  attitrées,  auteur  d'une  œuvre  à  l'éventail  vraiment  large, 
notamment  une  série  sur  l'histoire  d'Haïti  dont  l'une  des  originalités  est  l'accent  sur  la 
période  amérindienne  Rose-Marie  Desruisseau  :  peinture  vodouesque  présentant  une 
figure  mystique  avec  des  produits  pour  une  cérémonie  religieuse  en  préparation. 


Après  une  période  de  tension  hostile  entre  gouvernements  haitien  et  dominicain, 
les  retrouvailles  du  caudillo  haitien  Paul  Eugène  Magloire  avec  le  dictateur 
dominicain  Rafaël  Leonidas  Trujillo  y  Molina,  sur  la  frontière  haitiano- 
dominicaine  à  Elias  Pifla  et  à  Belladère 


Anselmo  Paolino,  consul  dominicain  au  Cap-Haitien  pour  couvrir  l'espace  de  ses  activités 
d'intelligence  et  de  manœuvre  en  faveur  des  basses  œuvres  du  dictateur  dominicain  Rafaël 
Leonidas  Trujillo  y  Molina.  Spécialisé  dans  les  affaires  haitiennes  pour  compte  de  la  partie 
orientale,  Paolino,  homme  à  tout  faire  du  «  Jefe  »  a  été  impliqué  dans  nombre  d' «  affaires  »  en 
relations  avec  les  dirigeants  haitiens,  y  compris  les  présidents  Magloire  et  Duvalier  avec  lesquels 
il  affichait  une  attitude  amicale  pour  faire  oublier  le  massacre  de  20.000  haitiens  à  la  frontière, 
haitiano-dominicaine  en  1937.  Par  contre,  il  a  toujours  fait  montre  d'une  hostilité  ouverte  à 
l'égard  du  président  Estimé  qui  était  l'ami  des  adversaires  démocrates  du  dictateur,  et  Trujillo 
complota  contre  Estimé  au  point  de  vouloir  faire  assassiner  le  président  haïtien  de  1 946  ï  950, 
comme  vient  de  le  relater  l'historien  dominicain  Bernardo  Vega  dans  un  ouvrage  informé. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  223 

climat  social  créé  par  l'occupant  pour  une 
communauté  noire  à  grande  sensibilité  raciale,  et  on 
comprendra  à  quels  excès  de  méfiance  hostile 
peuvent  se  laisser  aller  même  les  mieux  disposés  au 
début  à  l'égard  d'une  intervention  censée  apporter 
«  l'honneur  et  le  bonheur  »,  témoin  le  mot  attribué 
par  Léon  Laleau  dans  son  roman  Le  Choc  à  un  de 
ses  personnages  qu'il  amène  à  s'interroger  : 
«  Un  peuple  qui,  dans  plus  des  huit  dixièmes  de  ses 
Etats,  a  légalisé  presque  la  haine  du  nègre,  peut-il 
aider  un  peuple  de  nègres  ?  ». 

L'absence  de  toute  possibilité  de  partenariat 
dans  une  entreprise  de  modernisation  qui  intéressait 
au  premier  chef  les  Haitiens  eux-mêmes,  a  eu  pour 
résultat  que  l'occupant  a,  comme  le  reconnaît  le 
colonel  Heinl,  «  construit  sur  du  sable  ». 

2)  La  lancée  progressiste  d'Estimé 
prélude  pourtant  à  l'échec  du  troisième  essai  de 
modernisation  (1946-1963). 

Le  président  Dumarsais  Estimé  (1946-1950) 
appartient  à  la  lignée  des  présidents  réputés 
nationalistes-progressistes-noirs  de  notre  histoire. 
Notable  rural  et,  en  tant  que  tel,  élu  à  plusieurs 
reprises  député  de  sa  circonscription  natale  des 
Verrettes,  politicien  traditionnel  et,  en  tant  que  tel, 
inséré  dans  la  classe  politique  au  point  de  devenir 
Ministre  sous  le  Gouvernement  du  Président  Sténio 
Vincent  -  (1930-1941),  avec  la  fin  de  l'occupation 
américaine,  pour  ne  pas  faire  l'impasse  sur  la 
continuité  de  la  lutte  pour  la  modernisation,  malgré 
la  grande  crise  économique  mondiale  de  1929-1933, 
notons  le  bilan  des  réalisations  du  premier  mandat 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  224 

de  Vincent  par  ses  panégyristes  dans  le  numéro 
spécial  de  la  revue  La  Relève  (mars-mai  1936) 
après  que  celui-ci  ait  achevé  son  tournant  vers  la 
dictature.  Estimé,  paysan  éclairé,  socialement 
promu  dans  les  milieux  petit-bourgeois  urbains  où 
sa  voiture,  légendairement  connue,  lui  facilitait  une 
pénétration  remarquée  et  commentée, 
«  Le  paysan  des  Verrettes  couvait  depuis  longtemps 
une  ambition  de  faire  quelque  chose  pour  ce 
malheureux  petit  peuple  ».  Mais  quoi  ? 

Estimé  se  fait  élire  au  pouvoir  dans  une 
conjoncture  marquée  par  les  attentes  et  espérances 
de  deux  phénomènes  prometteurs  et  même 
annonciateurs  de  changement  :  sur  le  plan 
international,  le  retour  à  la  paix  au  sortir  de  la 
seconde  guerre  mondiale  avec  le  thème, 
universellement  acclamé,  des  quatre  libertés  de 
Franklin  D.  Roosevelt  et  l'inspiration  démocrate- 
progressiste  des  nouveaux  projets  de  société  avec  la 
victoire  des  alliés  à  la  tête  desquels  émergeaient  la 
Russie  soviétique  de  Staline  et  surtout  les  Etats- 
Unis  d'Amérique  du  Nord,  le  bon  voisin  et  grand 
frère  et,  sur  le  plan  national,  la  «  révolution  de 
1946  »  avec  sa  charge  émotionnelle  des  lendemains 
qui  chantent. 

Son  élection,  habilement  provoquée  par  les 
politiciens,  semblait  aller  à  contre-courant,  car  il 
n'était  identifié  ni  avec  le  courant  marxiste 
représenté  par  les  jeunes  de  La  Ruche  (avec  René 
Dépestre,  Jacques  Stephen  Alexis,  Théodore  Baker 
etc.)  ;  ni  avec  les  intellectuels  du  Parti  Socialiste 
Populaire  (le  PSP  avec  Anthony  Lespès,  Max 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  225 

Hudicourt,  Etienne  Charlier  etc)  ;  ni  avec  les 
communistes  populaires  du  pasteur  Dorléans  Juste 
Constant,  ni  même  avec  le  courant  noiriste 
représenté  par  «  les  authentiques  »  qui  avaient 
repris  le  slogan  salomoniste  de  1879  «  le  plus  grand 
bien  au  plus  grand  nombre  »  (Emile  Saint  Lot, 
Castel  Demesmin,  Roger  Dorsainville  etc)  ;  ni  avec 
le  MOP  (Mouvement  Ouvrier  Paysan  avec  pour 
fondateur  Daniel  Fignolé,  François  Duvalier,  Clovis 
Désinor  etc),  ce  dernier  parti  disposant  d'une  force 
de  frappe  populaire  pour  occuper  la  rue  :  «  le 
rouleau  compresseur»  d'un  Fignolé  orateur  en 
créole  avec  ses  «  fans  »  exaltés.  Si  le  courant 
marxiste  avait  déclenché  la  révolution  avec  toute  la 
fougue  initiatrice  des  jeunes  de  La  Ruche  et  l'avait 
idéologiquement  illustrée,  de  façon  notoire,  avec  les 
intellectuels  plus  mûrs  et  de  plus  grande  surface 
sociale  du  PSP,  le  courant  noiriste  qui  devait 
l'emporter  avait  préparé  le  terrain  depuis  quelque 
temps  ;  il  était  plus  agressivement  combatif  et 
donnait  plus  de  portée  à  ces  revendications  avec  sa 
stratégie  d'alliance  des  classes  moyennes  et  des 
masses  populaires,  sous  le  signe  de  la  communauté 
solidaire  de  la  couleur  noire,  symbole  d'oppression 
sociale  et  base  de  réclamations  en  faveur  de  la 
justice  sociale. 

Les  noiristes  l'ont  emporté  sur  les  marxistes, 
parce  que  comme  je  l'ai  déjà  écrit,  leur  message 
correspondait  plus  aux  aspirations  du  moment  et 
était  donc  plus  parlant  pour  le  milieu  quant  à  la 
réceptivité  de  celui-ci,  et  lui  était  plus  familier  quant 
à  sa  capacité  de  toucher  sa  corde  sensible.  Les 
marxistes  se  contentaient  de  minoriser  doctement 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  226 

l'importance  du  clivage  de  la  couleur,  au  nom  de 
leur  thèse  de  l'épiphénomène,  par  rapport  aux 
classes  dont  la  lutte  était  la  seule  dominante  (thèse 
de  la  centralité  universelle  de  la  lutte  des  classes), 
alors  que,  sous  leurs  yeux,  la  couleur,  sans  doute 
surdéterminée,  organisait  les  solidarités  et 
constituait  alors  la  force  motrice  de  la  vie  politique. 

La  question  de  couleur  est  «  logiquement 
absurde  »,  tout  comme  le  racisme  dont  elle  est  le 
sous-produit,  mais  elle  est  une  réalité  et  même  un 
élément  de  la  dynamique  sociale,  alors  le  plus  actif 
et  portant  de  l'avis  même  du  Dr  Etienne  Charlier 
qui  le  combattait  en  le  dénonçant. . 

Problème  mal  posé  dit-on  ?  Peut-être,  au 
regard  de  l'approche  dite  scientifique  de  la  question 
sociale,  problème  non  encore  résolu  au  regard  de  la 
justice  sociale.  Ce  ne  peut  en  aucun  cas  être  un 
faux  problème  comme  le  voulait  certaine  littérature 
se  réclamant  du  marxisme,  car  derrière  elle,  il  se 
cache  d'incontestables  injustices  sociales,  un  déni 
d'égalité  et  d'équité  en  ce  qui  concerne  les  chances 
de  réussite,  un  mur  idiot  d'incompréhension  et 
surtout  d'indicibles  souffrances.  On  peut  déplorer 
son  existence  au  nom  d'une  épure  théorique  plus 
rigoureuse,  on  peut  la  regretter  en  disant  que  c'est 
bien  dommage,  mais  la  science  s'occupe  des  réalités 
en  instituant  ses  théories.  Bref,  la  question  de 
couleur  était  la  vérité  sociale  du  moment,  au  tableau 
de  bord  de  l'histoire,  après  l'exclusivisme  de  la 
période  de  l'administration  de  Lescot,  et  c'est  le 
Roger  Dorsainville  de  l'époque,  avec  sa  pièce  de 
théâtre  Barrières,  qui  avait  alors  raison,  et  non  le 
Roger  Dorsainville  devenu  marxiste  plus  tard,  et 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  227 

jugeant  «  scientifiquement  »  la  révolution  de  1946  à 
travers  ses  nouvelles  lunettes  empruntées  à  Marx- 
Engels.  Le  désirable  n'est  pas  toujours  de  l'ordre  du 
réel,  et  on  peut  d'un  instrument  scientifique 
d'analyse  faire  un  usage  utopique.  Toute  expérience 
humaine  est  riche  aussi  de  ce  qu'on  juge  être  des 
faiblesses  et  des  limitations,  et  quand  ce  sont  ces 
dernières  qui  sont  opérationnelles,  elles  deviennent 
la  force  matérielle  qui  fait  bouger  l'histoire,  pour  le 
meilleur  ou  pour  le  pire. 

Donc  le  noirisme  est  devenu  la  dominante 
de  la  conjoncture  révolutionnaire  de  1946.  Estimé 
n'en  partageait  ouvertement  qu'à  demi  les  thèses  et 
pratiques  et,  au  pouvoir,  s'est  attaché  à  développer 
une  politique  de  compromis  «  roule'm  2  bo  »  qui 
faisait  se  ronger  les  freins  aux  noiristes  de  bon  teint, 
sans  pour  autant  dissiper  les  appréhensions  des 
mulâtristes  de  l'oligarchie  traditionnelle  urbaine 
métisse,  qui  se  sentaient  menacés  dans  leurs 
privilèges  par  l'avènement  agressif  des 
«  authentiques  ».  De  toute  façon,  le  noirisme 
pouvait,  à  la  rigueur,  envoyer  individuellement  au 
marché  par  la  détention  nouvelle  du  pouvoir  et  d'un 
pouvoir  d'achat,  il  ne  pouvait,  à  lui  seul,  constituer 
une  théorie  de  développement.  Et  Estimé  n'avait 
pas  de  plan  de  développement  pour  son  pays.  Selon 
Roger  Dorsainville,  alors  son  chef  de  cabinet,  déjà 
président,  il  se  demandait  encore  : 

«  Mais  qu  'est-ce  donc  ce  que  je  pourrais 
faire  pour  le  peuple  ?  ». 

Alors,  il  sollicita  les  Nations-Unies  pour 
l'aider  à  concevoir  et  à  mettre  sur  pied,  dans  le 
cadre     de     l'assistance     technique     pour  le 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  228 

développement  économique  qui  venait  de  naitre,  un 
programme  de  gouvernement  cohérent  et  moderne. 
Ainsi,  à  la  demande  du  gouvernement  haïtien,  une 
équipe  de  spécialistes  et  d'experts  dans  toutes  les 
branches  fut  organisée  par  l'ONU,  pour  enquêter, 
sur  place,  sur  les  problèmes  relatifs  au 
développement  du  pays.  Et  ce  fut  Mission  en 
Haïti ,  un  volumineux  et  lumineux  rapport  sur  l'Etat 
et  les  besoins  du  pays  avec  une  impressionnante 
liste  de  recommandations.  Publié  dès  1949, 
Mission  en  Haïti  (Nations  Unies),  devint  le  livre 
de  chevet  des  développeurs  haitiens  et  inspirera  les 
réalisations  du  gouvernement  d'Estimé  (1946-1950) 
et  de  celui  de  son  successeur  Magloire  (du  moins 
jusqu'en  1954). 

Deux  belles  réalisations  d'apparat  et  d'éclat 
ont  impressionné  l'opinion  en  ouvrant  les  chantiers 
de  grands  travaux  de  prestige,  en  créant  un  climat 
d'optimisme  sur  les  perspectives  de  progrès  national 
et  en  rehaussant  la  renommée  du  pays  à  ses  propres 
yeux  et  au  dehors  :  sous  Estimé,  la  célébration 
proprement  féerique  du  Bicentenaire  de  la  ville  de 
Port-au-Prince  par  une  grande  Exposition 
internationale  (1949-1950),  et  sous  Magloire,  la 
commémoration,  plus  modeste  certes,  du  cent- 
cinquantième  anniversaire  de  l'indépendance 
nationale  (1954). 

Le  rêve  d'Estimé,  l'exposition  internationale 
de  Port-au-Prince,  fut  une  éblouissante  ouverture 
sur  le  monde,  une  formative  ouverture  sur  nous- 
mêmes  et  notre  culture,  et  une  ouverture-tournant 
dans  l'évolution  de  nos  conceptions  et  de  nos 
mœurs.  Un  quartier  nouveau,  moderne  et  attrayant, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  229 

s'intégrait  désormais  dans  le  faciès  urbain  d'une 
ville  métamorphosée,  comme  si  le  futur  était  en 
train  d'arriver.  La  fontaine  lumineuse,  en  couleur  et 
musicale,  en  demeure  le  symbole.  Quant  à  la 
commémoration  du  cent-cinquantième  anniversaire 
de  l'indépendance  nationale,  elle  eut  lieu  dans  la 
ville  des  Gonaïves,  «  cité  de  l'indépendance  »  qui 
fut  complètement  rénovée  en  cette  occasion.  Elle 
donna  lieu  à  des  cérémonies  dont  la  solennité,  et  à 
des  fêtes  dont  l'éclat,  étaient  de  nature  à  plaire  au 
caudillo  militaire  qu'était  Paul  Magloire.  Elle  donna 
lieu  toutefois  à  d'importantes  manifestations 
culturelles  et  au  lancement  d'une  collection 
d'ouvrages  de  valeur  sur  divers  thèmes  et 
problèmes  d'intérêt  national. 

Mais  les  grand  travaux  d'infrastructure  et 
d'équipement  allaient  suivre,  tel  le  barrage  de 
Péligre,  sur  le  fleuve  Artibonite,  pour  l'irrigation  de 
la  vallée  du  fleuve  et  pour  la  fourniture  de 
l'électricité  jusqu'à  la  capitale.  Conçu  et  commencé 
sous  Estimé,  comme  projet  cher  au  cœur  du 
président,  il  sera  poursuivi  et  achevé  sous  Magloire 
comme  la  plus  grande  œuvre  d'art  jamais  érigée  sur 
un  fleuve  haïtien  et  la  seule  à  date.  Le  pays  fut  doté, 
à  cette  époque,  d'un  important  réseau  moderne  de 
grandes  routes  nationales  rénovées  et  asphaltées  par 
les  soins  de  compagnies  américaines  comme  la 
Brown  and  Root  et  la  Maritimas  (de  l'ingénieur 
Moody),  françaises  comme  les  Grands  Travaux  de 
Marseille  et  la  Dumay-Colas,  hollandaise  etc.  pour 
relier  Port-au-Prince  à  Saint  Marc,  Gonaïves,  Cap, 
Fort-Liberté  et  Ouanaminthe,  à  la  Croix  des 
Bouquet,  Mirebalais,  Lascahobas  et  Hinche,  et  à 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  230 

Léogâne,  Petit  Goâve  et  les  Cayes.  La 
modernisation  urbaine  transforma  des 
agglomérations  traditionnelles  en  villes  nouvelles 
comme  Belladère,  sur  la  frontière  haitiano- 
dominicaine,  et  Port-au-Prince,  sous  Estimé  ou 
Gonaïves  et  le  Cap-Haïtien  sous  Magloire. 

Des  instruments  et  des  instituts  de 
développement  virent  alors  le  jour  tel  l'Institut 
Haitien  de  Statistiques,  l'Office  National  du  Café,  le 
Bureau  de  Géodésie,  le  Bureau  de  Crédit  Rural 
Supervisé,  le  Conseil  National  des  Coopératives  etc. 
Parallèlement  le  tourisme,  fouetté  par  l'exposition 
internationale  de  1949,  devenait  une  industrie 
moderne  qui  plaçait  Haïti  au  premier  rang  de 
l'industrie  hôtelière,  de  l'artisanat  et 
particulièrement  de  la  peinture  (alors,  surtout 
mondialement  réputée  comme  peinture  naïve)  dans 
la  région  caraïbe.  A  titre  d'illustration  de  ce 
démarrage  touristique  haïtien,  à  cette  époque,  je 
rappellerai  que  le  nombre  des  visiteurs  passa  de 
17.708  en  1950  à  67.703  en  1956.  En  outre  après 
une  campagne  de  sensibilisation  nationaliste  de 
l'opinion  publique  appelée  à  souscrire,  Estimé,  à  la 
suite  d'une  rebuffade  subie  par  une  délégation 
haïtienne  envoyée  aux  Etats-Unis  pour  de  délicates 
négociations,  déclara  que  c'était  un  «  heureux 
mécompte  »  et  opéra  la  «  libération  financière  » 
d'Haïti  en  «  payant  les  cinq  millions  de  la  tutelle 
financière  »  afin  de  récupérer  la  propriété  de  la 
Banque  Nationale  des  mains  de  la  City  Bank. 

La  modernisation  de  l'agriculture  organisa  la 
reprise  de  l'effort  esquissé  par  les  occupants 
américains,  de  l'irrigation  de  nos  plaines,  mais  à  la 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  231 

plus  grande  échelle  comme  les  travaux  de  la  Vallée 
de  l'Artibonite  (ODVA),  conçu  à  la  manière  de 
ceux  de  la  Tennessee  Valley  Authority  (TVA),  et 
remise  en  état  du  système  d'irrigation  de  la  Plaine 
du  Cul-de-sac,  la  promotion  qualitative  et 
quantitative  de  la  production  caféière,  et 
l'introduction  de  cultures  nouvelles  ou  relancées 
comme  la  figue  banane,  alors  développée  par  la 
Standard  Fruit.  En  1947,  la  production  de  figues 
bananes  atteignait  le  chiffre-record  de  7.300.000 
régimes  !  Mais  la  figue  banane  allait  être  victime  de 
ce  que  Paul  Moral  appelle  pudiquement  «  la 
politique  contre  l 'économie  ».  Il  y  a  des  affairistes 
dont  la  présence  et  l'action  sont  néfastes  à  un 
pouvoir  et  au  pays.  La  capacité  des  politiciens 
partageurs  de  concessions  aidant,  la  production 
allait  chuter  à  600.000  régimes  en  1952  !  Ils  avaient 
tué  la  figue  banane.  En  ce  qui  concerne  les  huiles 
essentielles,  dont  le  cours  est  élevé  en  1950,  Haïti  se 
hissera  au  premier  rang  des  exportateurs  mondiaux 
à  cette  époque.  Quant  au  sisal,  exploité  par  les 
compagnies  américaines,  c'est  à  partir  de  1950- 
1951  qu'on  assistera  à  la  naissance  de  grosses 
firmes  privées  haïtiennes. 

C'est  aussi  l'époque  des  débuts  de 
l'industrialisation  (première  phase  embryonnaire  : 
brasseries,  savonneries  et  huileries  modernes, 
filature  de  coton,  cimenterie,  industrie  des  matières 
plastiques  etc.).  Pour  donner  une  idée  du 
mouvement,  il  suffit  de  rappeler  ces  deux  séries  de 
chiffres  :  la  production  de  l'huile  passa  de  936.200 
kg  en  1950  à  2.387.00  kg  en  1955  et  la  fabrication 
de  tissus  de  coton  passa  de  1.678.000  mètres  en 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  232 

1950  à  2.630.000  en  1955.  Pendant  ce  temps-là  se 
poursuivit  l'exportation  de  la  bauxite  par  la 
Reynolds  Mining  à  Miragoâne  et  du  cuivre  par  la 
Sedren  aux  Gonaïves. 

Dans  un  autre  ordre  d'idées,  l'éducation  reçut 
une  vigoureuse  impulsion,  notamment  sous  les 
ministères  novateurs  de  Daniel  Fignolé  et  Emile 
Saint  Lot.  Dès  le  début  de  la  période  :  création  de 
trois  nouveaux  lycées  à  la  capitale  (contre  un  seul 
depuis  Pétion),  développement  de  l'enseignement 
supérieur,  effort  et  résultats  encourageants  dans 
l'enseignement  rural  et  professionnel,  les  deux 
cendrillons  de  notre  système  éducatif.  Magloire 
n'eut  pas  la  main  moins  heureuse  en  recourant  au 
prestige  de  Pierre  Liautaud  pour  l'amélioration 
qualitative  de  l'œuvre  estiméenne.  Dans  ce 
domaine,  trois  grands  noms  de  Ministres  ont 
émergé  :  Maurice  Dartigue,  sous  Lescot,  avec  son 
expérience  des  «  masters  of  »,  celui  d'Emile  Saint 
Lot  avec  la  rénovation  éducative  sous  Estimé,  et 
Pierre  Liautaud,  Ministre  de  l'Education  Nationale 
sous  Magloire.  La  politique  de  formation  des  cadres 
supérieurs  de  la  nation  put  ainsi  se  poursuivre  d'un 
régime  à  l'autre,  préparant  le  boom  intellectuel  et 
professionnel  de  1954  à  1962.  Au  Ministère  du 
travail,  l'intelligent  et  diligent  Clément  Jumelle 
laissa  sa  marque  progressiste  qu'il  ne  put  imprimer, 
plus  tard,  dans  sa  gestion  de  Ministre  des  finances 
de  Magloire. 

Partis  et  syndicats  commençaient  à  se  rendre 
familiers  dans  le  paysage  politico-social  : 
Mouvement  Ouvrier  Paysan,  Parti  Socialiste 
Populaire,   Parti   Social   Chrétien  etc.  Syndicat 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  233 

Chrétien,  Intersyndicale  communiste,  Syndicats  des 
Ouvriers  de  la  HASCO,  fignoliste),  avec  des 
fortunes  diverses,  non  sans  difficultés,  non  sans 
luttes,  non  sans  danger  personnel  pour  les  leaders 
vite  considérés  comme  subversifs  de  l'ordre 
politique  et  social.  Mais  là  aussi,  malgré  les 
entraves,  le  vent  du  renouveau  soufflait. 

Ainsi,  Estimé  avait  entamé  avec  succès  le 
troisième  essai  de  modernisation  du  pays,  poursuivi 
après  lui  en  dépit  du  caractère  strictement  politicien 
et  affairiste  de  l'avènement  et  de  la  gestion  des 
hommes  du  président  Magloire,  grands 
consommateurs  de  luxe  de  «  l 'économie  de  vanité  » 
(j'ai  lu  cette  trouvaille  d'expression,  pour  la 
première  fois,  sous  la  plume  de  Gérard  Pierre- 
Charles).  Il  faut  savoir  gré  à  l'auteur  du  coup  d'état 
contre  Estimé  d'avoir  assuré,  dans  beaucoup  de 
domaines,  la  continuation  des  œuvres  majeures  du 
programme  de  ce  dernier  et  réalisé  une  ère  de 
coexistence  harmonieuse  (sinon  unanimiste  comme 
je  l'ai  écrit  d'ailleurs  d'une  manière  peut-être  trop 
optimiste)  au  sein  de  la  classe  politique,  au  moins 
jusqu'en  1954. 

A  partir  de  1954,  s'ouvre  une  période  de  crise 
économique  financière  et  sociale,  qui  n'est  rien 
d'autre  que  la  résurgence  de  la  crise  de  la  société 
traditionnelle.  En  effet,  avec  l'échec  lamentable  de 
l'expérience  Magloire,  précipité  par  les  effets  du 
cyclone  Hazel,  la  crise  de  dépérissement  de  la 
société  traditionnelle  refait  surface  et  fait  craquer  le 
vernis  et  les  enclaves  de  la  modernisation  relancée 
par  le  progressisme  mesuré  d'Estimé.  C'est  alors  - 
le  paradoxe  n'est  qu'apparent  -  que  se  produit 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  234 

l'arrivée  sur  la  scène  de  la  génération  de  1954-1962 
qui  allait  représenter  une  nouvelle  chance,  et  de 
taille,  pour  une  heureuse  reprise  du  processus  de 
modernisation,  avec  des  intellectuels,  professionnels 
et  artistes  de  classe  internationale  et  un 
foisonnement  d'idées  et  de  projets  de  société, 
comme  un  retour  de  cycle  de  la  brillante  période  fin 
de  siècle  (19ème)-début  de  siècle  (20ème)  dans  ce 
domaine.  Résurgence  historique  comme  l'histoire 
sait  en  faire. 

J'ai  déjà  brossé,  ailleurs,  le  profil  de  cette 
vibrante  et  prometteuse  conjoncture  de  croisée  des 
chemins  (1954-1962)  à  l'issue  de  laquelle  l'option 
fascistoide  de  François  Duvalier  sortira  vainqueur, 
en  une  métamorphose  et  un  raidissement 
monstrueusement  impressionnants  de  ce  destin  hors 
série  qui  fut,  à  sa  manière,  notre  Yvan  le  Terrible. 
J'y  ai  dit  comment,  en  ce  me  concerne,  plein 
d'optimisme  juvénile,  bouillonnant  d'idées 
progressistes  et  animateur  de  projets  novateurs,  je 
multipliais  initiatives  et  activités,  «  diversifiant 
mon  intérêt  actif  contre  la  sclérose  routinière  de 
l 'Haïti  traditionnelle  ».  On  pouvait  alors  distinguer 
trois  tendances  en  rivalité  d'audience  sinon  en 
antagonisme  frontal  car,  entre  elles,  il  y  avait 
possibilités  de  ponts  et  passerelles,  du  moins  je  le 
croyais,  et  m'y  employais. 

La  première  était  représentée  par  le  courant 
ethnologisant  indigéniste  voire  noiriste,  venu  de  la 
mouvance  de  l'Institut  d'Ethnologie  avec  toute  une 
pléiade  d'intellectuels  des  classes  moyennes 
modestes,  diplômés  de  cet  institut,  passionnés  de  la 
culture  populaire  traditionnelle  qu'ils  entendaient 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  235 

faire  valoir,  politiquement  quarante-sizards, 
appartenant  à  l'école  de  pensée  qui  avait  pour 
maître  incontesté  le  Dr  Jean  Price  Mars,  et  souvent 
pour  chefs  de  file  Lorimer  Denis  et  François 
Duvalier,  et  pour  aînés  des  théoriciens  de  la 
négritude  de  la  valeur  de  René  Piquion  et  de 
Mesmin  Gabriel.  Ce  courant  était  ainsi  plus 
étroitement  ancré  dans  la  conscience  de  la  race 
selon  la  tradition  de  l'ethnonationalisme  originel. 
On  peut  citer  Edgard  Th.  Conserve,  Achille 
Aristide,  Léon  Viaud,  Michel  Aubourg,  Lucien 
Daumec,  Joseph  D.  Baguidy,  tout  comme,  mais  sur 
un  registre  plus  nuancé  et  plus  mûr,  les  Kléber 
Georges  Jacob,  Emmanuel  C.  Paul,  Lamartinière 
Honorât  et  l'historien  prolixe  et  engagé  Hénock 
Trouillot,  qui  me  paraissaient  scientifiquement  plus 
ouverts  et  plus  accommodants. 

La  seconde  tendance  était  représentée  par  les 
courants  marxistes  alors  répartis  en  deux  rameaux 
principaux,  celui  du  Parti  de  l'Entente  Populaire 
(PEP),  dans  la  lignée  de  Jacques  Roumain,  dont  la 
première  étoile  fut  le  romancier  Jacques  Stephen 
Alexis,  son  fondateur-organisateur  pétulant 
d'imagination  autant  que  de  talent  et  d'initiatives, 
signataire  à  Moscou  du  fameux  manifeste  des  81 
partis  communistes  d'obédience  moscoutaire,  et  qui 
devait  compter  dans  ses  rangs  les  Verna,  Gérald 
Brisson,  Gérard  Pierre  Charles,  William  Glémaud, 
Benoit  Brennus  Joachim  etc.  Le  second,  le  Parti 
Populaire  pour  la  Libération  Nationale,  (PPLN), 
groupait,  autour  de  son  président  Marcel  Gilbert, 
des  jeunes  valeurs  alors  montantes  de 
l'enseignement  secondaire  telles  Claude  Moise, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  236 

Anthony  Apollon,  Michel  Hector,  Mario  Rameau, 
Jean- Jacques  Dessalines  Amboise,  Férel  Léonard, 
Lucien  Pardo,  Claude  Innocent,  et  bénéficiait  de  la 
plus  grande  expérience  internationaliste  d'aînés  déjà 
influents  comme  le  poète  de  renom  international 
René  Dépestre,  l'Architecte  Raymond  Malebranche 
et  aussi  les  philosophes  Roger  Gaillard  et  Max 
Chancy,  récemment  rentrés  d'Europe  au  pays,  sous 
l'œil  alors  bienveillant  du  François  Duvalier  des 
débuts. 

La  troisième  tendance  était  représentée,  aux 
yeux  du  public,  par  ce  qu'on  pourrait  appeler  les 
technocrates  progressistes  (bien  que  certains  fussent 
des  littéraires  purs)  ayant  pour  la  plus  part  étudié  à 
l'étranger,  surtout  en  France.  On  les  appelait  du 
nom  générique  de  «  Sorbonnards  ».  Or  j'étais 
littéralement  un  Sorbonnard  !  Pas  d'identité 
idéologique  commune  au  sein  de  cette  tendance, 
mais  une  volonté  partagée  de  combattre  l'arriérisme 
haïtien  par  une  plus  grande  ouverture  au  savoir 
occidental  à  son  niveau  le  plus  élevé  (culture 
humaniste  et  connaissances  scientifiques),  et  une 
plus  grande  dose  de  cette  technologie  devenue 
universelle.  Qu'on  me  permette  de  reproduire  les 
deux  paragraphes  dans  lesquels  j'ai  représenté 
récemment  cette  tendance  : 

«On  était  sérieux,  trop  sérieux  même  au  gré  de  ceux 
qui,  sous  Magloire,  chantaient  à  longueur  de 
journée,  s1  inspirant  d'un  exemple  supposé  venir 
d'en  haut  :  «  nanpwen  pwoblem,  tou  le  jou  m  '  sou, 
se  wiski  m  '  bwè  ».  Des  problèmes,  il  y  en  avait 
pourtant,  et  c'est  pourquoi  un  Jean  Cassiodore 
Volcy  organisait  à  l'Institut  Haïtien  de  Statistique 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  237 

une  enquête  scientifique  sur  le  niveau  de  vie  des 
paysans  haïtiens  à  partir  d'un  échantillon  de  prés 
de  600 familles  rurales. 

Un  Garvey  Laurent  préparait  l'action  méthodique 
du  Bureau  de  Crédit  Rural  Supervisé  dont  il  avait  la 
direction,  en  lançant,  à  titre  de  test,  une  enquête 
rurale  à  Marfranc  (Grande  Anse)  à  laquelle  j'ai 
participé  sur  le  terrain  avec  son  équipe,  allant 
d'une  case  paysanne  à  l'autre,  cherchant  à 
recueillir  par  tous  les  moyens  (questionnaires, 
témoignages,  évaluation,  observation,  déductions 
en  amont  et  en  aval,  décryptages  et  décodages), 
des  données  socio-économiques  concrètes  et  sûres 
de  la  production,  de  la  circulation  et  de  la 
consommation  des  biens  et  services  à  la 
campagne... 

Un  ami,  Fritz  Etienne,  récemment  rentré  de  Paris, 
réalisait  les  travaux  de  triangulation  de  tout  le 
territoire  haïtien,  et  faisait  doter  le  Bureau  de 
Géodésie  d'un  équipement  ultra-moderne  que  nous 
enviait  l'Argentine,  pour  fonder  la  nouvelle 
cartographie  haïtienne. 

Un  autre  ami,  inclassable  presque,  l'ingénieur 
Pierre  Petit,  diplômé  de  l 'institut  Géographique  de 
France,  faisait  alors  les  débuts  d'une  carrière  qui 
allait  être  justement  réputée,  l'homme  allianj  à  un 
rare  degré,  l 'intégrité  à  la  compétence.  L 'agronome 
Agénor  faisait  avancer  ses  recherches  théoriques  et 
expérimentales  pour  une  nourriture  locale 
scientifique  dans  l'élevage  moderne  du  bétail 
haïtien  ... 

Un  autre  ami,  Ricard  Cadet,  inaugurait  l'Ecole  de 
Tannerie  pour  aider  à  résoudre  le  problème  du 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  238 

traitement  moderne  de  nos  peaux  pour  des  cuirs  de 
qualité. 

Notre  Joseph  Châtelain,  solide  et  surtout  brillant 
jusqu'à  être   époustouflant,  faisait  étudier  une 
première  liste  de  82  projets  industriels  en  vue  de  la 
réorientation  de  la  politique  de  crédit  de  la  Banque 
Nationale  vers  un  développement  endogène  ... 
Dans  le  domaine  de  l 'enseignement,  la  création,  en 
1954,  du  Centre  d'Etudes  Secondaires,  vite  appelé 
«  La  petite  Sor bonne  »  dans  l 'opinion  parce  que 
nous  étions  neuf  diplômés  de  l 'Université  de  Paris  à 
nous  être  associés  pour  le  fonder  (Pradel  Pompilus, 
Jean  Claude,   Fritz  Etienne,   Cassiodore  Volcy, 
Pierre  Riché,  Max  Chancy,  Marie-Lucie  Chancy 
alors  Madame  Leslie  F  Manigat,  Léon  Kernizan  et 
votre  serviteur  Leslie  F.  Manigat),  marque  un 
tournant  avec  son  effet  multiplicateur  de  créations 
de  nouveaux  établissements  rivaux  d'enseignement 
secondaire  laïques  de  qualité. 
A     l'Université     d'Haïti,     l'enseignement  de 
l'économie  passait  du  stade  méritoire  théorique 
moderne  au  stade  scientifique  avec  l 'arrivée  des 
quatre  docteurs  en  science  économique  rentrés  de 
Paris  :  Joseph  Châtelain  (qui  inaugurait  son  cours 
d'économie  politique  par  une  analyse  de  la  misère 
haïtienne),  Pierre  Cauvin,  Hervé  Boyer  et  Massillon 
Coicou.  En  ce  qui  concerne  l 'enseignement  du  droit 
international  public,  notre  vieil  ami  fraternel  de  très 
regrettée  mémoire,  le  Dr  Emmanuel  Mompoint  le 
renouvelait  en  réalisant,  avec  une  assurance  solide 
et  tranquille,  la  relève  d'une  génération  qui,  avec 
les  Dr  Clovis  Kernizan  et  Villefort  Beauvoir,  avait 
marqué  cette  spécialité  depuis  les  années  1930s.  De 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  239 


son  côté,  le  Dr  Jean-Baptiste  Romain  était  appelé  à 
transformer,  qualitativement,  V Institut  d'Ethnologie 
en  Faculté  d 'Ethnologie.  A  la  Faculté  de  Médecine, 
comme  à  l'Ecole  Polytechnique,  l'émulation  entre 
professeurs  diplômés  de  France  et  professeurs 
diplômés  des  Etats-Unis  assurait  un  enseignement 
et  une  pratique  de  qualité  à  nos  futurs  médecins  et 
ingénieurs-architectes  auxquels  était  offerte  une 
formation  moderne  up  to  date.  A  l'Ecole  Normale 
Supérieure,  dirigée  par  Pradel  Pompilus,  valeur 
assise  de  nos  lettres  classiques  à  la  section 
desquelles  étaient  venues  s'ajouter  deux  unités 
d'enseignement  de  valeur  en  la  personne  de 
Ghislain  Gouraige  et  de  Joseph  D.  St  Vil,  docteurs 
es  lettres,  l'enseignement  à  la  section  de 
philosophie  passait  de  l'amateurisme  de  René 
Carré  à  la  compétence  spécialisée  de  Jean  Claude 
et  Max  Chancy.  Dans  la  section  des  sciences 
sociales  du  même  établissement  d'enseignement 
supérieur  et  dans  le  même  temps,  l 'enseignement  de 
l'histoire  passait  du  stade  hagiographique  et 
événementiel,  avec  les  efforts  finalement  louables 
d'un  Saint  Victor  Jean-Baptiste,  celui  des  «  deux 
concepts  d'indépendance  »,  au  stade  scientifique 
avec  mes  combats  tenaces  pour  la  nouvelle  histoire 
comme  science  sociale  par  excellence  certes,  mais 
discipline-synthèse,  la  science  interdisciplinaire  de 
l'histoire  totale,  en  introduisant  les  conceptions, 
l'esprit  et  les  méthodes  de  l'Ecole  des  Annales  avec 
Marc  Bloch,  Lucien  Febvre,  Fernand  Braudel,  mais 
aussi  un  Ernest  Labrousse  en  histoire  économique 
et  un  Pierre  Renouvin  en  histoire  des  relations 
internationales».  Je  représentais,  mieux,  j 'incarnais 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  240 

cette  «  histoire  nouvelle  »  multidisciplinaire  de 
synthèse  des  sciences  humaines  qui  exigeait  une 
culture  universelle  ». 

Un  forum  des  idées  nouvelles  s'imposait  :  ce 
furent  nos  «  Cours  Universitaires  de  Vacances  » 
que  j'organisai  pendant  l'été  de  1957,  avec  le 
concours  du  «  Cercle  des  étudiants  »  (du  père 
Jean-Baptiste  Georges)  et  où  j'ai  demandé  à  tous 
ceux,  quelles  que  fussent  leurs  tendances,  qui 
étaient  engagés  dans  un  enseignement  original  ou 
dans  une  entreprise  novatrice  sur  des  problèmes  et 
des  thèmes  liés  au  développement  du  pays,  de  venir 
exposer  leurs  points  de  vue  et  découvertes  au  profit 
de  la  jeunesse,  pour  en  débattre  avec  elle.  Le  pays 
bougeait  et  s'enthousiasmait,  malgré  un  quatuor  de 
valeurs  qui  boudait  plutôt  que  de  s'inscrire,  avec 
leurs  troupes  restées  l'arme  au  pied,  ayant  laissé  les 
leurs,  trop  tard,  désirer  une  participation.  Ces 
«  Cours  Universitaires  de  Vacances  »  eurent  un 
succès  sans  précédent,  révélateur  du  climat  de 
fermentation  intellectuelle  et  de  l'élan  de  renouveau 
idéologique,  culturel,  technique  et  institutionnel  en 
faveur  de  la  modernisation  du  pays  dans  la 
conjoncture  1953-1962. 

Mais  pour  nous,  comme  pour  bien  d'autres  de 
la  seconde  tendance  tout  au  moins,  l'horizon 
national  d'aboutissement  allait  être,  au  lieu  de  la 
réalisation  de  la  promesse  de  relance  d'un 
Estiméisme  corrigé,  «  Papa  Doc  et  les  Tontons 
Macoutes  »  à  partir  du  tournant  de  1961-1963,  le 
mur  contre  lequel  vinrent  trop  vite  se  briser  nos 
élans  et  fracasser  nos  entreprises.  L'intelligentsia 
haïtienne  allait  être  soumise  à  un  triple  traitement 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  241 

au  choix  :  la  soumission  pure  et  simple  jusqu'à 
l'abdication  dans  la  domestication  pour  survivre,  la 
mort  ou  la  disparition  sans  autre  procédure  (la  liste 
en  est  hélas  longue  !),  et  le  déracinement  de  l'exil 
impie  qui,  finalement,  pour  beaucoup,  fut  la  planche 
de  salut  et  même  une  rampe  exceptionnelle  de 
lancement  pour  de  grandes  carrières  internationales. 
Mais  en  Haïti  même,  cela  se  soldait  par  l'échec  final 
du  troisième  essai  de  modernisation. 

3)  La  fin  de  l'illusion  Jean-Claudienne 
(1971-1982)  patent,  à  partir  de  1982,  du  quatrième 
essai  de  modernisation  va  faire  sombrer  le  pays 
dans  une  interminable  crise  de  décomposition 
générale  de  la  société  traditionnelle  (1982-1995- 
2009). 

Malgré  la  filiation  évidente  et  une 
perception  tenace,  François  Duvalier  le  père  et  son 
successeur  immédiat  Jean-  Claude  Duvalier  fils, 
sont  loin  d'être  une  et  même  chose.  François  était 
archaïquement  arc-bouté  sur  son  côté  pouvoir 
personnel  pour  défendre  farouchement  son  régime 
en  plongeant  dans  les  méthodes  de  gouvernement 
les  plus  traditionnelles  et  les  plus  rétrogrades  des 
satrapies  de  notre  19eme  siècle,  auxquelles  il 
demandait  la  clef  d'efficacité,  afin  de  perdurer  et, 
recroquevillé  fièrement  sur  sa  fermeture 
nationaliste,  se  souciait  moins  d'économie  que  de 
politique,  même  au  coût  de  la  ruine  collective  («  Je 
gouvernerai  ce  pays  jusqu  'à  la  dernière  gourde  de 
la  Banque  Nationale  »).  C'était  impressionnait, 
mais  économiquement  stérile. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  242 

Jean-Claude,  au  contraire,  inaugure  son 
régime  par  l'ouverture  au  vent  du  large  de  la 
modernisation  dépendante.  19  ans,  recevant  le 
cadeau  empoisonné  du  pouvoir  alors  qu'on  a,  à 
grand  peine,  achevé  difficilement  un  secondaire  de 
faveur,  on  peut  facilement  préférer  succomber  à  la 
tentation  des  jeunes  monts  de  vénus  féminins  qui 
s'offrent  ou  à  l'ivresse  des  voitures  de  sport,  plutôt 
que  de  se  soumettre  aux  dures  contraintes  de 
l'exercice  personnel  du  pouvoir,  en  tout  cas,  on  peut 
être  influençable  :  de  là  la  succession  des  favoris 
dont  tout  l'art  est  de  bien  se  mettre  en  selle  et  d'y 
rester.  Ce  n'est  décidément  plus  Papa  Doc,  c'est 
bien  Baby  Doc.  Ouverture  aux  grandes  puissances 
hégémoniques  puisque  dès  son  avènement  en  1971, 
il  est  porté  sur  les  fonts  baptismaux  par 
l'ambassadeur  américain  Knox,  accouru  au  palais 
donner  la  garantie  de  Washington  à  la  succession  de 
père  en  fils,  et  puisque,  peu  après,  il  suçait  le  lait  de 
la  coopération  française  grâce  à  l'ambassadeur 
Dorin  accouru  le  materner  en  lui  apportant  l'accès 
aux  fonds  de  la  FAC,  dans  une  intention  de  rivalité, 
mais  plutôt  finalement  la  réalité  d'un  condominium 
hégémonique  entre  Washington  et  Paris  sur  l'Haïti 
de  Baby  Doc. 

Ouverture  au  capitalisme  sauvage 
international  intéressé  au  «  quick  money  »,  grâce  à 
l'exploitation  d'une  main  d' œuvre  nombreuse,  bon 
marché  et  malléable,  en  plus  d'être  rapidement 
efficiente,  et  grâce  aux  «  incentives  »  (stimulants) 
généreusement  octroyés  pour  attirer  les 
investissements  étrangers. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  243 

Ouverture  à  l'oligarchie  à  dominante  métisse, 
autrefois  combattue  par  le  père,  pour  l'encourager  à 
réaliser  la  seconde  mue  historique  de  la  base  de  sa 
prépondérance  :  le  passage  d'une  bourgeoisie 
commerçante  à  une  bourgeoisie  industrielle,  la 
«  sous-traitance  »  aidant. 

Ouverture  tactique  et  contrôlée  au  monde 
professionnel  de  la  diaspora,  juste  pour  donner  à 
son  régime  le  lustre  «  technicien  »,  signe  extérieur 
de  la  modernisation. 

Et  même  une  ouverture,  velléitaire  et  en 
trompe-l'œil,  vers  une  pseudo-libéralisation 
politique  qui  ne  saurait  même  pas  s'assimiler  à  une 
proto-démocratisation,  puisque,  en  fin  de  compte, 
«  le  fils  du  tigre  ne  peut  pas  être  végétarien  ». 

Ce  sera  donc  le  régime  du  «  green  back  », 
du  coït  et  du  colt. 

Bien  que  mal  conditionnée,  cette 
modernisation  aurait  pu  être  réelle  et  bénéfique. 
Mais  les  nouveaux  dirigeants  avaient  l'esprit 
ailleurs,  et  leur  gloutonnerie,  ajoutée  à  leur  manque 
de  sérieux,  les  empêchait  de  «  maîtriser  la 
conjoncture  ».  Sous  l'égide  des  organisations 
internationales,  grâce  à  leurs  programmes  et  par 
leurs  techniciens  encadrant  la  haute  fonction 
publique  haïtienne,  un  inventaire  assez  complet  des 
ressources  et  des  besoins  du  pays  peut  être  mené  à 
bien,  notamment  (pour  ne  citer  qu'un  seul  exemple 
global),le  rapport  de  l'OEA  publié  en  deux  tomes, 
le  premier  limité  à  l'analyse  de  la  situation  «  état 
des  lieux)  et  les  recommandations  (un  jeu  cohérent 
de  projets)  avec  textes  documents  et  statistiques,  et 
le  second  sous  la  forme  d'un  lot  de  nombreuses 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  244 

cartes  spécialisées  localisant  ressources,  problèmes 
et  besoins  avec  leur  diversité  et  importance,  dans 
l'espace  du  sous-développement  haïtien.  C'était  en 
quelque  sorte  une  répétition  de  Mission  en  Haïti 
quelques  vingt-cinq  ans  plus  tard,  mais  cette  fois 
moins  novatrice,  et  c'était  l'instrument 
d'introduction  à  la  dépendance  accrue  et  acceptée 
comme  contexte  obligé  du  développement 
modernisateur.  De  1945  à  1974,  Haïti  avait  fait  des 
progrès  sensibles  sur  la  voie  de  l'acceptation  de  la 
dépendance,  en  contrepartie  de  la  quête  d'un 
introuvable  développement  ! 

En  effet,  de  1971  à  1982,  le  nouveau  cours 
jean-claudien  a  pu  faire  illusion.  C'était  l'époque  où 
un  ami  historien  anglais  me  reprochait  d'avoir  écrit 
que  le  régime  de  Jean  Claude,  n'étant  pas  à  la 
hauteur  des  enjeux,  était  incapable  de  «  maîtriser  la 
conjoncture  ».  C'est  qu'il  fallait  une  rare 
compétence  et  la  mise  en  œuvre  d'une  stratégie  de 
développement  avisée  et  serrée,  juste  pour  contenir 
et  contrecarrer  les  effets  pervers  d'une  économie 
brusquement  et  beaucoup  trop  vite  ouverte,  eu  égard 
au  degré  de  délabrement  au  sortir  de  l'expérience 
économique  paternelle.  Sans  doute  a-t-il  brillé  de 
ses  premiers  feux,  mais  le  ver  était  dans  le  fruit. 

Dès  1980,  le  régime  s'essoufflait  et,  à  partir 
de  1982,  c'est  la  crise  et  le  déclin.  Aidons-nous 
pour  le  montrer  de  quelques  statistiques.  En  dehors 
des  investissements  dans  l'infrastructure  (routes, 
transport,  électricité,  eau,  téléphone  etc.)  qui  furent 
loin  d'être  négligeables,  trois  secteurs  de 
l'économie  industrielle  ont  retenu  l'attention.  Le 
secteur  déjà  devenu  traditionnel,  de  la  substitution 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  245 

d'importation  :  sa  prospérité  était  artificiellement 
maintenue  grâce  à  des  positions  de  monopole  de 
fait,  et  de  prix  non  concurrentiels  par  rapport  à  ceux 
du  marché  international,  ce  qui  ne  pouvait  durer 
indéfiniment  vu  son  coût  réel  pour  l'économie 
nationale.  Celui,  tout  nouveau,  de  l'assemblage 
pour  l'exportation  grâce  au  bas  coût  de  la  main- 
d'œuvre  et  à  la  proximité  du  marché  nord- 
américain.  Il  tiendra  le  coup,  mais  sans  la  puissance 
d'expansion  et  d'ébranlement  qu'on  lui  attribuait. 
Et  celui  des  entreprises  publiques  industrielles, 
secteur  dans  lequel  les  hommes  du  jeune  président 
prirent  des  initiatives  autant  hardies 
qu'inconsidérées,  sauf  l'intérêt  de  l'enrichissement 
personnel.  Des  cinq  nouvelles  entreprises  publiques 
industrielles  majeures  Minoterie,  Cimenterie, 
ENAOL,  (pour  les  huiles  végétales)  et  les  usines 
sucrières  du  Nord  et  de  Darbonne  (plaine  de 
Léogâne),  les  trois  dernières  ont  dû  être  fermées  en 
témoignage  de  l'échec  de  l'expérience  jean 
claudienne.  Vu  leur  structure  de  fonctionnement  et 
leur  mode  de  gestion,  leurs  coûts  de  production 
étaient  trop  nettement  supérieures  dans  chaque  cas 
aux  prix  (c.a.f)  des  importations  concurrentielles. 
Voici  l'estimation  y  relative  par  une  mission  de  la 
Banque  Mondiale  pour  l'année  budgétaire  1985. 

Entreprise  Produit     Unité    Prix  Coûtprod 

ENAOL  huile  soja  $tonne  732  1520 

Minoterie  farine  $  sac       12  19 

Ciment  ciment  $  sac       50  88 

USN  sucre  brut  $  livre      0,15  0,33 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  246 


USN         sucre  brut  $  livre      0,15  0,87 

Un  indicateur  industriel  qui  ne  trompe  pas 
est  l'évolution  de  la  consommation  d'électricité  par 
le  commerce  et  l'industrie  entre  1975  et  1985.  Ici 
encore,  nous  trouvons  une  forte  poussée  de  hausse 
(plus  que  le  double)  entre  les  années  budgétaires 
1975  et  1980  et  un  ralentissement  très  net  de  la 
hausse  jusqu'à  presqu'un  aplatissement  (20%)  de 
1980  à  1985.  Voici  les  chiffres  de  cette 
consommation  (Gwh) 


Années     1975     1980  1985 
Gwh        55,2     111,5  133,4 

La  plupart  des  indicateurs  ont  la  même 
allure  de  courbe,  en  hausse  généralement  jusqu'à 
1982  et  en  baisse  à  partir  de  cette  année  de  début  de 
la  crise.  Au  contraire,  elle  y  contribue  en  réduisant, 
nécessité  oblige,  ses  dépenses  d'investissements 
comme  l'indique  le  tableau  suivant  : 

1981      1982        1983  1984 
(en  millions  de  gourdes) 

Dép.  budgétaires  d'investissements 
135        144  95  96 

Dép.  extrabudgétaires  d'investissements 

230        29  10  55 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  247 


Mais  voici  l'évolution  des  principaux 
indicateurs  de  croissance  pour  la  période  1975-1985 
découpée  en  deux  quinquennats  : 

Taux  de  croissance  moyenne 

Ex.  1975-1980  Ex-1980-1985 


Produit  intérieur  brut 

5,3 

-0,5 

Agriculture 

1,6 

-1,3 

Industrie 

9,5 

-2,5 

Services 

6,3 

-0,8 

PNB  par  habitant 

3,3 

-2,5 

Consommation  privée  par  habitant 

2,5 

-3,1 

Volume  des  exportations 

10,3 

-1,3 

Volume  des  importations 

10,0 

-2,9 

Indice  des  prix  à  la  consommation 

6,5 

8,3 

Taux  de  chômage  (%  fin  de  période) 

21,9 

-130,8 

Encours  de  la  dette  extérieure 

(en  millions  de  $  .Fin  de  période) 

318,2  687,4 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  248 


Après  un  quinquennat  de  progrès  marqué  par 
un  assez  fort  taux  de  croissance,  (5,3%  pour  le 
produit  intérieur  brut  et  le  signe  positif  pour  tous  les 
autres  indicateurs  pendant  le  quinquennat  1975- 
1980),  c'est  l'effondrement  (une  régression  de  - 
2,6%  du  Produit  National  Brut  et  le  clignotant  rouge 
du  signe  négatif  pour  tous  les  autres  indicateurs) 
pendant  le  quinquennat  1 980- 1985. 

Contre  cet  effondrement,  les  dons  de  l'aide 
étrangère,  d'ailleurs  en  baisse,  ne  pourront  rien.  On 
peut  en  effet,  se  faire  une  idée  des  décaissements 
par  donateurs  à  l'aide  du  tableau  suivant  : 

Dons  bilatéraux  et  multilatéraux  (sans  dons  du 
secteur  privé) 


Ans 

1982 

1983 

1984 

1985 

Dons  bilatéraux 

39,6 

36,9 

30,7 

41,5 

Allemagne 

9,3 

10,8 

8,4 

5,5 

FAC  France 

1,6 

10,4 

9,5 

7,0 

Japon 

1,8 

1,9 

2,4 

13,8 

USAID  (DA/ESF) 

12,1 

10,3 

8,7 

9,3 

Autres 

1,8 

2,3 

1,7 

1,0 

Dons  multilatéraux 

28,9 

17,2 

14,9 

11,7 

CEE 

0,4 

0,9 

3,3 

0,8 

FAO 

2,7 

2,0 

1,5 

1,0 

BID 

2,1 

1,3 

1,0 

0,0 

FIDA 

0,9 

OEA 

1,0 

0,7 

0,8 

0.7 

OPS\OMS 

1,9 

1,1 

1,4 

1,3 

FENU 

3,8 

0,8 

0,6 

0,2 

PNUD 

5,5 

4,8 

4,7 

4,5 

LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  249 


PAM  10,0      3,6       0,9  2,2 

Total  dons  bilatéraux  et  multilatéraux 

68,5     54,1     45,6  53,2 

Ainsi  les  dons  bilatéraux  et  multilatéraux 
effectivement  décaissés  ont  diminué,  eux  aussi,  de 
1981  à  1985,  accompagnant  la  très  nette  régression 
de  la  production  dans  tous  les  secteurs,  du 
commerce,  de  l'emploi,  des  revenus,  et  de  la 
consommation  privée,  ainsi  que  l'alourdissement  de 
la  dette  extérieure.  La  responsabilité  historique  de 
l'illusion  Jean-claudienne  s'avère  bien  être  le 
«  développement  introuvable  »,  sans  un  changement 
de  système.  Abordant  l'explication  de  cette  crise 
grave  manifeste  à  partir  de  1982,  les  experts  de  la 
Banque  Mondiale  énumèrent  comme  ils  peuvent  :  la 
surexploitation  des  terres  due  à  la  pression 
démographique,  au  protectionnisme  industriel  dans 
le  secteur  de  la  substitution  d'importation,  à 
l'insuffisance  ainsi  qu'à  la  mauvaise  affectation  des 
ressources  publiques  («  pendant  longtemps,  les 
ressources  publiques  ont  été  mal  réparties  et  mal 
contrôlées,  écrivent-ils  »).  Néanmoins  jusqu'en 
1980,  les  autorités  ont  veillé  à  ce  qu'elles  ne 
dépassent  pas  les  recettes.  Mais  depuis  lors,  cette 
discipline  budgétaire  s'est  effritée  et  l'épargne 
publique  a  diminué,  tombant  d'environ  1.8%  du 
PIB  en  moyenne  entre  1975  et  1980  à  0.5%  en 
1980-1985  etc.  Sont-elles  prêtes,  au  moins,  à  faire 
des  recommandations  de  réformes  conjoncturelles 
pour  la  reprise  de  la  croissance.  Nous  verrons  qu'en 
réalité,  le  retour  à  une  situation  de  crise  à  partir  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  250 

1982  marque  la  résurgence  de  la  crise  de  la  société 
traditionnelle,  qui  entrait  dans  sa  phase  de 
décomposition  générale  (1982-1995-2009),  après 
l'échec  du  quatrième  essai  de  modernisation. 

III  -  La  phase  de  décomposition  générale  de  la 
société  traditionnelle  (1982-1995-2009) 

On  n'a  pas  assez  réalisé  que  la  crise  dans  la 
foulée  de  laquelle  le  régime  de  Jean  Claude,  avec 
l'échec  de  son  essai  de  modernisation  dans  la 
futilité  jouisseuse,  a  été  emporté  constituait,  en  fait, 
une  éruption  venue  des  profondeurs  pour  faire  jaillir 
à  la  surface  les  éléments  enfouis  dans  les  entrailles 
historiques  de  la  société  traditionnelle  en  crise  de 
décomposition  générale.  C'est  pourquoi  celle-ci  a 
offert  l'occasion  de  voir  défiler  le  XIXème  siècle 
haïtien  comme  ressuscité,  et  revivre  des  frustrations, 
privations  et  revendications  aussi  bien  que  des 
solutions  et  applications  d'expédients  exprimées  en 
leurs  temps  au  cours  des  heures  sombres  et  des 
scènes  macabres  de  notre  éternel  hier  non  encore 
déchouqué  mais  ébranlé.  On  sait  que  c'est  une  de 
mes  comparaisons  favorites  -  la  crise  de  notre 
16ème  siècle  manqué  (nous  n'avons  réussi  ni  notre 
assimilation  victorieuse  du  rationalisme 
scientifique,  ni  notre  intégration  dans  le  capitalisme 
naissant  de  la  bourgeoisie  austère  de  la  première 
modernité,  ni  notre  éveil  total  à  la  science  et  à 
technologie  nouvelles,  ni  notre  Renaissance 
humaniste,  ni  notre  Réforme  spirituelle  et  morale), 
bien  que  nous  n'ayons  pas  manqué  d'avoir  notre 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  251 

Savonarole  manqué  «  titidien  ».  Le  système,  à  bout 
de  souffle,  est  au  bout  du  rouleau. 

Voyons  d'abord  l'état  global  des  lieux  dans 
sa  perspective  mondiale  (l'écart  par  rapport  à 
quelques  grands  pays  développés)  et  régionale 
(l'écart  par  rapport  à  quelques  grands  pays  caraïbes 
voisins)  pour  situer  l'état  général  du  grand  malade. 
Nous  avons  choisi  l'année  1990,  c'est-à-dire 
l'année  d'avant  «l'embargo  pervers»  pour 
employer  une  expression  de  Tahar  Ben  Jelloun  qui 
est  aussi,  par  coïncidence  (  ?)  l'année  de 
l'avènement  de  l'anarcho-populisme  par  élections 
manipulées  et  frelatées. 

Le  tableau  suivant  a  été  construit  à  l'aide  de 
statistiques  qui  sont  celles  du  PNUD  dans  son 
Rapport  Mondial  sur  le  Développement  Humain 
1993 . 


Classement  selon  l'indice  de  développement 
humain  (IDH)  en  1990 


Pays  rang 

Esp.vie 

%  d'alph. 

PIB 

IDH 

Japon  1 

78,6 

99,0 

17.616 

0,983 

USA  6 

75,9 

99,0 

21.449 

0,976 

France  8 

76,4 

99,0 

17.495 

0,971 

Allemal2 

75,2 

99,0 

18213 

0,957 

Barbad  20 

75,5 

99,0 

8.304 

0,957 

Rep.Dom  97 

66,7 

83,3 

2.404 

0,586 

Haïti  137 

55,7 

53 

933 

0,275 

Essayons  d'analyser  les  tendances  lourdes  de  cette 
crise  de  fin  de  système. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  252 


1)  La  question  agraire  est  la  première  en  lice. 
L'aboutissement  de  son  évolution  est  l'atomisation 
du  lopin.  Déjà  de  1950  à  1971,  en  ce  qui  concerne 
la  taille  des  exploitations,  la  proportion  de  parcelles 
de  1  carreau  (lha29)  ou  moins  est  passée  de  39%  à 
71%.  Aujourd'hui,  on  en  arrive  à  cette  absurdité  que 
la  part  d'un  héritier  puisse  se  réduire,  dans  les  cas 
extrêmes  il  est  vrai,  à  2  ou  3  arbres  sur  une  parcelle. 
La  moyenne  propriété,  en  comparaison,  est  perçue 
comme  de  la  «  grande  »  et  ses  propriétaires 
assimilés  aux  «  grands  dons  »,  ses  barons  fieffés 
«  semi  féodaux  »  d'une  certaine  littérature.  La 
pression  démographique  sur  la  terre,  vieux 
problème  que  nous  avons  rencontré  depuis  la  fin  du 
siècle  dernier,  produit  une  surexploitation  croissante 
des  terres  ou  leur  pénurie.  La  densité  de  la 
population  sur  les  terres  agricoles  passe  de  296  en 
1965  à  408  au  milieu  des  années  1980s. 

Plus  révélateur  de  la  crise  s'il  en  est,  la  valeur 
ajoutée  agricole  par  personne  active,  au  lieu 
d'augmenter  comme  lorsqu'une  agriculture  se 
modernise,  baisse  dangereusement  puisqu'en 
l'espace  de  seulement  vingt  ans,  elle  a  baissée  de 
926  gourdes  (1965)  à  858  gourdes  (1985)  en  prix 
constants  de  1976.  Comment  s'étonner,  dans  ces 
conditions,  de  la  précarité  de  la  paix  sociale  dans 
l'hinterland  rural  ?  A  défaut  des  grandes  jacqueries 
de  durée  pluriannuelle  et  difficiles  à  réprimer,  voire 
à  résoudre,  comme  les  éruptions  de  la  révolution 
d'Accau  dans  le  sud  (1844-1847),  ou  des 
soubresauts  continus  de  l'anarchie  gouvernementale 
(1908-1915)  ou  de  la  période  révolte  caco  dans  le 
Nord-Est  (1915-1922),  on  aura  comme  des  geysers 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  253 

permanents  aux  émissions  périodiques  dans  des 
foyers  comme  le  Nord  Ouest  (région  de  Jean  Rabel 
avec  un  fameux  «  massacre  »  récent  encore  dans 
toutes  les  mémoires)  ou  le  bas-Artibonite  où  l'on 
voit  le  paysan  la  machette  à  la  main).  C'est  la 
violence  rurale,  encore  contenue.  Mais  je  me 
souviens  d'un  conseil  des  ministres  sous  ma 
présidence,  quand  interrogeant  l'avenir  par  des 
projections  de  nos  problèmes,  j'évoquais  le  spectre 
plausible  d'un  pays  profond  embrasé,  un  jour. 

Mais  l'expression  la  plus  tragique  de  la  crise 
agraire  devait  être  l'affaire  des  «  boat  people  »,  ces 
fuyards  d'une  situation  désespérée  à  la  campagne 
haïtienne,  en  partance  vers  l'Eldorado  de  la  Floride, 
à  portée  dangereuse  par  mer  à  partir  des  côtes 
haïtiennes  sur  des  frêles  embarcations  peu  aptes  à 
faire,  jusqu'au  bout,  l'aventureux  voyage,  et 
guettées  par  les  gardes-côtes  américains  chargés  de 
saisir  leurs  cargaisons  humaines  pour  des  «  camps 
de  concentration  »  provisoires  en  Floride,  en 
instance  de  retour  forcé  au  pays.  Le  refus  des 
américains  d'accepter  ce  flux  d'immigrants  haitiens 
illégaux  jugé  absolument  indésirables  sur  le 
territoire  des  Etats-Unis  va  devenir  unes  des 
principales  motivations  de  l'évolution  de  la 
politique  américaine  à  l'égard  d'Haïti.  Le  maintien 
finalement  de  ces  premiers  boat  people  sur  le 
territoire  américain  est  un  miracle  au  bénéfice  et  au 
mérite  à  la  fois  des  haitiens  concernés  et  aidés  et  des 
américains  consentants  et  généreux.  La  diaspora 
haitienne  aux  USA  dépasse  aujourd'hui  les  500.000 
et  les  fils  des  boat  people  de  1979  ont  fait  les 
meilleures  universités  nord-américaines  ! 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  254 


2)    La    massification    et    ses  conséquences 

constituent  un  élément  original  de  cette  crise  de  fin 
de  siècle.  «  Le  phénomène  de  masse  »,  désormais 
présent  dans  toutes  les  manifestations  de  la  vie 
collective  haïtienne,  devient  le  corollaire  de  la 
croissance  démographique  d'un  pays  qui  a  vu  sa 
population  passer  de  600.000  habitants  environ  au 
lendemain  de  la  proclamation  de  l'indépendance 
nationale  en  1804,  à  6.000.000  d'habitants  en  1984, 
pour  dépasser  les  huit  millions  à  l'heure  du 
bicentenaire  de  l'indépendance  nationale.  Il  me  fut 
pour  ainsi  dire  révélé  en  Guadeloupe,  au  début  des 
années  1980,  au  retour  de  mission  en  Haïti,  d'un 
ami  français  d'origine  yougoslave,  Slobodan 
Milacic,  quand  il  me  projeta  sur  écran  quelques 
vues  qu'il  venait  de  prendre  en  Haïti.  Constatant  la 
masse  humaine  qui  déambulait  dans  les  rues  du  bas 
de  la  ville  de  Port-au-Prince,  je  me  suis  surpris  à  lui 
demander  s'il  s'agissait  d'une  manifestation,  et  lui 
de  me  répondre  :  «  Non  !  C'est  l'état  normal  de  la 
rue  ». 

Cette  massification  avait  été  préparée  par 
Duvalier  d'abord,  par  ses  appels  instants  et  ses 
interpellations  répétées  pendant  la  campagne 
électorale  de  1957  pour  la  participation  de  la  masse 
rurale,  ce  «  pays  en  dehors  »,  dans  la  vie  politique 
active,  mais  surtout  comme  conséquence  des 
manifestations-concentrations  à  la  Castro  qu'il 
organisait,  au  pouvoir,  en  amenant  de  force  s'il  le 
fallait,  les  paysans  à  venir  parader  à  la  capitale. 
Beaucoup  y  restèrent  ou  s'arrangèrent  pour  y 
revenir  peupler  les  bidonvilles  en  formation 
champignonnaire  spontanée.  Dès  lors  s'établirent 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  255 

l'omniprésence  et  la  prédominance  des  quartiers 
populaires  dans  le  nouveau  paysage  urbain  de  Port- 
au-Prince. 

Cette  massification,  vite  exploitée  par  la 
politique  et  manipulée  par  les  politiciens,  fut  la 
compagne  pourvoyeuse  de  masses  immédiatement 
disponibles  pour  l'intervention  politique,  mais  sans 
formation  préalable  à  jouer  ce  rôle  nouveau.  Cette 
situation  est  à  l'origine  du  pullulement  des 
organisations  populaires  au  leadership  d'autant  plus 
facilement  vociférant  que  le  gros  peuple  laissait 
faire  en  son  nom.  Mais  l'intelligence  en  éveil  de 
celui-ci  pouvait  nourrir  du  flot  d'informations, 
souvent  déformées  du  fait  de  la  prédominance  de  la 
presse  d'opinion  sur  celle  d'information  proprement 
dite,  que  déversaient  les  stations  de  radiodiffusion 
aux  coins  les  plus  reculés  du  pays,  grâce  à  la 
révolution  du  transistor.  La  généralisation  de 
l'emploi  du  créole  facilitait  l'accès  aisé  à  la  parole 
pour  des  imaginations  automatiquement  débridées 
et  des  langues  subitement  déliées.  Plus  rien  n'était 
plus  comme  avant. 

3)  La  question  urbaine  devint  le  nœud  gordien  de 
la  politique  active,  comme  site  de  son  déroulement, 
comme  thème  de  son  débat,  comme  théâtre  de  son 
combat,  comme  enjeu  de  son  jeu  et  comme 
problème  de  sa  problématique.  C'est  le  lieu  par 
excellence,  de  concert  avec  la  clochardisation  des 
quartiers  résidentiels  et  la  ruralisation  des 
bidonvilles,  en  plus  des  phénomènes  classiques  de 
la  dégénérescence  du  «  centre  »  et  de  la  fuite  vers  la 
périphérie.  Ce  produit  de  la  substitution  des 
hommes  nouveaux  aux  anciennes  élites  (sans  leur 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  256 

remplacement)  dans  le  déplacement  de  la  maîtrise 
urbaine  dans  les  villes  de  province  est  encore  plus 
visible  qu'à  Port  au  Prince.  Dans  les  cités-taudis  où 
le  seuil  de  la  pauvreté  absolue  est  atteint,  la  culture 
de  solidarité,  ne  peut  empêcher  les  manifestations 
d'une  culture  de  violence.  La  carence  quantitative  et 
qualitative  des  services  urbains  laisse  sans  moyens 
face  au  développement  des  «  impossibilités 
citadines  ».  La  politisation  des  masses  disponibles 
(Gino  Germani)  de  la  périphérie  urbaine,  sans 
initiation  ni  préparation  préalable,  comme  on  l'a  vu, 
alimente  «  le  pouvoir  de  la  rue  »,  le  béton,  les 
hommes  du  béton.  Le  péronisme,  pendant 
longtemps,  en  a  fait  un  bon  usage.  Rien  de  tel  ici. 
4)  La  crise  des  subsistances  et  des  moyens  de 
subsistance  jette  chaque  jour  une  population 
flottante  à  la  recherche,  littéralement,  du  pain 
quotidien.  Certes,  on  a  pu  estimer  en  1989  que  la 
situation  était  très  grave  mais  non  encore 
désespérée.  Mais  déjà,  dans  l'état  actuel 
d'exploitation  de  ses  ressources  et  dans  le  cadre  du 
système  actuel  d'organisation  économique  et 
sociale,  l'Etat  ne  peut  plus  assurer  la  subsistance  de 
son  peuple. 

Il  faut  dire,  car  c'est  la  triste  vérité,  que  les 
organisations  caritatives  sont  débordées  et  que  les 
organisations  étrangères  déclarent  distribuer  de  la 
nourriture  gratuite  à  deux  millions  d'haitiens 
quotidiennement.  Pente  dangereuse  dans  laquelle  on 
a  laissé  la  nation  s'engager  car  d'une  part,  on 
habitue  un  peuple  à  recevoir  sa  nourriture  et  non  à 
la  produire  ou  à  travailler  pour  se  la  procurer. 
D'autre  part,  on  compromet  l'avenir  en  construisant 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  257 

sa  précarité  car,  d'un  moment  à  l'autre,  pour  une 
raison  ou  pour  une  autre,  le  robinet  de  l'aide 
alimentaire  étrangère  peut  être  fermé.  On  a  parfois, 
malheureusement  l'impression,  qu'une  bonne  partie 
du  pays,  soucieuse  de  la  pitance  du  jour,  n'arrive 
pas  à  se  hisser  au  niveau  de  conscience  de  la  gravité 
de  la  crise,  sauf  à  travers  les  lunettes  personnelles 
de  la  déchéance  individuelle. 
5)  La  crise  des  solutions  extrêmes 
successivement  tentées  au  sortir  de  l'ère  des 
Duvalier,  a  pour  contexte  une  société  post-totalitaire 
tentée  par  le  jusqu'au  boutisme  en  réplique 
oppositionnelle  au  modérantisme  du  progressisme 
réformiste  :  on  y  trouve  pêle  mêle  les  vertus 
supposées  énergétiques  du  lessivage  fascistoide,  les 
marécages  supposés  déracineurs  du  «  raché 
mayok  »  libérateur,  et  le  chaos  supposé  organisateur 
de  l'anarcho-populisme. 

On  n'a  pas  assez  dit,  ni  peut-être  vu  que  pour 
barrer  la  route  à  l'ennemi  commun  des  extrémistes 
en  la  personne  des  tenants  du  modérantisme  du 
progressisme  réformisme  du  Centre  Démocratique, 
on  a  fait  déferler  sur  le  pays  trois  avalanches 
successives,  qui  ont  été  autant  de  crises  dans  la 
crise.  Le  lessivage  fascistoide  pratiqué  par  Namphy 
II  puis  par  les  putschistes  qui  agissaient  au  nom  de 
Cédras  pour  se  perpétuer  au  pouvoir,  ambitionnait 
de  faire  taire,  de  mettre  hors  d'état  de  nuire  et 
d'éliminer  toute  opposition,  à  la  manière  initiatrice 
de  François  Duvalier  resté  un  modèle,  même  après 
sa  mort,  pour  les  extrémistes  de  droite, 
principalement  militaires.  Ce  fut  l'échec. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  258 

A  ce  sujet,  il  ne  faut  pas  succomber  à  la 
tentation  d'assimiler  les  duvaliéristes  en  général  au 
FRAPH,  qui  a  recruté,  il  est  vrai,  certes,  ses  bras 
musclés  et  ses  fortes  gueules  dans  le  marigot  des 
durs  du  militaro-macouto-duvaliérisme,  mais  a  surgi 
comme  un  mouvement  extrémiste,  autonome, 
conjoncturel,  sui  gêner is,  pour  mener  une  bataille 
bien  précise  à  un  moment  donné,  et  a  été 
ouvertement  manipulé  par  certaines  agences  nord- 
américaines.  Il  n'est  même  pas  tout  à  fait  indiqué  de 
le  confondre  avec  les  héritiers  de  Roger  Lafontant 
qui  voulait  monopoliser  l'aile  intransigeante  du 
duvaliérisme  pur  et  dur,  mais  dans  un  tout  autre 
esprit  doctrinaire  et  à  d'autres  fins  politiciennes.  Les 
deux  ont  nui  cependant  à  l'image  du  duvaliérisme 
modéré  présentée  par  les  leaders  les  plus  lucides  de 
cette  tendance. 

En  effet,  les  duvaliéristes,  dans  la  mesure  où 
il  en  reste  de  vrais  (et  d'ailleurs,  Françoisiste  ou 
Jean  Claudiste  ?  car  ce  n'est  pas  tout  à  fait  la  même 
chose  !),  répartis  en  courants  et  tendances  derrière 
quelques  têtes  d'affiche,  candidats  potentiels  mais 
précautionneux,  le  duvaliérisme  ne  fait  pas  recette 
partout  après  les  29  ans  de  la  dictature  dynastique 
des  Duvalier,  et  ses  porteurs  d'ambitions  demeurent 
aux  aguets  d'une  occasion  pour  faire  sentir  leur 
poids  résiduel  dans  la  détermination  du  présent  pour 
un  éventuel  accès  au  partage  du  pouvoir,  avec  ou 
sans  Jean-Claude,  personnage  plutôt  symbolique. 
Sont-ils  capables  de  contenir,  de  manière  réaliste, 
leur  appétit  de  pouvoir  et  leur  impatience,  pour 
faciliter  leur  réintégration  souhaitable,  mais 
prudente  et  graduelle,  dans  la  vie  politique  normale 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  259 

du  pays  ?  Je  disais  à  l'un  d'eux  que  l'église 
catholique,  en  instituant  le  sacrement  de  pénitence, 
l'avait  assorti  d'un  quadruple  contenu  :  la 
confession  d'avoir  péché  (correspondant  à 
l'autocritique  des  marxistes),  le  repentir  sincère,  la 
pénitence,  et  ...  le  ferme  propos  de  ne  plus 
recommencer  ! 

De  son  côté,  le  «  raché  mayok  »  (maladie 
infantile  d'une  certaine  gauche),  scandé  pendant 
quasi  deux  ans  par  les  activistes  toutes  tendances 
confondues,  s'est  embourbé  dans  l'impuissance, 
d'autant  plus  piaffant  et  déchaîné  qu'il  avait  peut 
être  raison,  mais  se  savait  inopérant,  ou  en  tout  cas, 
inefficace.  L'anarcho-populisme,  maître  dans  l'art 
de  la  surenchère  extrémiste  et  du  verbe  enragé, 
assautait  le  pouvoir  grâce  à  une  nébuleuse  de 
caractère  alluvionnaire  (il  s'est  appelé  lui-même 
«  lavalas  »,  créole  du  mot  avalanche,  comme  pour 
nous  simplifier  la  tâche)  pour  ne  plus  savoir  qu'en 
faire  sinon  détruire,  anticipant  sans  doute  les 
théories  scientifiques  nouvelles  du  chaos 
organisateur  ou  de  la  catastrophe  structurante 
...Aristide,  puisqu'il  faut  l'appeler  par  son  nom  ?  Il 
faut  le  comprendre  sans  animosité  aveuglante  ni 
culte  fanatique,  en  toute  sérénité  d'esprit  et 
d'objectivité  d'observation,  à  travers  d'une  part  son 
coefficient  personnel  analysé  à  partir  des  conditions 
de  sa  naissance  et  de  son  enfance-adolescence,  à 
partir  de  sa  fiche  catégorique  et  caractérielle  de 
cyclothymique  émotif,  actif  et  secondaire  (EAS),  à 
partir  de  certains  épisodes  particulièrement 
révélateurs  de  sa  vie  de  prêtre  de  la  théologie  de  la 
libération,  à  partir  de  ses  paroles  innombrables  et 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  260 

de  son  comportement,  et,  d'autre  part,  son  rôle 
comme  exutoire  anarcho-populiste  des 
revendications  de  justice  sociale  principalement  des 
masses  populaires  urbaines  et  péri-urbaines 
capables  d'être  maîtresses  de  la  rue  et  assoiffées  de 
réparation  sociale,  sinon  même  de  vengeance  (pour 
peu  qu'on  les  y  encourage)  anti-bourgeoisie,  anti- 
macoute,  anti-armée,  anti-hiérarchie  catholique  et 
anti  impérialiste... 

Pauvre  Haïti  malmenée  et  ballotée  d'un 
extrême  à  l'autre,  à  la  recherche  d'un 
développement  introuvable,  faute  d'avoir  regardé 
dans  la  bonne  direction  pourtant  devant  elle  offerte. 
6)  La  crise  des  institutions  est  sans  doute  l'aspect 
qui  porte  le  plus  à  réfléchir  sur  la  profondeur  de  la 
crise  terminale  de  la  société  traditionnelle. 
«  Elles  n  'en  meurent  pas  toutes,  mais  toutes  en  sont 
frappées  ». 

C'est  d'abord  la  crise  constitutionnelle  au 

destin  pourtant  fertile  en  inventions  violatrices. 
C'est  la  crise  parlementaire  dans  toute  sa  nudité  : 
médiocrité  phénoménale  des  membres  des 
législatures  successives,  leur  avidité  pécuniaire,  leur 
corruption,  leur  absentéisme,  leur  indiscipline,  leurs 
visions  paralysantes,  leur  stérilité  législatrice,  leur 
écartèlement  du  fait  de  la  rivalité  des  doubles 
bureaux,  leur  soumission  directe  à  l'interférence 
étrangère,  leurs  palinodies  inconséquentes.,  sauf 
exceptions  évidemment. 

C'est  la  crise  du  judiciaire  qui  a  renoncé  à 
toute  indépendance,  qui  combine  incompétence  et 
vénalité,  et  devient  la  cible  privilégiée  des 
réformateurs  qui  veulent  profiter  de  sa  déconfiture 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  261 

pour  lui  substituer  un  modèle  étranger  nouveau  dans 
le  passage  du  modèle  français  au  modèle  américain. 

C'est  la  crise  de  la  police  judiciaire,  sans 
moyens,  sans  laboratoire,  sans  support  logistique 
d'investigation,  sans  formation  spécialisée 
adéquate,  et  qui  a  tout  simplement  oublié,  en 
déclarant  une  enquête  ouverte,  qu'il  y  a  obligation 
de  la  fermer  en  découvrant  les  présumés  coupables 
comme  résultat  de  cette  enquête  policière,  porte 
d'entrée  de  la  fabrique  de  fourniture  du  service  de  la 
justice. 

C'est  la  crise  de  l'église  catholique,  crise 
religieuse  de  la  rareté  des  vocations  et  de 
compétition  active  d'un  protestantisme  en  pleine 
croissance  dans  le  pays.  Cette  montée  du 
protestantisme  est  d'abord  numérique  et  occupe 
l'espace  religieux  où  seul  le  catholicisme  avait 
traditionnellement  distribué  le  réseau  de  ses 
paroisses,  par  le  réseau  concurrent  de  ses  temples, 
de  ses  écoles,  de  ses  cantines  et  de  ses  cliniques,  car 
le  protestantisme  conquérant  se  meut  dans  le  peuple 
urbain  et  rural  comme  un  poisson  dans  l'eau,  animé 
d'un  zèle  socio-économique  impressionnant, 
souvent  assorti  de  généreuses  connexions  nord- 
américaines.  Protestantisme  et  développement  en 
Haïti ,  beau  sujet  qui  fait  l'objet  d'une  étude  du  Dr 
Charles  Poisset-Romain,  et  dont  il  a  eu  la 
gentillesse  de  me  confier  la  publication  imminente. 

Mais  si  le  protestantisme  a  sa  charge 
négative  de  problèmes  et  de  difficultés  qui 
restreignent  la  portée  de  ses  succès  comme  un 
mouvement  d'ensemble,  et  affecte  son  adaptation 
par  un  manque  de  formation  et  d'ouverture  souvent 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  262 

reproché  aux  pasteurs  parfois  improvisés,  de 
certains  cultes  réformés,  l'église  catholique,  qui  a 
une  longue  pratique  de  ses  œuvres  sociales  réparties 
à  travers  les  diocèses,  connaît  une  crise  de  ses 
structures  même,  du  fait  de  la  distance  politico- 
idéologique  entre  une  hiérarchie  prudente  avec  sa 
conception  de  «  fonctionnaires  de  Dieu  »  et  son 
souci  responsable  d'éviter  une  évolution 
schismatique,  et  une  «  petite  église  »  militante  des 
curés  et  religieux  des  communautés  de  base,  assez 
enhardie  pour  verser  dans  l'indiscipline  vis-à-vis  de 
l'autorité  épiscopale,  et  assez  agressive  pour  militer 
en  faveur  du  projet  socio-économique  marxiste  au 
nom  de  la  théologie  de  la  libération. 

De  ce  fait,  l'Eglise  catholique,  après  avoir 
assuré  et  assumé  le  leadership  politico-moral  du 
mouvement  national  contre  la  dictature  duvaliériste 
avec  l'encouragement  du  fameux  cri  du  pape  Jean 
Paul  II  en  plein  Port-au-Prince  «  Il  faut  que  cela 
change  ici  »,  a  estimé  que  ce  n'était  pas  sa  mission 
de  gérer  l'après  Duvalier  politique,  et  s'attache  à 
maintenir  et  préserver  une  unité  précieuse  et  à 
récupérer  son  leadership  moral  et  intellectuel 
d'antan  compromis  mais  non  perdu.  Le  remarquable 
projet  modernisateur  de  l'Université  Notre  Dame,  si 
elle  est  capable  de  le  mettre  en  exécution  vraiment, 
permettra  à  l'église  romaine  de  combler  un  retard 
par  rapport  aux  autres  pays  de  l'Amérique  Latine 
avec  leurs  grandes  universités  catholiques  comme 
l'Université  San  Marcos  au  Pérou,  l'une  des  plus 
anciennes,  ou  l'Université  Madré  y  Maestra  en 
République  Dominicaine,  une  des  plus  récentes.  Le 
modèle   semble  devoir  être   l'Université  Notre 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  263 

Dame,  aux  Etats-Unis.  Mais  où  sont-ils  les  ouvriers 
pour  la  moisson  ? 

C'est  la  crise  du  vodou,  jusque-là 
étroitement  associé  à  la  vie  archaïque  de  la  société 
traditionnelle  au  sein  de  laquelle  il  remplissait  sa 
triple  fonction  médicale,  culturelle  et  religieuse,  et 
placé  aujourd'hui  face  au  défi  de  la  modernisation 
nécessaire  qui  l'expose  à  s'ouvrir  à  l'instruction 
rationalo-scientifico-tecnique  occidentale  s'il  doit 
survivre  à  la  crise  terminale  de  la  société 
traditionnelle,  et  assurer-assumer  sa  contribution  à 
la  construction  de  la  modernisation  à  l'haïtienne 
chez  nous.  Moderniser  le  vodou  en  l'aseptisant, 
mais  en  lui  redonnant  la  vigueur  régénératrice 
originelle  (retour  aux  sources)  du  «  Bois  Caiman  » 
et  d'une  religion  de  forces  du  bien  (il  n'en  est  pas 
toujours  accepté  pour  telle),  au  moment  où  le  Pape 
Jean  Paul  II,  ouvert  et  inspiré,  lui  avait  reconnu 
«  des  semences  divines  ». 

C'est  la  crise  de  V armée  qu'on  a  vu  co- 
diriger  la  société  traditionnelle  à  travers  toute  son 
existence  bi-séculaire,  et  dont  la  jeune, 
inexpérimentée  et  pourtant  ambitieuse  hiérarchie 
récente  porte  la  responsabilité  de  sa  propre 
déchéance,  entraînant  celle  de  l'institution,  par  ses 
interventions  brutales  et  finalement  malheureuses 
en  termes  de  répression,  de  corruption  et  de 
mauvaise  gestion,  au  service  de  convoitises  et  de 
prétentions  personnelles  de  cliques  de  militaires, 
encouragées  par  des  mauvais  entourages  civils  de 
conseillers.  Elle  est  dissoute  ou  en  voie  de  l'être  par 
décision  unilatérale  de  l'Exécutif  aristidien  dont  la 
revanche  devait  sanctionner  les  putschistes.  La 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  264 

sanction  par  le  président  reinstauré  est  tout 
simplement  dans  son  esprit,  la  solution  finale.  Rien 
n'est  moins  certain. 

Dans  le  contexte  de  la  crise,  les  institutions 
nouvellement  créées  se  voient  immédiatement 
prostituées,  comme  le  Conseil  Electoral 
supposément  chargé  d'assurer  les  élections  libres  et 
honnêtes  que  le  Ministère  de  l'intérieur  n'avait  pas 
su  tenir  démocratiques.  Le  remède,  à  l'usage,  est 
pire  que  le  mal.  C'est  le  délabrement  institutionnel 
généralisé. 

7)  La  crise  des  valeurs  vient  renforcer  le 
déboussolement  collectif.  C'est  comme  si  les 
principes  avaient  cessé  d'exister.  La  dignité 
personnelle,  l'honneur  du  nom,  l'intégrité,  le 
patriotisme,  le  dévouement  au  bien  commun, 
l'obligation  de  travailler  pour  acquérir  des  biens,  le 
respect  d' autrui,  la  solidarité  affectueuse  de  l'unité 
familiale,  la  légitimité  du  mérite,  la  parole  donnée, 
la  recherche  prioritaire  du  beau,  du  vrai  et  du  bien, 
la  coopération  dans  le  malheur,  le  prix  du  secret  etc. 
Ce  sont  des  valeurs  démonétisées.  En  réalité,  les 
valeurs  de  l'ancienne  société  ont  été  retirées 
pratiquement  de  la  circulation,  alors  que  les  valeurs 
de  substitution  n'ont  pas  encore  cours.  Ce  vide 
permet  à  n'importe  qui  de  faire  n'importe  quoi 
impunément  ou  presque.  L'exemple  ne  vient  plus 
d'en  haut.  On  est  blasé  ou  on  affecte  de  l'être  ...  Il 
manque  de  maîtres  à  penser,  catégorie  qui  se  fait 
rare,  en  effet,  mais  est-on  disponible  pour  écouter 
les  leçons  d' autrui  ?  Certains  aujourd'hui  sont-ils 
disposés  a  en  avoir  vu,  la  croyance  que  l' internet  est 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  265 

la  réponse  à  tout,  alors  que  l' internet  est  d'un 
excellent  usage  si  on  sait  l'interroger.  «  Qui  ne  sait 
pas  ce  qu'il  cherche,  ne  sait  pas  ce  qu'il  trouve  ». 

L'Université  est  en  crise  quantitative  (la 
massification  ?  un  exemple  à  la  rentrée  universitaire 
de  1995,  il  y  eut  à  la  faculté  de  médecine  2.900 
candidats  inscrits  pour  100  places  offertes  !)  et 
qualitative  (structure  et  niveau  d'études).  Elle 
souffre  d'être  passée  de  l'Université  d'Haïti, 
relativement  autonome  de  fait,  à  l'Université  d'Etat 
d'Haïti,  reprise  en  main  par  le  pouvoir,  d'avoir 
perdu  quelques  uns  des  meilleurs  parmi  ses 
professeurs  à  chaque  charrette  idéologico-politique 
et  d'être  ballottée  par  les  va-et-vients  de  la  lutte 
entre  les  extrêmes  déterminés  à  faire  primer 
l'idéologie  sur  le  mérite,  et  «lamilitance  sur  la 
compétence  »  depuis  les  temps  de  François 
Duvalier,  sans  que  cela  ait  pris  fin  après  sa  mort, 
sinon  que  le  drapeau  idéologique  ait  changé  de 
temps  à  autre  pour  couvrir  le  même  esprit  et  les 
mêmes  pratiques  de  partisannerie,  à  tour  de  rôle.  Le 
terrorisme  intellectuel  domine  même  certaines 
facultés  spécifiquement  ciblées.  Dans  les  autres,  on 
travaille  avec  les  matériaux  du  bord,  et  la  crise 
larvée,  accompagne  le  fonctionnement  tant  bien  que 
mal  de  notre  enseignement  supérieur.  Mais  notre 
Université  d'Etat  commence  (ou  continue)  à  perdre 
progressivement  son  crédit  international  d'antan, 
avec,  cependant,  grâce  à  la  coopération 
internationale  notamment,  le  double  phénomène  de 
la  vitalité  modernisante  de  quelques  Facultés  et 
Ecoles  Supérieures,  et  le  renom  croissant  de  deux 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  266 

ou  trois  universités  privées  (  8  sur  172  recensées  !) 
dont  la  réputation  est  en  hausse  justifiée. 

Dans  le  pays,  le  désarroi  porte,  du  moins  en 
un  premier  temps,  chacun  à  vouloir  faire  à  sa  guise. 
Etre  libre  et  jouir  de  sa  liberté  d'adulte,  c'est 
s'affranchir  des  idées,  des  normes  et  des  principes 
du  vieux  monde,  dont  on  se  rend  compte  qu'il  s'est 
écroulé,  et  dans  ce  naufrage,  il  est  difficile  de  faire 
un  tri  pour  le  choix  des  valeurs  pérennes.  On  a 
entendu  un  Jean  Brierre  ulcéré  déclarer  au  sujet  de 
son  retour  après  un  long  séjour  africain  ::  «Ce  pays 
ne  me  connaît  plus  et  je  ne  le  reconnais  pas  ».  Le 
monde  haïtien  a  changé  entre  le  départ  et  le  retour 
du  vieux  poète  au  point  q'il  paraissait 
méconnaissable.  Il  y  a  eu  aussi  le  dévoiement  de  la 
culture,  en  peinture  comme  en  musique,  en 
littérature  comme  en  sculpture,  que  l'inspiration 
tend  à  déserter  au  profit  de  la  facilité  de 
l'arrangement  répétitif,  et  que  l'esthétique  avec  ses 
exigences  tend  à  déserter  au  profit  de  l'adaptation 
mimétique,  tandis  que  la  commercialisation  à 
outrance  est  aux  aguets  avec  ses  tentations 
«  articides  »,  sauf  de  notables  exemptions  comme  le 
spiralisme  en  littérature  et  le  mouvement 
«  Racines  »  en  musique  populaire,  pour  ne  citer  que 
deux  exemples  qui  ne  sont  pas  les  seuls  ...  Il 
faudrait  inventorier  les  autres,  avant  un  verdict  final 
de  bilan  négatif.  Car,  le  désintérêt  pour  les  choses 
de  l'esprit  est  loin  d'être  général  comme  on  le 
proclame.  Des  solides  exemples  individuels  (les 
succès  de  Dany  Laferrière,  de  Dantica,  de  Dépestre 
de  Jean  Métellus,  de  Frank  Etienne  et  de  Tiga,  etc. 
pour  citer  quelques  célébrités  stellaires  consacrées) 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  267 

et  de  groupes  sont  là  pour  l'attester.  Il  y  a  même  une 
sève  d'une  vigueur  nouvelle  dans  la  vie  culturelle  et 
morale  haïtienne  contemporaine,  comme  une  belle 
fleur  trouve  son  humus  dans  le  fumier.  Il  faut  savoir 
connaître  les  efforts  de  création  et  rendre  mérite  aux 
résultats  durement  acquis  dans  un  milieu  porteur 
ingrat  et  sclérosé.  Mais  si  on  veut  sortir  des  sentiers 
battus,  ce  qui  est  à  la  fois  naturel  et  légitime, 
malheureusement  les  innovations,  pour  être 
prétentieuses,  ne  sont  pas  toujours  heureuses,  faute 
de  savoir  apprendre  d'abord  et,  surtout,  faute  d'une 
ouverture  plus  sélecte  et  surtout  plus  judicieuse  sur 
le  large,  c'est-à-dire  sur  l'universel,  à  la  recherche 
de  termes  de  comparaison  et  de  barèmes.  Sinon  la 
médiocrité,  qui  n'est  pas  minoritaire,  risque  de 
passer  pour  géniale.  «  Tout  voum  se  do  »  dit  notre 
créole  difficilement  traduisible.  Ce  sont  les  aspects 
multiformes  de  la  crise  des  valeurs  dans  ces  temps 
qui  se  voudraient  aussi  ceux  de  la  post-négritude  et 
de  la  «  créolité»  pour  un  courant  esthétique  et 
culturel  de  l'élite  artistique  sensible  aux  voix  de 
sirène  venues  de  la  Martinique,  ce  contre  quoi,  en 
Martinique  même,  Césaire,  fidèle  à  ce  que  j'appelle 
une  quête  identitaire  par  dosage  et  par  dominante 
sur  fond  d'histoire,  avait  réagi  de  manière  assez 
critique.  Personnellement,  ayant  eu  à  critiquer  les 
faiblesses,  limitations  et  contradictions  d'une 
négritude  cependant  incontournable,  je  dois 
confesser  que  la  créolité  dont  on  fait  l'éloge,  me 
parait  une  notion  historiquement  confondante,  une 
revendication  sans  sel,  ni  piment,  ni  poivre,  du 
terroir,  une  intellectualisation  originale  et  de  prime 
abord  séduisante  de  cet  éternel  désir  subconscient 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  268 

de  sous-valoriser  et  d'esquiver  la  réalité  originelle 
africaine  essentielle  dans  la  constitution  de  notre 
personnalité  de  base,  -  une  post-négritude  voire 
anti-négritude  -  au  profit  d'une  épure  privilégiant 
hier  l'Européen,  puis  même  l'Amérindien  un 
moment,  et  aujourd'hui  la  puissance  fondatrice 
supposée  décisivement  identifiante  du  lieu  de 
rencontre,  de  coexistence  et  de  mémoire  d'une 
communauté  humaine  indifférenciée,  puisque  le 
blanc  natif  natal  aussi  est  créole,  et  la  créolité 
primordiale,  c'est  même  lui  puisque  c'est  pour  le  lui 
appliquer  en  tout  premier  lieu  que  le  mot  créole  a 
été  forgé  :  «  La  société  créole  »,  à  l'origine  la 
société  blanche  née  aux  Antilles,  le  même  sens 
originel  se  trouvant  aussi  en  Amérique  Latine  dans 
l'expression  de  «  sociedad  criolla  ». 

Ce  n'est  pas  sorcier,  consultons  le 
dictionnaire  :  le  Littré  en  4  volumes  («  homme 
blanc,  femme  blanche  originaire  des  colonies  »)  ;  le 
Robert  en  sept  volumes  («  personne  de  race 
blanche  née  dans  les  colonies  intertropicales  »)  ;  le 
Larousse  en  cinq  volumes  («  se  dit  d'une  personne 
dont  les  ascendants  sont  originaires  d'Europe  et  qui 
est  née  dans  les  anciennes  colonies  européennes  »). 
La  créolité,  c'est  le  blanc  d'abord  et  le  blanc 
d'accord  ! 

Le  souci  est  louable  de  secouer  d'un  mot  les 
discriminations  passées  qu'on  a  traînées  comme  des 
boulets,  mais  pas  par  le  recours  à  une  sémantique 
porteuse  de  ces  discriminations  injustifiables.  En 
tout  cas,  ce  n'est  pas  le  «  détour  »  que  Edouard 
Glissant  et  moi  cherchions  légitimement  dans  nos 
rencontres  réflexives  dans  les  couloirs  et  les  antres 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  269 


de  l'UNESCO  à  Paris.  Faire  l'unité  dans  une 
convivialité  accueillante  pour  tous,  je  veux  bien, 
mais  à  partir  de  l'identification  des  convives  revêtus 
d'égale  dignité  reconnue.  On  peut  trouver  un 
parallélisme  entre  la  ligne  de  pensée  que  j'ai 
tendance  à  partager  ici,  comme  on  vient  de  le  voir, 
avec  Césaire,  et  la  création  similaire  du  Price  Mars 
de  la  fin,  s'écriant  de  façon  pathétique  face  à  une 
autre  contestation  critique  et  même  suppressive  de 
la  négritude  :  «  je  sais  bien  que  la  jeune  génération 
d'intellectuels  d'Haïti,  imbue  des  doctrines  à  la 
mode,  conteste  la  réalité  du  problème  noir  en  tant 
que  problème  scientifique  et  le  ramène  aux  conflits 
de  l'humain  et  de  l'inhumain...  Un  jour  viendra 
peut  être  où  les  hommes  par  leurs  propres  activités 
créatrices  briseront  tous  ces  fétiches  que  sont  la 
race,  les  privilèges,  l'argent  et  se  retrouveront 
fraternellement  unis  dans  le  travail  producteur, 
dompté  et  humanisé... Mais  en  attendant  que 
s'accomplisse  le  miracle  de  ce  merveilleux  destin 
humain,  permettez  que  je  m'accroche  au  roc  des 
réalités  sociales,  quotidiennes,  qui  m'amènent  à 
déceler  les  antagonismes  partout  où  sur  la  terre 
habitable  l'homme  est  un  loup  pour  l'homme 
,partout  où  les  préjugés,  les  haines  les  convoitises 
jettent  les  hommes  les  uns  contre  les  autres  dans 
une  mêlée  furieuse  de  meurtres,  de  rapines  et 
d'abominations.  Et  dans  cette  conjoncture 
universelle,  ceux  d'entre  les  humains  qui  ont  été 
regardés  par  le  soleil  pendant  les  transformations 
de  la  planète  et  qui  ont  conservé  l'empreinte 
indélébile  de  la  morsure  astrale  sont  toujours,  ça  et 
là,  l'objet  des  discriminations  d'autres  fils  du 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  270 

cosmos.  Hier  comme  aujourd'hui,  ils  en  portent 
l'incontestable  témoignage.  ».  Sagesse  de 
l'expérience  observée,  vécue  et  vivante,  pas 
nécessairement  de  l'âge.  La  lucidité  est  aujourd'hui 
jeune  et  multiraciale.  Bonjour  et  encore  bonjour  à  la 
négritude,  sans  adieu  prématuré.. 

8)  La  violence  ,  en  tout  cas,  est  à  l'ordre  du 
jour  comme  ruse  de  l'impuissance  à  sortir  de  la 
crise  et  comme  exutoire  facile  pour  masquer  la 
faillite,  en  utilisant,  selon  une  expression  rendue 
classique  par  la  dialectique  marxienne,  la  critique 
des  armes  contre  l'arme  de  la  critique.  De  là,  cette 
impression  que  le  règlement  guerrier  de  nos 
différends  politiques  est  resté  ancré  dans  nos 
habitudes.  Certes  en  Haïti,  la  mathématique  de 
l'horreur  n'atteint  pas  les  sommets  rwandais,  ni  les 
excès  bosniaques  auxquels  à  tort  on  a  voulu 
l'assimiler  en  jouant  sur  la  contemporanéité.  Rien 
de  la  violence  larvée  irlandaise,  ni  l'insécurité 
chronique  des  banlieues  des  capitales  et  métropoles 
occidentales  inhumaines.  Mais  le  caractère  horrible 
qu'on  lui  a  attribué  vient  de  sa  forme  et  de  son 
contexte  qui  font  parler  de  retour  à  la  barbarie 
primitive,  accusation  facile  contre  tout  un  peuple 
discriminé,  car  on  ne  recourt  pas  à  de  telles 
généralisations  dans  les  cas  d'horreurs  individuelles 
de  «  détraqués  »  des  sociétés  européennes  et 
américaines  qui  font  cependant  l'actualité  mondiale. 
Le  «  déchouquage  »  haitien  avide,  et  «  le  supplice 
du  collier  »,  (d'origine  autochtone  ?  appelé  «  père 
Lebrun  »  et  consistant  à  immoler  quelqu'un  en  lui 
passant   au   cou  un  pneu   enflammé),  comme 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  271 

expression  d'instinct  déchaîné  au  lieu  de  la  justice 
punitive  régulière,  le  massacre  spectaculaire 
d'électeurs  faisant  la  queue  pour  voter  ou  de  fidèles 
priant  dans  une  église,  l'exhibition  filmée  de 
membres  de  cadavres  au  cours  de  manifestations 
politiques,  la  répression  féroce  et  gratuite  rien  que 
pour  son  effet  dissuasif,  les  exécutions  terroristes  en 
plein  jour  de  personnalités  connues,  et  les  rumeurs 
même  fantaisistes  de  cannibalisme  attachées  au  récit 
de  certains  actes  individuels  de  violence,  -  tout  cela 
même  largement  fictif  ou  venant  d'un  autre  âge  - 
fait  que  le  bilan  numérique,  d'ailleurs  à  dessein 
exagéré  quand  il  s'y  trouve  un  fond  de  vérité,  n'est 
pas  ce  qui  importe,  car  ce  qu'on  s'empresse  déjuger 
pour  le  condamner,  c'est  notre  degré  de  civilisation, 
notre  image  s'étant  terriblement  détériorée  de  1950 
à  nos  jours. 

Toujours  au  sujet  de  la  violence  politique,  à 
propos  du  retour  d'Aristide  que  Washington 
préparait  alors,  Pezzulo,  l'ancien  chargé  des  affaires 
haïtiennes  pour  compte  de  l'administration  Clinton, 
avait  averti  que  ce  serait  l'enfer  !  (it  will  be  hell). 
Pour  qui  ?  pour  les  autres  (nous  compris  et  en 
premiète  ligne),  car  l'enfer,  c'est  les  autres  ! 
L'haitien  aurait-il  oublié  que  l'invasion  projetée  en 
octobre  1994  et  médiatisée  à  l'avance  dans  les 
«  briefing  papers  »,  devait  faire  200.000  victimes 
des  bombardemens  aériens  port-au-princiens  ?  En 
tout  cas,  le  retour  d'Aristide  comme  président  a  déjà 
signifié  et  continue  de  signifier  que  pour  son 
bonheur  ou  pour  son  malheur,  Haïti  est  promise  à 
de  nouvelles  zones  de  turbulences.  Mais,  dans  le  cas 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  272 

d'une  violence  d'initiative  ou  d'instigation 
gouvernementale,  l'utilisation  tactique  de  la 
turbulence  et  du  chaos  ne  comporte-t-elle  pas  le 
risque  suicidaire  de  l'apprenti  sorcier  ? 

9)_Les  termes  de  l'ingouvernabilité  en  Haïti 

deviennent  dans  de  telles  conditions  un  sujet 
original  de  réflexions  et  d'analyses,  un  thème 
nouveau  du  débat  politique,  et  un  point 
d'interrogation  pour  les  spécialistes  des  sciences 
humaines.  C'est  une  manière  de  s'apitoyer  tout  de 
même  moins  méchante,  que  la  traditionnelle 
croyance  raciste  en  l'incapacité  congénitale  du 
nègre  haïtien  à  gouverner  son  pays,  comme 
l'affirmait  encore  rien  moins  d'autre  que  le 
Secrétaire  d'état  nord-américain  Lansing,  l'homme 
de  l'intervention  nord-américaine  de  1915  :«La 
race  africaine  est  incapable  de  s'organiser 
politiquement.  Il  manque  à  cette  race  le  génie  du 
gouvernement.  Incontestablement  il  y  a  en  elle  une 
tendance  inhérente  à  retourner  à  la  barbarie,  à 
secouer  le  vernis  de  civilisation  à  laquelle  sa  nature 
physique  est  allergique.  Bien  sûr,  il  y  a  beaucoup 
d'exceptions  individuelles  à  cette  tare  congénitale, 
mais  c  'est  vrai  de  la  masse  comme  nous  en  avons 
l 'expérience  ici  aux  Etats-Unis  ». 

Mais  le  problème  n'est  plus  posé  en  ces 
termes,  bien  que  le  credo  raciste  n'ait  point  encore 
épuisé  ses  vertus.  Il  s'articule  autour  d'une 
problématique  nouvelle  sur  laquelle  la  science 
politique  contemporaine  se  penche  pour  d'autres 
pays  et  d'autres  situations.  Essayons  donc  de  voir 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  273 

sérieusement  ce  problème  de  termes  de 
l'ingouvernabilité  en  ce  qui  concerne  Haïti. 

D'abord  il  est  clair  qu'une  telle  question  ne 
peut  se  poser  que  dans  le  contexte  systémique  de  la 
société  traditionnelle  et  des  conditions  de  la  crise  de 
décomposition  générale,  alors  que  nous  préconisons 
précisément  d'en  sortir.  Pour  nous,  il  est  clair  qu'il 
s'agit  de  la  fin  d'un  monde  haïtien,  et  non  de  la  fin 
du  monde  haïtien.  C'est  donc  bien  à  l'intérieur  des 
paramètres  du  maintien  du  système  traditionnel  en 
crise  que  le  pays  devient  effectivement 
ingouvernable,  ou  que  le  problème  de 
l'ingouvernabilité  du  pays  se  pose  en  termes 
alarmants.  On  a  déjà  vu  ces  paramètres  de  la 
quadrature  du  cercle.  L'écroulement  de  l'économie 
nationale  sous-tendant  la  vie  politique  dans  le  sauve 
qui  peut  opportuniste  du  «  primum  vivere  »,  est, 
bien  sûr  lié  à  la  petitesse  du  gâteau.  La  rigidité 
fragile  de  la  structure  et  de  la  rentabilité  des 
dépenses  et  recettes  du  budget  de  l'Etat  s'oppose  à 
toute  réforme  comportant  le  risque  de  «  casser  la 
baraque  »,  à  moins  de  faire  artificiellement,  comme 
aujourd'hui,  dépendre  l'équilibre  budgétaire  de 
l'aide  étrangère  à  60%.  C'est  la  dure  réalité  d'un 
pays  qui  a  tourné  le  dos  à  la  sécurité  alimentaire  au 
point  de  faire  dépendre  la  nourriture  quotidienne  de 
2  millions  de  ses  fils,  de  la  distribution  quotidienne 
de  nourriture  par  les  services  caritatifs  étrangers. 

La  massification  d'origine  démographique, 
sans  structure  d'accueil  et  sans  cadre  éducatif  de 
préparation  sociale,  tout  comme  la  massification 
urbaine  sans  l'extension  des  services  adéquats.  Les 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  274 

écoles  sans  latrines  et  les  rues  sans  numéro 
n'étonnent  plus,  si  elles  ont  jamais  étonné.  Des 
bourgades  sans  police,  cela  se  voit.  On  accepte  la 
persistance  tenace  d'éléments  psychologiques  et 
culturels  (le  sous-développement  est  aussi  affaire  de 
psychologie  et  de  culture)  encore  allergiques  au 
système  moderne  des  partis  avec  ses  exigences 
contraignantes  sinon  contrariantes. 

La  dénormalisation  de  la  vie  politique  et 
sociale  sans  même  un  pacte  pour  la  période  de 
transition  vers  la  démocratie  comme  dans  le  cas  de 
la  «  democracia  pactada  »  des  latino-américains,  par 
exemple  au  Venezuela  (pacte  de  Punto  Fijo)  et  au 
Brésil.  Le  règlement  des  conflits  politiques  non 
dans  le  cadre  des  prescrits  constitutionnels,  mais  par 
la  force  physique  et  l'argent  de  la  corruption.  La 
prostitution  ou  le  délabrement  des  institutions 
anciennes  et  nouvelles  impuissantes  à  supporter  la 
pression  des  intérêts  et  le  poids  des  antagonismes. 
La  faiblesse  du  système  des  partis  dans  l'intolérance 
au  pluralisme,  la  non-acceptation  de  l'alternance, 
les  difficultés  insurmontables  du  financement, 
l'indisposition  des  cadres  à  l'engagement  partisan, 
l'inhabitude  des  militants  au  loyalisme  tenace  par 
tout  temps  à  l'égard  de  leur  parti,  la  survivance 
active  du  régime  de  clientèle  au  profit  d'un  leader- 
guide,  la  stratégie  exclusiviste  du  pouvoir  prenant 
en  otage  le  jeu  compétitif  démocratique  en  ignorant 
les  règles  de  ce  jeu,  et  l'interférence  de  l'étranger 
faussant  le  rapport  naturel  des  forces,  pour  faire 
pencher  la  balance  en  faveur  du  partenaire  à  sa  plus 
grande  dévotion.  Le  pouvoir  de  la  rue  et  du  micro 
maquillant  les  intervenants  les  plus  audacieux  ou  les 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  275 

moins  inhibés,  pour  rendre  impressionnants  leurs 
sentiments  et  leur  volonté  de  puissance  le  moment 
que  dure  leur  occupation  du  devant  de  la  scène 
comme  éléments  ou  groupes  de  pression 
temporaires.  Tout  est  dans  le  collimateur  des 
déficits  et  manquements  de  la  conjoncture. 

En  absence  d'une  grande  élection-tri 
acceptable  et  acceptée,  pour  simplifier  l'épure 
partisane  par  l'émergence  de  trois  ou  quatre  grands 
partis  responsables  sur  l'échiquier  politique,  la 
décantation  politique  normale  se  faisait  certes,  mais 
à  un  rythme  lent. 

L'ingouvernabilité  comme  risque  est  une 
entrave  de  taille  pour  sortir  de  l'impasse  d'une  crise 
jusqu'ici  jamais  surmontée  et  arrivée  à  sa  phase  de 
décomposition  générale.  En  conséquence  de  quoi, 
plus  de  société  juste  possible,  ni  stable,  ni  sûre. 
Voici  ce  qu'en  théorie  générale  affirmait  le 
Secrétaire  général  des  Nations-Unies  «  De  plus  en 
plus  il  apparaît  qu'une  société  juste  ne  peut 
accepter  un  niveau  élevé  de  chômeurs,  qu'une 
société  stable  ne  peut  tolérer  que  des  groupes 
entiers  soient  exclus  des  bienfaits  du 
développement,  qu  'une  société  sûre  ne  peut  exister 
en  l 'absence  de  filets  de  sécurité  pour  ceux  de  ses 
membres  qui  sont  les  plus  défavorisés  ».  Haïti  en  est 
devenue  l'illustration  concrète.  «  Même  si  Haïti  n'a 
pas  connu  de  guerre  et  n  'a  pas  été  dévastée  par  un 
cyclone,  le  pays  connaît  le  même  type  de  désastre... 
et  doit  faire  face  à  la  reconstruction  de  la  société 
toute  entière  »,  lit-on  dans  un  rapport  du  Secrétaire 
Général  des  Nations-Unies  en  Avril  1991,  le  même 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  276 

rapport  affirmant  «  qu  'Haïti  n  'est  pas  en  mesure  de 
maîtriser  et  encore  moins  de  conjurer  par  ses 
propres  moyens  ces  dégradations  économiques  et 
sociales.  Haïti  n  'est  pas  en  mesure  de  satisfaire  ses 
besoins  essentiels.  Sa  survie  économique  est  en 
danger  ».  Le  rapport  de  la  Banque  Mondiale  de 
2002  disait  même  qu'Haïti  était  «  un  pays  en 
décomposition  ».     C'était,     comme     l'a  noté 
judicieusement  Lionel  Paquin,  la  genèse  de  la  thèse 
onusienne  de  «  la  catastrophe  haïtienne  ».  Mais 
nombre  de  nos  compatriotes  n'ont  pas  compris  que 
cette  thèse  devait  justifier  un  plan  international  de 
prise  en  charge  pour  illustrer  les  cas  de  «  pays 
faillis  »  ou  de  pays  «  fragiles  »  de  la  nomenclature 
alors  en  voie  d'établissement,  faisant  d'Haïti  un 
«  cobaye  ».  Maintenant  qu'il  faut  revenir  un  peu  à 
la  vérité  et  à  la  décence,  ils  ont  du  mal  à  faire 
marche  arrière  pour  réhabiliter  un  peu  notre  pays. 
Mon  amie  Kary  Lévitt,  de  Mac  Gill  University,  me 
disait  déjà  dans  les  années  1970s,  chiffres  réels 
comparés    en    mains,    que    rien    ne  justifiait 
l'acharnement  à  faire  d'Haïti  un  pays  d'insécurité  la 
pire  à  vivre  et  d'exceptionnelle  malédiction.  C'est 
que  quelque  part,  n'avait-on  pas  besoin  de  créer  et 
de  maintenir  cette  image  de  l'enfer  sur  terre  ?  Mais 
qui  ?  A  quelles  fins  ? 

10)  La  deuxième  mort  de  Charlemagne 
Péralte  et  V engrenage  de  la  tutelle  politique 
étrangère  couronnent  et  peut-être  achèvent  cette 
phase  de  décomposition  générale  de  la  société 
traditionnelle.  On  sait  que  Charlemagne  Péralte, 
chef  de  la  résistance  des  «  cacos  »  contre  la 
première  occupation  nord-américaine  d'Haïti  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  277 

1915  à  1920,  a  été  tué  par  traîtrise  après  avoir 
obligé  les  «  marines  »  (fusiliers  marins  yankees)  à 
une  véritable  guerre  d'extermination  de  la  guérilla 
rurale  à  coups  de  mitrailleuses  et  de  bombardements 
aériens.  Célébré  par  un  certain  père  Jean  Bertrand 
Aristide  comme  son  héros  favori,  champion  contre 
l'occupation  et  martyr  de  «  l'impérialisme 
américain  »,  Péralte  fut  immortalisé  dans  la 
mémoire  des  haïtiens  par  l'occupant  lui-même  qui 
le  «  crucifia  »,  accroché  et  sanglé  à  une  porte.  Le 
Jean  Bertrand  Aristide  de  cette  époque  déclarait 
penser,  parler,  signer  et  agir  «  charlemagne 
per -alternent  »,  expression  qui  fit  fortune.  Or  voila 
qu'un  retour  de  circonstance  amenant  un 
renversement  de  position,  fit  que  ce  même  Jean 
Bertrand  Aristide,  pour  récupérer  un  pouvoir 
constitutionnel  dont  il  avait  été  renversé  par  un  coup 
d'état  militaire,  invita  les  forces  militaires  des  Etats- 
Unis  à  envahir  et  à  occuper  son  pays.  Ceci  fut 
accompli  le  lundi  19  septembre  1994,  «le  lundi 
noir  »  des  patriotes,  et  le  père  Aristide  fut  réinstallé 
sur  le  fauteuil  présidentiel  le  15  octobre  suivant, 
après  avoir  subi  l'humiliation  de  «  la  cage  vitrée» 
pour  sa  protection  (contre  son  peuple  ?).  Cette 
seconde  intervention  militaire  américaine  et 
l'occupation  étrangère  qui  s'en  est  suivie, 
constituent  la  seconde  mort  de  Charlemagne 
Péralte. 

Evidemment,  depuis  le  retrait  des  forces  de 
la  première  occupation  en  1934,  l'hégémonie 
politique  des  Etats-Unis  s'était  exercée  ouvertement 
sur  l'état-client  d'Haïti,  placé  sur  orbite  dans  le 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  278 

cadre  de  la  géopolitique  régionale,  laissant  à  celui-ci 
une  souveraineté  limitée  mais  formelle  et 
substantielle,  bien  connue  dans  l'histoire  des 
relations  internationales  inégales.  Mais  l'engrenage 
de  la  tutellisation  formelle  commença  avec  la 
présidence  provisoire  de  Madame  Ertha  Pascal 
Trouillot,  quand  celle-ci,  non  seulement  sollicita 
l'observation  des  élections  par  les  Nations-unies,  - 
ce  qui  devait  devenir  une  pratique  «  normale  »,  mais 
aussi  requit  l'ONU  de  garantir  au  peuple  haïtien  des 
élections  libres  par  une  participation  onusienne  au 
processus  électoral  avec  un  «  volet  militaire  » 
(pudiquement  appelé  un  contingent  d'experts  en 
matière  de  sécurité)  pour  assurer  précisément  la 
sécurité  des  résultats.  Cette  requête,  rédigée  en  des 
termes  qui  permettaient  d'engager  la  compétence  du 
Conseil  de  Sécurité  dans  une  simple  affaire  interne 
d'élections  à  organiser  dans  un  pays  membre,  ne 
manqua  pas  de  susciter  des  controverses.  Paquin 
rapporte  que  l'Ambassadeur  de  Colombie,  ulcéré, 
accusa  le  gouvernement  haïtien  de  vouloir  faire 
d'Haïti  le  CONGO  des  Amériques  !  Il  faut  se 
rappeler  sous  quelles  pressions  et  sous  quelle 
influence  ce  gouvernement  pilotait,  sur  place,  les 
affaires  du  pays. 

La  seconde  étape  de  l'engagement  de 
l'engrenage  vers  la  tutelle  fut  réalisée  par  le  premier 
ministre  Marc  Bazin  quand  il  autorisa  la  Mission 
Civile  de  l'OE A-ONU  (MICIVIH)  à  fonctionner  en 
Haïti,  et  approuva  ses  termes  de  références,  mais  il 
ratifiait  un  fait  accompli  cuisiné  avant  lui.  C'était 
l'acceptation  de  l'ingérence  institutionnelle 
étrangère. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  279 

La  troisième  survint  quand  Aristide  sollicita 
et  que  Cédras  accepta  l'envoi  de  la  MINUHA  ou 
force  militaire  d'intervention  en  Haïti,  point  des 
accords  de  Governors  Island  signé  par  les  deux  dans 
les  conditions  abracadabrantes  que  l'on  sait. 

La  quatrième  étape  précisa  les  modalités  de 
réalisation  de  la  troisième  quand  Aristide  solicita 
l'invasion  du  pays  et  l'occupation  militaire 
subséquentes  par  les  forces  américaines  de 
l'opération  «  Uphold  democracy  »  sous  le  couvert 
d'une  opération  armée  autorisée  par  le  Conseil  de 
Sécurité  de  l'ONU.  La  société  traditionnelle  avait 
toujours  été  attachée  à  la  souveraineté  nationale,  à 
travers  maintes  difficultés  et  maintes  humiliations. 
On  a  vu  comment  le  président  Salomon  se  plaignait 
de  «  la  tyrannie  du  capital  »  étranger.  Molinari 
disait  à  la  fin  du  19ème  siècle  que  les  missions 
diplomatiques  étrangères  «  faisaient  la  loi  »  en 
Haïti.  L' ex-président  Vincent,  en  veine  de 
confidences,  confiait  à  un  jeune  ami  :  «  il  est  très 
humiliant,  très  mortifiant  d'être  président  d'un  pays 
pauvre  et  sans  amis.  Les  grandes  puissances  sont 
souvent  sans  pitié,  sans  respect  pour  notre  honneur 
et  notre  dignité  ». 

Mais  Haïti  avait  réussi  quand  même  à 
sauvegarder  sa  souveraineté  nationale  et  son 
intégrité  territoriale  grâce  à  un  nationalisme  puisé  à 
la  source  des  fondateurs  de  la  patrie,  et  à  un  anti- 
intervensionisme  alors  partagé  avec  l'Amérique 
Latine  toute  entière.  Maintenant  c'est  la 
communauté  internationale  toute  entière,  Amérique 
Latine  comprise,  qui,  pour  ne  pas  déplaire  aux 
Etats-Unis  dans  l'affaire  haïtienne  jugée  mineure, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  280 

«  exceptionnelle  »  et  surtout  non  créatrice  de 
«  précédent  »,  comme  s'empresse  de  s'en  assurer  la 
Chine  populaire,  autorise  avec  une  conviction 
intéressée,  avalise,  de  guerre  lasse,  ou  accepte  en 
résignée,  l'invasion  et  l'occupation  militaires  d'un 
pays  sans  guerre  civile,  sans  culpabilité  d'agression, 
sans  menace  à  la  paix  et  sans  violence  massive.  Il  a 
fallu  essayer  de  faire  a  posteriori  tout  cela  qui 
n'avait  pas  pré-existé.  Ses  propres  fils,  il  est  vrai, 
avaient  déclenché  l'engrenage  vers  la  tutellisation, 
faute  d'avoir  su  trouver  et  réussir  la  substitution 
d'un  processus  de  modernisation  stable  et  auto 
entretenu  dans  la  croissance  continue,  à  la  crise  de 
dépérissement  de  la  société  traditionnelle,  empirée 
récemment  en  crise  de  «  décomposition  »  générale 
de  cette  dite  société.  L'établissement  de  la  tutelle 
étrangère  sonne-t-il  le  glas  du  système  de  la  société 
traditionnelle  haïtienne  ?  Ou  celle-ci  n'était-elle 
pas  déjà  condamnée  à  mort  quand  s'est  produite 
l'intervention  américaine  qui  a  établi  la  tutelle 
étrangère  ?  L'histoire  scientifique  a  souvent  à 
résoudre  de  telles  énigmes  posées  par  l'histoire 
vécue.  Me  vient  à  l'esprit  la  polémique  autour  de  la 
fin  de  l'empire  romain  :  à  la  réponse  traditionnelle 
que  l'empire  romain  a  été  assassiné  (par  les 
invasions  barbares),  a  été  opposée  la  thèse  que  non, 
elle  est  morte  de  sa  belle  mort  par  l'évolution  fatale 
de  la  crise  interne. 

C.  -  La  Crise  de  survie  d'Haïti  :  une 
véritable  crise  existentielle 

En  effet,  la  période  qui  va  de  1982  à  1994 
correspond  à  la  crise  de  survie  du  pays  et  du  peuple 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  281 

haitiens,  épuisés  et  exsangues  par  suite  du  cumul 
des  deux  crises  précédemment  étudiées  dans  un 
échec  catastrophique.  C'est  la  débâcle  à  travers 
laquelle  se  pose  un  problème  plus  redoutable  :  la 
crise  existentielle.  Déjà  en  1904,  à  la  première 
célébration  du  premier  centenaire  de  l'indépendance 
nationale,  Alcius  Charmant  se  demandait  dans  un 
ouvrage  au  titre  retentissant  :  Haïti  vivra-t-elle  ?  . 
A  la  veille  du  deuxième  centenaire  (horizon  2004), 
la  question,  je  l'ai  déjà  dit,  est  plutôt  :  Haïti 
survivra-t-elle  ?  En  tout  cas,  c'est  le  cri  d'alarme  de 
tous  ceux  qui  scrutent  avec  angoisse  cet  horizon 
2004  que  nous  avions  proposé,  à  partir  de  l'exil, 
comme  échéance  à  la  nation  pour  un  bilan  sérieux, 
dès  1982,  dans  le  périodique  du  RDNP 
L'Alternative,  démocrate,  nationale  et 
progressiste  .  Bilan  à  l'heure  de  l'échéance. 

Cette  question  de  survie,  dans  la  mesure  où 
cela  peut  nous  consoler,  n'est  pas  seulement  posée 
en  Haïti,  c'est  la  grande  question  angoissante  pour 
qui  se  penche  sur  les  perspectives  de  destinée  de 
maints  pays  du  tiers-monde,  sauf  ceux  qui  ont  réussi 
ou  sont  en  train  de  réussir  leur  percée  industrielle  ou 
l'acceptation  de  la  dépendance  à  vie.  Et  en  tête  des 
autres  figurent  ceux  du  quart  monde  appelés,  par 
indulgence  et  euphémisme,  «  les  pays  les  moins 
avancés  »  (PMA)  et  qui  sont  toujours  «  dans 
l 'impasse  »  (Paul  Bairoch)  pour  être  «  mal  partis  » 
(René  Dumont).  On  sait  qu'Haïti  a  dégringolé  dans 
ce  peloton  de  queue,  le  seul  dans  le  cas  pour  tout 
l'hémisphère  occidental,  singularité  négative  qui 
rend  encore  plus  frappant  que  l'ancienne  «  perle  des 


LA  CRISE  HAI  T  1ENNE  CONTEMPORAINE  /  282 

Antilles  »  ait  si  gravement  «  chuté  »  dans  la 
déchéance  ! 

Les  symptômes  de  la  crise  existentielle  ne 
manquent  pas  d'être  alarmants.  C'est  d'abord  la 
déchéance  géophysique.  Les  articles,  études  et 
rapports  abondent  aujourd'hui  sur  l'effet  convergent 
et  interdépendant  de  la  déforestation  et  de  l'érosion, 
y  compris  la  monographie  des  plus  éclairantes  et 
des  plus  utiles  (et  des  moins  tapageuses)  de 
l'agronome  Claude  Pierre-Louis  en  son  temps. 
Nous  autres,  dans  notre  programme  Changer  la 
vie ,  nous  avons  joué  à  la  Cassandre,  avec  raison, 
sur  la  marche  du  pays  vers  sa  propre  destruction,  à 
force  de  malmener  notre  écosystème,  et  d'en 
abuser.  Déjà  dans  les  années  1980,  nous  calculions, 
à  propos  de  l'ampleur  du  déboisement  débouchant 
sur  des  risques  sérieux  de  désertification,  qu' 
«  au  rythme  actuel  de  la  dégradation  de  notre 
environnement  -  par  exemple,  40  millions  d'arbres 
abattus  chaque  année  contre  20  millions  qui  se 
reproduisent  spontanément  et  5  millions  de  plantés 
-  si  nous  n'intervenons  pas  à  temps  de  manière 
efficace,  ce  ne  sera  pas  seulement  le  Pic  Macaya, 
dans  le  Sud,  mais  le  pays  lui-même  qui  risquera  de 
mériter  d'être  qualifié  de  «  désastre  écologique  ». 

Depuis,  le  pire  est  arrivé,  avec  des 
statistiques  encore  plus  apocalytiques  au  milieu  de 
la  décennie  1990s.  Le  cortège  de  maux  que  nous 
voulions  exorciser  dans  les  années  1954-1963  s'est 
abattu  sur  le  pays  :  déboisement  catastrophique, 
érosion  galopante,  aggravation  de  la  sécheresse, 
menace  sur  les  nappes  et  les  réserves  d'eau  du  pays, 
assèchement  des  rivières,  avancées  de  la  salinité  des 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  283 

sols  de  la  plaine,  progrès  de  la  désertification.  Il 
faudrait  se  mettre  à  plusieurs  pour  répéter  sans 
cesse,  à  la  Caton,  à  chacun  de  nos  révolutionnaires 
par  trop  idéologisés,  de  nos  stratèges  en  chambre 
trop  bien  intentionnés,  et  de  tous  nos  hommes  de 
bien  encore  timorés  et  attentistes  :  «  Fais  gaffe, 
camarade,  ton  pays  fout  le  camp  !». 
La  débâcle  est  économique  et  se  nomme  non  pas 
simplement  cessation  de  paiements  faute  de 
moyens,  comme  disait  le  ministre  Fouchard  à  la  fin 
du  19ème  siècle,  mais  cessation  de  production. 
Devant  la  crise  alimentaire  qui  en  est  la 
conséquence,  un  plan  américain  en  trois  scénarios 
disait,  dans  la  sécheresse  technique  du  regard 
objectif. 

Première  solution,  nourrir  tous  les  haitiens, 
notamment  par  l'assistance  caritative  pour  ceux  qui 
n'auraient  pas  le  pouvoir  d'achat  des  salaires  de  la 
sous  traitance,  c'est-à-dire  la  majorité.  Envisager 
toutes  les  bouches  à  nourrir  dans  un  projet 
consistant  en  une  énorme  entreprise  de  distribution 
alimentaire  pour  la  consommation  quotidienne  des 
meurt-la  faim. 

Deuxième  solution,  nourrir  quelques  uns  dans 
la  mesure  du  raisonnable  et  laisser  périr  ceux  qui 
n'auraient  trouvé  place  ni  dans  la  sous-traitance  ni 
dans  l'assistance  caritative,  ni  dans  la  fuite  à 
l'étranger,  exil  d'un  nouveau  genre  ou  pas.  Ce  serait 
déjà  un  effort  appréciable  d'altruisme  solidaire  par 
l'aide  alimentaire  avec  les  limites  naturelles  de 
toute  politique  sociale  d'origine  étrangère. 

Troisième  solution  :  ne  pas  intervenir  et 
laisser  la  sélection  naturelle  clairsemer  sans  artifice 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  284 

les  rangs  de  la  majorité  jusqu'au  plus  bas  niveau  de 
l'optimum  démographiquem  dans  un  équilibre  enfin 
trouvé  par  rapport  au  pouvoir  d'achat  local  des 
biens  primaires,  afin  de  «  sincériser  »  le  marché. 
L'inconvénient  aussitôt  signalé  de  cette  dernière 
solution  (la  solution  finale)  est  la  haute 
vraisemblance  d'une  nouvelle  croissance  massive 
de  «  boat  people  »  en  direction  des  côtes  de  Floride, 
ce  qu'il  faut  éviter  à  tout  prix.  Il  est  clair  que  le 
regard  humain  n'a  pas  cette  alternative  à  trois 
branches,  et  obligé  d'assumer,  vise  à  l'objectif  de 
sécurité  alimentaire  pour  l'ensemble  de  la 
population. 

C'est  à  cela  qu'on  reconnaît  une  politique 
d'intérêt  national  dans  la  recherche  du  bien 
commun.  Il  faut  dire  qu'on  en  est  loin,  et  c'est  la 
tragédie  actuelle.  Cessation  de  production  signifie 
également  cessation  des  exportations 
traditionnelles,  ce  qui  revient  à  faire  de  la  sous 
traitance  des  industries  d'assemblage  la  reine  de 
l'économie,  à  la  fois  pivot  et  moteur,  réalisant 
l'intégration  fonctionnelle  dans  le  marché  américain 
comme  un  appendice  struturellement  raccordé  et 
dépendant.  Dans  ce  cas,  la  sous-traitance  se  voit 
chargée  de  la  stabilité  économique  et  du  progrès 
developpemental.  Sans  stratégie  de  «  phasing  out  » 
pour  une  phase  supérieure  de  développement 
diversifié  et  endogène.  C'est  l'économie 
sectoriellement  bloquée  au  profit  de  l'enclave 
exogène.  Cette  distorsion  est-elle  la  seule 
alternative  ou  la  meilleure  à  la  débâcle  actuelle  ?  Et 
quid  de  la  fermeture  éventuelle  du  robinet  ?  De 
toute  façon,  un  tel  développement  serait  mortifère 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  285 

pour  la  société  traditionnelle  dont  il  suppose  la 
disparition  pour  se  déployer,  mais  ne  serait  pas  la 
clef  d'accès  à  la  modernisation  capable  de  résoudre 
les  problèmes  économico-sociaux  du  pays  qui 
s'aggraveraient  par  l'augmentation  des  écarts 
sociaux.  Parallèlement,  compte  tenu  de  l'ampleur 
croissante  des  prêts  et  investissements 
internationaux,  «  la  conditionnalité  de  la  politique 
d'investissement  de  la  Banque  .ondiale,  en 
réduisant  la  marge  de  manœuvre  politique  des 
gouvernements,  accroît  les  risques  d'instabilité  à 
l'intérieur  des  pays»  reconnaît  volontiers  l'actuel 
Secrétaire  Général  de  l'ONU. 

En  tout  cas,  en  ce  qui  concerne  le  troisième 
jeu  d'effets  pervers  induits,  on  sait  déjà  que  le 
budget  national  haïtien  dépend  de  l'aide  étrangère  à 
hauteur  de  40%  pour  faire  face  aux  dépenses  et 
obligations  budgétaires,  toute  réduction  drastique 
des  dépenses  budgétaires  étant  impossible  et 
constituant  une  catastrophe  encore  pire.  Un  autre 
aspect  de  la  quadrature  du  cercle,  en  somme.  C'est 
la  débâcle  de  tous  côtés  et  en  cascade. 
La  déchéance  humaine  pend  comme  une  menace 
bien  qu'à  plus  long  terme.  Il  faut  laisser  aux 
spécialistes  l'analyse  de  l'impact  sur  l'homme 
haïtien  à  la  longue,  de  générations  frappées  par  les 
maladies  de  la  faim  (diarrhées,  rachitisme  etc)  et  les 
maladies  de  la  promiscuité  (tuberculose,  sida 
d'ailleurs  interconnectés),  ces  dernières  aggravées 
par  la  massification.  Mais  on  a  pas  assez  vulgarisé 
la  montée  numérique  des  maladies  de  l'esprit  : 
déséquilibres  dus  aux  frustrations,  à  la  peur  {«  la 
crise  génère  des  angoisses ,  des  peurs  rampantes  du 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  286 

lendemain  »)  et  la  culture  d'harassement  et  de 
violence  stress,  schizophrénies  bénignes  sous  forme 
de  réaction  d'abêtissement,  ou  grave  sous  forme 
d'insuffisance  mentale  globale  caractérisée, 
mythomanies  socialement  engendrées  au  degré 
pathologique  aigu,  avec  une  tendance  à  verser  dans 
l'irrationnel  et  le  mysticisme  délirant,  déficiences 
du  cerveau,  susceptibles  de  faire  encourir  le  risque 
d'une  brusque  saillie  de  l'animalité  ou  d'un  lent 
recul  vers  l'animal.  Terrain  délicat,  qu'il  faut  laisser 
à  la  compétence  des  spécialistes  car  le  profane  est 
trop  vite  alarmé  à  la  première  lecture,  terrain 
dangereux  où  la  mesure  est  difficile  et  le  racisme 
facile,  mais  interrogation  inquiétante  sur  un 
éventuel  processus  possible  de  déshumanisation 
(pour  ne  pas  aller  jusqu'à  dire  de  deshomination). 
Même  si  la  menace  est  lointaine  qu'elle  parait 
négligeable,  celui  qui  se  préoccupe  du  sort  de  son 
peuple  en  détresse  n'a  pas  de  sujet  tabou  dès  qu'il 
s'agit  d'une  alerte  possible,  même  imaginaire,  pour 
le  devenir  d'équilibre  et  de  bien  être  de  sa 
communauté.  Mieux  vaut  être  inutilement  alarmiste 
(c'est  moins  coûteux,  en  tout  cas),  que  de  manquer 
de  clairvoyance  quand  on  aspire  à  présider  aux 
destinées  de  son  peuple. 

Le  tissu  social  n'est  pas  seulement 
déchiré,  il  est  aujourd'hui  en  lambeaux.  En  un 
mouvement  curieux,  qui  semble  à  rebours,  la 
massification  s'accompagne  de  l'atomisation  des 
groupes  sociaux.  A  la  limite,  elle  déboucherait  sur 
des  singularités  individuelles.  L'unicité  de  chacun 
est  un  dogme  et  l'égocentrisme  est  la  norme  sociale. 
La    crise    de    l'esprit    associatif    dissout  les 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  287 

organisations  et  ronge  les  solidarités.  Les 
échantillons  s'arrogent  de  plus  en  plus  le  droit  à  la 
représentativité  exclusive,  ce  qui  accroît  les  rivalités 
interindividuelles  antagoniques.  Sur  le  plan  de 
l'ensemble  social  et  des  jeux  qui  s'y  font,  la 
distance  sociale,  qui  se  réduisait  apparemment, 
recommence  à  s'agrandir,  et  le  nivellement  par  le 
bas  s'accentue,  sous  l'effet  d'une  poussée 
souveraine.  La  haine  sociale  est  non  généralisée  et 
surtout  généralement  verbale  heureusement.  Mais 
d'un  verbe  qui  demande  parfois  à  se  faire  chair.  Car 
les  tensions  sociales  ont  tendance  à  s'exacerber  au 
spectacle  de  l'accroissement  des  inégalités. 

A  Port-au-Prince,  il  n'y  a  pour  ainsi  dire  plus 
de  quartiers  résidentiels  aisés  que  ne  jouxte  un 
bidonville.  Or,  voici  ce  que  j'écrivais  il  y  a 
quelques  huit  ans  sur  la  misère  populaire  : 
«  Le  rétrécissement  de  la  production,  confronté  à 
l'accroissement  démographique,  réduit  le  plus 
grand  nombre  à  une  misère  à  laquelle  seule  une  des 
plus  scandaleuses  inégalités  de  répartition  de  la 
richesse  au  monde  permet  à  une  minorité 
superopulente  d'échapper,  car  1%  de  la  population 
dispose  de  40%  du  revenu  national.  C'est  peu  de 
dire,  poursuivais-je,  que  la  majorité  a  la  portion 
congrue.  La  faim  tenaille  1  haïtien  sur  4,  la  maladie 
guette  et  frappe  1  haïtien  sur  3,  le  chômage  atteint  1 
haïtien  actif  sur  2,  l'analphabétisme  handicape  4 
haïtiens  sur  5.  A  ce  niveau  de  la  misère  populaire, 
qui  a  vu  remplacer  les  anciennes  cours  des  miracles 
pour  les  «  misérables  »  par  les  nouvelles  cités- 
taudis  pour  miséreux,  les  conditions  d'existence  du 
plus  grand  nombre  deviennent  infrahumaines,  et  on 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  288 

dénote  dans  la  société  globale,  déstabilisée  par  de 
tels  écarts  sociaux,  des  tendances  à  prendre  des 
initiatives  locales  ou  sectorielles  susceptibles  de 
déchirer  encore  plus  le  tissu  social  national,  et  des 
signes  inquiétants  d'un  retour  possible  à  la 
sauvagerie  animale  de  la  jungle  par  des 
déséquilibrés  sociaux  pathologiquement 
exprimés.  ». 

La  désintégration  nationale,  réalisée  au  cours 
du  19ème  siècle,  (car  Haïti  était  née  nation,  dans  les 
fourneaux  incandescents  de  la  révolution  de 
libération  nationale  et  se  désagrège  depuis  la  crise, 
ainsi  vois~je  l'évolution  de  la  question  nationale 
haïtienne),  se  fait  aujourd'hui  désintégration 
étatique,  vers  la  résurgence  des  bandes  en  armes  ou 
même  de  la  horde  comme  mode  d'organisation 
sociale  politique,  évidemment  sous  une  forme  plus 
évoluée  que  la  horde  primitive  des  sociologues.  Est- 
ce  enfin  la  situation  explosive  tant  de  fois 
faussement  annoncée,  y  compris  par  moi-même  ? 
J'ai  fini  par  dire  que  Haiti  vit  une  situation  dans 
laquelle,  à  la  fois,  une  révolution  est  nécessaire  mais 
impossible  !  En  tout  cas,  comme  en 
géomorphologie,  les  fumerolles  témoignent  de 
l'activité  volcanique,  sinon  de  l'éruption 
nécessairement  imminente  dans  un  cratère,  et 
l'Haïti  sociale  d'aujourd'hui,  derrière  la 
traditionnelle  misère  joyeuse  du  plus  grand  nombre, 
est  assimilable  à  un  cratère  de  volcan.  On  dort  sur 
ses  bords  comme  dans  la  Saint  Domingue  d'avant  la 
révolution  de  1789. 

S'y    ajoute    la    confusion,  habilement 
entretenue,  au  sujet  du  nationalisme  dont  la  crise 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  289 

érosive  est  exploitée  pour  dévaloriser  le  patriotisme 
lui-même,  car  les  vendeurs  de  patrie  doivent  garder 
leur  crédit  de  patriotes,  en  essayant  de  jeter  le  bébé 
avec  l'eau  du  bain.  Le  nationalisme,  dit  un  Premier 
Ministre,  «  il  faut  s'asseoir  dessus  ».  C'est  un  Chef 
de  Gouvernement  qui  le  proclame  et  voudrait  en 
convaincre  le  peuple  au  service  duquel  il  a  été 
appelé.  Et  c'est  un  serviteur  honnête  de  l'Etat  à  qui 
il  ne  faudrait  pas  s'empresser  de  jeter  la  première 
pierre.  Mais  la  perte  de  foi  dans  l'haïtien  avec  son 
palmarès  d'échec  se  traduit,  en  évoluant,  en  perte  de 
foi  dans  le  pays. 

«  Il  y  a  dans  la  psychologie  collective  haïtienne, 
écrivais-je  dans  notre  programme  Changer  la  vie , 
cette  artériosclérose,  la  désespérance.  » 

Certes  pas  dans  tous  les  esprits.  Avec  les 
palinodies  antinationales  des  uns,  et  la  trahison 
scellée  de  la  signature  des  autres,  le  patriotisme 
s'est  affaissé  chez  plus  d'un,  tandis  que  d'autres 
sont  dans  le  désarroi.  Après  une  invasion  militaire 
de  20.000  hommes  de  troupes,  en  présence  de 
forces  armées  étrangères  sillonnant  le  territoire  de  la 
République  aux  fins  d'assumer  la  paix  et  la 
tranquilité  publique  au  plus  haut  niveau  de  la 
sécurité  d'Etat,  et  une  nuée  d'experts  étrangers 
tranchant,  par  leurs  décisions,  les  questions  de  la 
plus  haute  importance  pour  la  vie  et  l'avenir  du 
pays,  on  est  encore  à  débattre  le  plus  sérieusement 
du  monde  si  Haïti,  aujourd'hui,  est  réellement  un 
pays  sous  occupation.  On  discute  du  mot,  quand  la 
réalité  est  aveuglante.  Il  faut  jeter  la  confusion  pour 
justifier  l'injustifiable,  et  faire  avaler  l'inacceptable. 
Heureusement,  il  y  a  toute  la  grande  armée  de  ceux 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  2S* 

qui  nont  pas  accepté  ce  qu'on  leur  a  imposé  comme 
la  loi  du  plus  fort.  Le  dire  aujourd'hui  n'est  pas  être 
anti  américain  puisque  les  républicains  étaient 
hostiles  à  l'intervention,  et  ils  sont  américains. 
Mieux,  le  président  Clinton  lui-même  a  lancé  un 
vibrant  appel  au  patriotisme  américain  dans  son 
discours  inaugural.  Ne  peut-on  pas  faire  appel  aussi 
au  patriotisme  haïtien  ?  Dire  comme  l'avons  fait, 
que  la  solution  de  l'intérêt  national  n'était  ni  dans  le 
maintien  au  pouvoir  des  militaires  putshistes  (dont 
nous  considérions  publiquement  le  départ  comme 
une  condition  sine  qua  non  ),  ni  dans  le  retour 
d'Aristide  (  non  par  je  ne  sais  quel  anti-aristidisme 
viscéral,  mais  parce  qu'à  nos  yeux,  Aristide  ne 
pouvait  pas  être  la  solution  à  cette  crise),  n'est  pas 
être  étranger  à  la  manière  américaine  de  voir  et  de 
faire,    puisque    le    général    Brent  Scrowcroft, 
américain  et  grand  expert  en  matière  de  sécurité, 
préconisait  alors  pour  Haïti  une  solution  toute 
«  manigatique  »  sans  le  savoir,  en  écrivant  «  Drop 
Aristide,  oust  the  military,  set  new  élections  ». 
Habilement    Aristide    l'ex-chantre    de  l'anti- 
impérialisme  pour  se  faire,  en  retour,  réinstaller  au 
fauteuil  présidentiel,  alimentait  la  confusion  du 
nationalisme  haïtien  et  le  désarroi  du  patriotisme 
national  populaire.  Le  patriotisme  est  rudement 
fourvoyé  en  pessimisme,  avec  le  sentiment  qu'on 
est  au  bout  du  rouleau,  tandis  que  le  pays  ébranlé 
jusque  dans  ses  fondements,  n'a  plus,  au  même 
degré  de  sensibilité  qu'auparavant,  la  patrie  d'abord 
et  d'accord,  comme  article  de  foi  dans  son  credo 
traditionnel. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  291 

Il  faut  le  répéter,  sans  craindre  la  redondance, 
l'Haïti  des  années  1990  est,  non  une  société  en 
déficit  de  vitalité  à  qui  il  faut  administrer  vitamines 
et  remontants,  mais  une  entité  sociobiologique  au 
métabolisme  vital  dangereusement  déstabilisé,  qui  a 
besoin,  dans  la  salle  des  soins  d'urgence,  les 
meilleurs  spécialistes  disponibles. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  292 


TROISIEME  PARTIE 

Epilogue  provisoire 

Troisième  proposition,  en  guise  de 
conclusion  :  notre  communauté,  à  la  croisée  des 
chemins,  a  atteint  "le  point  critique".  Quelle  option 
de  changement  (démocratisation,  libéralisation  et 
modernisation  à  la  fois)  reste-t-elle  encore  ouverte 
devant  la  compétition  des  modèles?  Sonne,  pour  un 
pays  «  constraint  »,  l'heure  décisive  du  bon  choix 
après  une  pratique  constante  d'en  faire  les  mauvais. 

"Amici,  diem  perdidi  !"  (Mes  amis,  j'ai  perdu 
ma  journée!).  Ainsi  se  désolait  Titus  quand,  à  la  fin 
du  jour,  il  n'avait  pas  pu  faire  quelque  bien. 
S 'agissant  de  son  propre  destin  de  peuple,  dont  elle 
avait  la  responsabilité  du  bien-être  après  l'exploit 
d'une  indépendance  nationale  qui  fut  une  première 
mondiale,  Haïti,  en  ce  qui  concerne  son  propre  bien, 
aurait-elle,  en  définitive,  perdu  sa  journée? 

On  n'a  pas  besoin  d'aller  loin  pour  observer 
les  signes  non  équivoques  de  ce  que  j'appellerais  un 
désir  de  développement  dans  la  collectivité 
nationale.  Initiatives  et  projets,  donc  dépassant  le 
stade  du  soupir  et  du  voeu  pieu,  sont  là  pour 
l'attester.  Un  climat  développementiste  est  à 
l'origine  de  ce  nouveau  marché  des  écoles  et 
instituts  qui  vendent  les  règles  et  modèles 
d'organisation  de  l'état  moderne  ("sciences  po"), 
les  théories  du  développement  («  sciences  éco")  et 
la  gestion  des  affaires  ("business  administration")  à 
une  jeunesse  à  la  recherche  de  débouchés  et  misant 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  293 

sur  la  croissance  du  pays.  Mais  avec  quel  degré  de 
compétence  ?  La  Bible  ne  dit-elle  pas  :  «  Mais  qui 
gardera  les  gardiens  ? 

En  tout  cas,  jeunes  et  vieux  se  font  chasseurs 
de  capitaux  modestes  pour  les  petites  et  moyennes 
entreprises  dont  tout  un  courant  de  pensée  fait  le 
moteur  de  la  croissance.  Des  haitiens  d'horizons  les 
plus  variés  se  portent  acquéreurs  ou  fondateurs 
d'organisations  non  gouvernementales  (ONGs)  qui 
mettent  à  leur  agenda  la  nouvelle  industrie 
proliférante  qui  couvre  le  pays  d'une  mosaïque  de 
microprojets  financés  par  la  communauté 
internationale,  à  travers  ces  ONGs,  et  dont  le 
caractère  lucratif  fait  les  gorges  chaudes  des  malins 
et  nourrit  les  comptes  en  banques  des  habiles,  tout 
en  allant  a  l' encontre  de  tout  plan  d'ensemble  et  de 
toute  vision  globale  du  développement  qui 
pourraient  s'inscrire  dans  un  schéma  directeur. 

Une  analyse  de  contenu  de  la  presse 
montrerait,  à  n'en  pas  douter,  l'importance  nouvelle 
des  séries  d'articles  traitant  d'un  thème  théorique  ou 
concret  lié  au  développement.  C'est  mieux  que  la 
tarte  à  la  crème  des  conversations  de  "café  du 
commerce",  mais  une  réelle  obsession  qui  marque 
l'orientation  nouvelle  des  esprits  dans  des  secteurs 
intellectuels  non  négligeables,  bien  que  limités  pour 
le  moment.  Le  désir  de  développement  est  là 
partout,  attendant  d'être  satisfait.  Et  cette  attente  de 
développement  est  illustrée  par  la  boussole  quasi- 
universelle  qu'est  l'industrie  de  la  construction  qui, 
tant  dans  le  secteur  des  affaires  que  dans  le  secteur 
privé,  connait  un  regain  d'activité  malgré  le  coût 
resté  élevé  des  matériaux  de  construction.  Et 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  294 

surtout,  on  est  tous  témoins  de  cet  essor  bancaire 
spectaculaire,  exprimé  dans  la  création  de  plusieurs 
grosses  banques  nouvelles  et  haïtiennes,  dans  une 
prolifération  de  succursales  pour  bancariser  la 
population  par  tout  le  pays,  et  dans  le  succès 
financier  de  leurs  opérations  qui  constituent  comme 
une  heureuse  exception  dans  l'océan  du  marasme 
des  affaires. 

Un  pays  est  à  sauver  et  quel  pays!  Haïti  a  un 
sens  pour  les  Haitiens:  It's  home.  Réentrant  d'une 
terre  d'accueil  où  tout  est  catalogué  en  noir  et  blanc 
et  où,  jusque  dans  la  livraison  de  la  justice,  le 
clivage  noir/blanc  opère  au  plus  haut  degré  et  donc 
où  il  vit  la  discrimination  raciale,  l'haitien  débarqué 
de  l'avion  se  sent  chez  lui,  malgré  misères,  tracas, 
impedimenta  auxquels  le  développement  l'avait 
déshabitué.  Quel  pays  que  celui  où  l'humour  haitien 
se  rit  du  «  black-out  »  dont  il  vit  et  le  transforme  en 
chanson  en  en  demandant  plus  ?  Haïti  est  une 
patrie.  Cette  patrie  étant  en  danger,  il  faut  la  sauver. 
De  la  disparition  apocalyptique  ou  comme 
aboutissement  de  la  mort  lente,  il  faut  la  préserver. 
Il  y  a  encore  des  réserves  de  ressources  humaines 
pour  un  sursaut  national,  malgré  les  ressorts  cassés. 
Il  y  a  des  ressources  matérielles  à  exploiter  pour  la 
production  nationale.  Par  rapport  au  capital  attendu 
de  l'étranger  pour  aider  au  démarrage  d'un 
développement  à  l'haïtienne,  par  rapport  à  la 
technologie  à  importer  du  dehors  pour  une 
adaptation  appropriée,  l'homme  haitien  demeure 
«  le  capital  le  plus  précieux  »  dont  on  puisse 
disposer  à  l'échelle  de  nos  besoins.  Certes,  on  a  dû, 
en  chemin,  laisser  tomber  quelques  illusions,  ou 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  295 

tout  au  moins  certaines  d'entre  elles,  pourtant 
légitimes,  ont  été  ébranlées  et  sont  en  voie  de 
perdition.  Qu'on  me  permette  d'en  citer  deux  ici. 

La  première,  partagée  avec  la  Conférence 
Episcopale  de  l'Eglise  Catholique,  était  relative  à  la 
possibilité  pour  nous,  par  une  expérience  de 
développement  originale,  d'être  une  première  et  un 
précédent  pionnier.  C'était  possible,  on  lui  a  tourné 
le  dos,  et  on  ne  peut  graviter  plus  haut  que  son 
zénith. 

La  deuxième,  partagée  avec  un  géographe, 
était  relative  au  rêve  de  trouver  un  raccourci  du 
développement.  On  est  en  train  plutôt  d'épuiser  les 
rallonges  dont  nous  avons  dû  solliciter  l'octroi  et  on 
a  déjà  rendu  le  chemin  plus  long  de  tous  nos  retards 
accumulés  et  un  rythme  trainard  de  notre  marche. 
Le  saut  du  16ème  au  21ème  siècle  est  notre 
"mission  impossible"  comme  dans  les  films  de  la 
série  qui  porte  ce  nom.  Mais  à  visionner  les  débuts 
de  ces  films,  on  est  assuré  du  succès  de  cette 
impossible  mission,  car  les  moyens  sont  à  portée  de 
main,  même  quand  il  s'agit  de  les  forger,  et  les 
héros  sont  à  la  hauteur  des  enjeux,  même  quand  ils 
ont  la  réputation  d'être  fatigués.  C'est  cette  double 
grâce  que  ne  peut  facilement  prétendre  mériter  une 
Haïti  en  proie  au  doute  sur  elle-même  dans  ce  qu'un 
de  mes  anciens  étudiants  de  l'Université  de 
Vincennes  appelait  dans  un  ouvrage  qu'il  a  eu  la 
gentillesse  de  me  dédicacer:  L'Incertaine  bataille 
du  développement.  Ce  ne  sera  donc  pas  facile,  mais 
c'est  à  cet  effort  prométhéen  de  sursaut  collectif  et 
d'invention  libératrice  que  nous  engage  notre 
programme  Changer  la  vie,  adopté  à  la  Troisième 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  296 

Convention  Nationale  du  RDNP  en  1987  et  révisé  et 
actualisé  lors  des  Conventions  suivantes. 

Le  point  critique  est  atteint  au  cours  de  la 
décennie  1990,  à  la  dégringolade  consécutive  au 
coup  d'état  qui  m'a  renversé  d'un  pouvoir  où 
m'avait  placé  un  mandat  constitutionnel  de  5  ans.  Il 
n'est  pas  exagéré  de  dire  que  le  pays  ne  s'en  est 
jamais  relevé.  L'espoir  du  premier  semestre  de  1988 
éteint,  le  pays  va  se  rendre  compte,  après  coup,  de 
la  chance  perdue  et  le  dira,  mais  un  peu  tard,  par  la 
renommée  nostalgique  aux  mille  voix.  Les 
lavalassiens  prétendent  lui  en  offrir  une  nouvelle,  je 
voudrais  qu'ils  y  réussissent  -  «  I  wish  they  could  » 
-  mais  cette  nouvelle  "chance  qui  passé"  est  en  train 
de  passer. 

Un  nouveau  coup  d'état  enregistre  son 
inadéquation  aux  réalités  politiques  et  idéologiques 
du  pays  et  du  moment.  Celui-ci  sombre  d'autant 
plus  que  les  militaires  putchistes  ne  se  souciaient 
guère  de  transformer  leur  "correctif  démocratique" 
non  accepté  par  la  communauté  internationale  en 
une  tentative  de  récupération  des  masses  populaires 
par  une  politique  hardie  et  progressiste  de  justice 
sociale  distributive  et  de  revalorisation 
constitutionnelle,  l'argent  devant  être  happé  par  la 
corruption,  sa  destination  finale  obligeant.  Il  leur 
restait  la  répression  pour  maintenir  le  peuple  dans  la 
soumission,  les  militaires  croyant  en  la  force 
matérielle  comme  ressort  principal  du  pouvoir. 
Depuis  le  retour  militairement  imposé  (mais  cette 
fois,  ce  sont  les  blindés  et  les  hélicoptères  des 
militaires  étrangers  qui  assurent  la  restauration),  les 
émigrés   de    1991    semblent,   comme   ceux  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  297 

Coblentz,  mais  avec  un  signe  idéologique  de  sens 
contraire,  n'avoir  rien  appris  rien  oublié.  Gloutons, 
ils  raflent  tout  au  mépris  du  pluralisme  et  préparent 
le  lit  pour  des  nouveaux  dirigeants  de  leur  cru  au 
mépris  de  la  possibilité  démocratique  de 
l'alternance.  Avec  eux,  les  élections  par  un  CEP  à 
leur  dévotion,  sont  ouvertement  une  farce  indécente. 
Comme  sous  Papa  Doc,  on  fabrique,  sans  vergogne, 
les  résultats  électoraux  qui  pourraient  être  annoncés 
à  l'avance,  avec  la  différence  qu'il  y  a  un  Conseil 
Electoral  Provisoire.  Alors,  qu'a  cela  ne  tienne:  le 
pouvoir,  par  son  CEP,  organise  ses  élections.  On  en 
revient  à  la  case  de  départ  qui  a  pour  vertu  de 
rappeler  la  conjoncture  de  confiscation  du  pouvoir 
de  1958  à  1963.  La  situation  se  dégrade  et  empire, 
en  ayant  l'air  de  se  simplifier  par  le  cours  univoque, 
la  gestion  monopartisane  et  l'ameublement 
monochrome  des  instances  de  gouvernement  grâce 
à  une  politique  maximaliste  et  triomphaliste.  Mais 
usque  tandem?  Oui,  jusques  a  quand? 

Entre-temps,  le  pays  est  à  la  dérive,  comme 
un  bateau  naufragé  avec  tout  le  monde  à  bord, 
équipage  impuissant,  capitaine  incompétent, 
voyageurs  de  première  classe,  de  deuxième,  de 
troisième,  tous  sur  le  pont  ou  en  cale  !  Et  voici  un 
moment  que  cela  dure  !  C'est  bien  la  catastrophe 
qui  végète  !  Oui,  c'est  le  processus  de 
déliquescence  d'une  catastrophe  qui  végète.  Il  n'y  a 
plus  le  service  du  bien  commun,  qui  a  été,  lui  aussi, 
privatisé  sans  état  d'âme  !  Il  n'y  a  pratiquement 
plus  que  la  satisfaction  individuelle  ou  familiale  des 
besoins  collectifs. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  298 

Les  routes  sont  mauvaises  et  défoncées?  Le 
palliatif  pour  ceux  qui  le  peuvent  est  de  s'acheter 
des  véhicules  quatre  roues  motrices  (genre  "jeeps"). 
Les  hôpitaux  ne  sont  pas  équipés?  Ceux  qui  le 
peuvent  vont  se  faire  opérer  et  soigner  à  Miami. 
L'Electricité  d'Haïti  multiplie-t-elle  les  coupures  de 
courant?  Ceux  qui  le  peuvent  acquièrent  des 
"inverters",  des  génératrices  et  des  panneaux 
solaires  avec  les  accus  ("batteries")  appropriés. 
Ainsi,  les  routes  peuvent  rester  mauvaises  pour  le 
plus  grand  nombre,  les  hôpitaux  rester  mal  équipés 
et  l'électricité  rationnée. 

Reste  la  drogue  à  ajouter  au  tableau  :  depuis 
Jean-Claude,  on  dit  que  narcotrafic  rime  avec 
narcopolitique  !  mais  c'est  une  toute  autre  histoire, 
que  personne  ne  contrôle  vraiment  et  dont  personne 
ne  parle  ouvertement,  ce  qui  n'empêche  pas  de 
chuchoter  les  potins  et  les  noms  au  sujet  du 
blanchiment  enrichissant  des  dollars  de  la  drogue 
par  la  filière  haïtienne  de  transit  vers  les  Etats-Unis. 

Trois  signes,  au  hasard,  mais  qui  ne  trompent 
pas,  de  l'arrivée  du  "point  critique"  sont 
l'affaissement  continu  de  la  monnaie  nationale,  les 
conditions  de  fonctionnement  de  l'hôpital  général  et 
l'état  du  Cimetière  Extérieur. 

Notre  monnaie  nationale,  la  gourde,  après 
s'être  décrochée  du  dollar  américain  auquel  elle 
était  liée  statutairement  depuis  1919,  au  taux  fixe  de 
cinq  (5)  gourdes  pour  un  (1)  dollar  US,  a  entamé 
une  descente  aux  enfers  d'abord  lente,  mais  qui  se 
transforme  déjà  en  plongée  puisque  le  dollar 
américain  est  passé  de  seize  gourdes  (mi-octobre 
1995)   à  40   gourdes   en  2008-2009;   et  des 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  299 

Cassandre  du  monde  financier  prévoient  un 
effondrement  dont  on  craint  qu'il  ne  suive 
l'exemple  des  «  bondas  »  d'avant  1915,  encore  que 
les  conditions  et  l'arsenal  des  moyens  actuels  ne 
laissent  plus  impuissants  aujourd'hui  devant  de  tels 
phénomènes.  Il  faudrait  une  politique  monétaire  et 
une  politique  générale  par  des  gens  compétents, 
sérieux  et  responsables.  Quand  nous  avions  osé 
parler  d'austérité  progressiste,  on  nous  avait  tourné 
le  dos  pour  pratiquer  la  politique  de  la  facilité.  Tout 
se  paie. 

D'un  rapport  sur  le  fonctionnement  de 
l'hôpital  général  de  l'Université  d'Etat  d'Haïti,  nous 
avons  pu  décrire,  dans  le  programme  du  RDNP 
Changer  la  vie,  les  conditions  sanitaires  incroyables 
et  inacceptables  de  certains  services,  en  termes  crus 
et  durs  mais  hélas  véridiques,  de  morgue 
malodorante,  de  pissoir  pour  le  service  d'urologie, 
de  mauvaise  boucherie  pour  le  service  de  chirurgie 
et  d'orthopédie,  et  de  cabinet  d'aisance  mal 
entretenu  pour  le  service  de  médecine  et  de 
pédiatrie.  C'est  devenu,  bien  entendu,  un  hôpital 
pour  indigents. 

Enfin,  en  ce  qui  concerne  le  Cimetière 
Extérieur,  une  visite  du  caveau  familial  m'a  fait 
cheminer  -et  je  ne  mens  pas  ni  n'exagère!  -  entre 
des  tombeaux  partout  violés,  des  cercueils  brisés  et 
béants,  vision  cauchemardesque  !  Les  familles 
aisées  optent  de  plus  en  plus  pour  l'incinération  ! 
Quand  une  communauté  soit-disant  organisée 
abandonne  le  culte  de  ses  morts  à  cette  ignominie, 
en  pleine  capitale,  dans  son  cimetière  principal,  on 
ne  peut  plus  parler  de  négligences  des  services  ou 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  300 

de  carences  administratives,  mais  de  déficit  de 
civilisation  ! 

En  tout  cas,  c'est  par  la  voix  imagée  du 
président  Aristide  lui-même  que  le  pays, 
s' interrogeant  sur  son  état,  s'entendra  dire  par  le 
chef  lavalassien,  qu'il  se  sent  au  volant  d'un  camion 
tombé  en  panne  au  bord  d'un  précipice.  Métaphore 
bien  dans  sa  manière  pour  reconnaître  que,  sous  sa 
direction,  le  pays  a  effectivement  atteint  le  point 
critique.  Mais  c'est  toujours  la  même  histoire  :  ni 
reconnaissance  de  responsabilité  (la  faute  est  à 
qui  ?)  ni  sanction  (la  question  d'une  pénalité  est-elle 
sérieusement  envisagée  ?),  ni  réparation  (le  mot 
n'est-il  pas  sujet  de  mode  plutôt  que  d'exigence 
concrète  ?).  Aussi,  l'exigence  de  ne  plus 
recommencer  est-elle  renvoyée  aux  calendes 
grecques  sans  remords  de  conscience  ou  mieux  sans 
crainte  ni  peur  ! 

Alors,  crise  des  élections  ou  crise  de  régime? 
La  crise  des  élections  mène  à  la  crise  de  régime.  En 
effet,  floués  par  un  premier  tour  des  législatives  et 
des  municipales  frauduleux  et  décisif,  les  partis 
indépendants  et  de  l'opposition  n'avaient  pas  le 
choix  :  ou  faire  changer  le  premier  tour  et  les  règles 
du  jeu  pour  la  reprise  du  processus  électoral,  ce 
qu'ils  réclamèrent  en  vain,  ou  s'abstenir  de 
participer  à  la  suite  faussée  du  processus,  ce  qui  fut 
fait.  La  nébuleuse  lavalassienne  des  partis  du 
pouvoir  rafla  donc  le  reste,  et  s'apprête  à  tenter  de 
faire  fonctionner  cette  chambre  introuvable.  La 
compétition  et  la  contestation  politiques  ont  donc 
été  extra-parlementaires. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  301 

Mais  Aristide  lui  même  avait  feint  de 
reconnaître  dans  une  interview  au  quotidien  parisien 
Le  Monde,  le  caractère  malsain  et  peu  viable  d'un 
régime  de  parti  unique  de  fait.  Les  partis  politiques 
indépendantistes  et  d'opposition  ayant  résolu  de  ne 
pas  reconnaître  le  parlement  issu  des  élections  de 
juin-août  et  septembre  1995,  la  vie  politique  n'a  pas 
été  de  tout  repos,  et  tout  a  contribué  à  créer  les 
conditions  d'une  marche  vers  la  dictature, 
aboutissement  inévitable  de  la  stratégie 
maximaliste.  Après  un  an  de  double  jeu,  le  régime 
aristidien  arrive  ainsi  à  son  heure  de  vérité,  et  le 
pays  à  son  "Carrefour  Tintin"  comme  on  dit  chez 
nous. 

Sur  la  question  de  l'armée  déclarée  dissoute 
d'autorité  comme  sur  la  question  des  privatisations 
contre  lesquelles  l'hostilité  populaire  a  été  suscitée, 
sur  la  question  de  la  justice  par  rapport  à  la 
réconciliation  comme  sur  celle  de  la  coopération 
avec  le  monde  des  affaires  pour  le  développement 
par  rapport  à  la  reprise  de  la  propagande  et  de 
l'action  contre  la  bourgeoisie  au  nom  de  la  lutte  des 
classes,  le  pouvoir  est  à  la  fin  de  son  streap-tease, 
et  le  roi  est  désormais  perçu  nu,  car  on  suppute  qu'il 
sera  obligé  d'enlever  jusqu'à  son  cache-sexe.  Mais 
corriger  pour  retrouver  la  légalité  ?  On  ne  connaît 
pas  tous  les  atouts  qu'il  a  vis-à-vis  de  l'étranger, 
mais  il  en  joue  et  semble  gagnant  jusqu'ici,  bien 
qu'il  irrite.  On  connaît  ses  atouts  vis-à-vis  de  son 
peuple,  il  en  joue  et  est  en  train  de  perdre  bien  que 
perçu  comme  gagnant,  car  c'est  bien  lui  qui  a 
transformé  les  règles  du  jeu  en  qui  gagne  perd.  La 
dictature  peut-elle  être  un  succès  ou  peut-elle 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  302 

encore  être  évitée  ou  n'est-elle  pas  déjà  condamnée 
à  être  une  victoire  à  la  Pyrrhus,  d'autant  plus 
qu'Aristide  lui-même  n'a  pas  pu  continuer  à  mener 
personnellement  le  jeu  après  le  7  février  1996. 
Vous  avez  dit  :  Impossible  ?  La  politique  des 
grandes  puissances  ne  connaît  pas  ce  mot  en  ce  qui 
concerne  un  petit  pays  ligoté  par  les  siens  avant 
d'être  manipulé  par  tout  grand-frère  nord  ou  latino 
américain  ou  européen  en  quête  de  domination 
momentanée  ou  pérenne,  l'occasion  aidant.  C'est 
Bismarck  encourageant  la  France  à  saisir  l'occasion 
pour  prendre  le  contrôle  de  la  Tunisie  en 
protectorat  :  «  la  poire  tunisienne  est  mûre  et 
pourrait  être  mangée  par  un  autre  ».  Certains 
l'aiment  cru,  et  d'autres  chaud,  mais  chacun 
demande  seulement  à  quelle  sauce  il  va  être 
mangé,  «  le  bon  samaritain  étranger  »  aidant! 
L'Aristide  de  1994  ne  voulait  surtout  pas  laisser  la 
poire  gâtée  en  pourrissement  sur  l'arbre  avant  de  se 
laisser  croquer  !  Et  l'expérience  a  montré  qu'il 
n'était  pas  le  seul.  Tout  ambitieux  occupé  à 
aménager  la  «  transition  »  en  s' aidant  de  l'étranger 
le  sait  bien  ! 

Ce  poids  de  l'international  sous  la  houlette 
principale  des  Washington  (le  Washington  officiel 
de  l'establishment  nord-américain,  le  Washington 
des  grandes  institutions  financières  mondiales  :  le 
Fonds  Monétaire  International,  la  Banque  Mondiale 
et  la  Banque  Interaméricaine  de  Développement,  et 
le  Washington  du  système  de  l'OEA  agissant  de 
concert  avec  l'ONU  à  New- York)  vient  aussi  et 
surtout  de  se  jeter  dans  la  balance  pour  la 
compétition    des    modèles    de  démocratisation- 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  303 

libéralisation-modernisation  en  vue  de  façonner 
l'avenir  immédiat  d'Haïti.  Cette  compétition  des 
modèles  est  sans  doute  le  phénomène  le  plus 
"exciting"  parmi  les  nouveautés  de  la  dynamique 
haïtienne  à  contre-jour  de  la  crise. 

A  ce  sujet,  je  voudrais  faire  ici  une  remarque 
liminaire  d'importance  stratégique.  A  la  suite 
d'habitudes  idéologiques  tenaces,  on  continue  à 
centrer  la  problématique  haïtienne  autour  de  la  lutte 
changement-antichangement  en  une  classification 
manichéiste  qui  n'est  plus  de  mise  au  même  degré 
qu'avant.  En  effet,  la  contradiction  principale  entre 
forces  du  changement  et  forces  anti-changement, 
après  avoir  été  source  de  confusion  et  d'inversion 
dans  la  catégorisation  binaire  identificatrice,  a  fait 
place  a  une  antinomie  entre  modèles  de 
démocratisation-libéralisation-modernisation  :  non 
plus  pour  ou  contre  le  changement,  mais  pour  ou 
contre  quel  type  de  changement  ?  On  n'a  pas  l'air 
de  se  rendre  compte  de  cette  évolution  et  de  ses 
conséquences  sur  l'éventail  des  options  encore 
ouvertes  pour  la  modernisation-libéralisation- 
démocratisation  du  pays.  On  a  vendu  la  proie  pour 
l'ombre,  sauf  dans  les  officines  de  la  surenchère 
ministétielle  des  dividendes  à  partager. 

Option  No  1:  le  modèle  étranger  pour  Haïti, 
présentement  un  projet  presqu' exclusivement  nord- 
américain,  puisque  l'ONU,  officiellement  du  moins, 
rappelle  que  "/a  communauté  internationale  ne  peut 
imposer  de  priorités  ou  de  modèles  de 
développement  à  aucun  peuple",  position  louable 
mais  est-elle  durable  ?  Est-ce  toujours  vrai  ?  C'est 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  304 


donc  en  principe  un  modèle  américain,  celui  des 
"briefing  papers"  d'avant  l'invasion  du  19 
septembre  1994  où  l'on  faisait  clairement  entendre 
que  l'haitien  n'avait  pas  son  mot  à  dire  dans  les 
décisions  de  conception  et  d'orientation  de  son 
destin,  car  l'Amérique  allait  lui  apporter  la  solution 
technico-libérale  dont  nul  autre  mieux  qu'elle  n'a  le 
secret  et  les  moyens.  J'ai  en  tête  cette  assurance 
qu'un  ami  américain  m'a  inculqué  que  le  choix  de 
Washington,  loin  d'être  le  «  benign  neglect  »  de 
ceux  qui  se  disent  «  fatigués  »  de  l'expérience 
haitienne,  c'est  la  thèse  de  F«  american  babv  »  qui 
l'emportera.  C'est  le  devoir  d'assistance  à  personne 
en  danger  par  le  gendarme-bon-samaritain,  Haïti 
continuant  à  être  déclarée  "une  nuisance  publique  a 
nos  portes".  Mais  c'est  en  même  temps  un  exercie- 
pilote  (Haïti,  pays  cobaye)  d'une  expérimentation 
en  démocratisation-libéralisation-modernisation  par 
injection  autoritaire  salvatrice  de  la  mondialisation 
avantageuse,  l'exécutif  haitien  étant  captif  et 
domestiqué.  Une  des  variantes  de  ce  modèle  a 
encore  cours  sous  la  forme  d'un  compromis  inégal 
dans  lequel  le  client  haitien  est  tenu  en  compte,  tout 
de  même  un  tant  soit  peu,  par  son  patron  US  qui  le 
pilote.  La  protection  ne  peut-elle  pas  être  bénéfique, 
n'est-ce  pas  sa  justification  ?  La  USAID  n'est-elle 
pas  mieux  fréquentée  que  le  State  Department  ?  Il 
ne  s'agit  pas  de  pointer  du  doigt  le  Seul 
Washington  :  à  Paris,  certains  n'ont-ils  pas  trouvé 
depuis  longtemps  déjà,  que  «  la  coopération  »  passe 
par  une  voie  du  seigneur  qui  n'est  pas  impénétrable 
par  rapport  à  celles  autrefois  plus  classiques  de 
l'Elysée  et  du  Quay  d'Orsay  ? 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  305 


Option  No  2:  le  modèle  des  grosses  affaires 
haïtiennes.  Il  est  récent.  Abandonnant  la  défroque 
de  la  défense  du  statu  quo  (qui  lui  avait  valu 
l'étiquette  américaine  peu  flatteuse  de  "most 
répugnant  élite"  par  laquelle  les  officiels  américains 
rivalisaient  paradoxalement  en  position  anti- 
bourgeoise avec  la  propagande  communiste),  au 
profit  de  T  habit  neuf  de  la  promotion  du 
changement,  le  monde  des  grandes  affaires  haïtien 
campe  sa  tente  sur  les  futurs  boulevards  de  la 
modernisation,  car,  il  y  a  moins  de  vingt  ans,  la 
banque  d'affaires  moderne,  c'est  devenu  lui  (les 
Brandt  à  la  BUH,  Accra  et  Bigio  à  la 
PROMOBANK,  Nadal  et  Moscoso  à  la 
SOGEBANK,  Cari  Braun  à  la  UNIBANK).  Les 
ports  maritimes  privés,  c'est  lui  (Mevs  a  inauguré  la 
série,  Brandt  a  suivi  et  Bigio  vient  d'acquérir  des 
intérêts  dans  les  installations  de  la  Reynold's 
Mining  à  Miragoâne)  ;  les  nouveaux  complexes 
affermisseurs  d'empires,  c'est  lui  (Bigio  avec  le 
groupe  aciérie  et  industries  réunies,  Mevs  avec  la 
Hasco,  le  stockage  en  grand  des  produits 
énergétiques,  et  des  activités  industrielles 
complémentaires  du  portefeuille  du  groupe  ;  Accra 
fait  dans  l'agriculture  moderne,  le  commerce  et 
l'industrie  ;  Brandt  ajoute  à  son  empire  initial  de 
textiles,  d'huileries  et  d'élevage,  (en  difficultés),  de 
nouveaux  projets  ambitieux  de  développement 
régional  en  attendant  le  commerce  des  voitures  de 
luxe,  puissance  bancaire  privée,  continuant  de 
développer  des  affaires  intéressantes  dans  le 
commerce  import-export).  Ce  modèle,  où  on  a 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  306 


besoin  d'un  Exécutif  fort  mais  qui  serait  en  retrait 
en  matière  d'affaires  et  se  contenterait  d'un  rôle  de 
fondé  de  pouvoirs  pour  la  richesse  acquise, 
réaliserait  la  mondialisation  apprivoisée.  La  grande 
banque  a  pris  le  leadership  du  modèle,  et  elle  fait 
bien  ses  affaires  ! 

Option  No  3:  le  modèle  des  moyennes 
affaires,  des  jeunes  entrepreneurs  et  des 
technocrates  modernes  est  pro-américain  par 
affinités  de  formation,  de  financement  et  par 
ambition  réaliste,  mais  voudrait  un  espace  de 
manoeuvre  semi-autonome  pour  le  libre 
déploiement  de  ses  entreprises.  Ils  se  voient  des 
jeunes  loups  libéraux  face  aux  vieux  requins 
monopoleurs,  et  voudraient  un  Exécutif  soumis  et  " 
junior  partner"  dans  un  contexte  de  mondialisation 
dialoguée.  La  modernisation  y  a  campé  ses  quartiers 
généraux,  la  diaspora  emboitant  le  pas. 

Option  No  4:  le  modèle  progressiste  de 
modernisation  à  l'haïtienne,  avec  lequel  on  a  fini 
par  nous  identifier  à  travers  notre  programme 
"Changer  la  Vie",  nos  diverses  interventions  et  les 
propositions  du  groupe  "Consortium  2.004"  qui  est 
notre  cellule  de  réflexions  techniques  et 
praxéologiques  en  vue  du  développement  intégré. 
C'est  la  mondialisation  maîtrisée.  Par  une  simple 
énumération  sèche  en  guise  de  présentation 
sommaire,  je  formulerais  personnellement  de  la 
façon  suivante,  les  arêtes  majeures  de  notre 
programme,  en  disant  que  notre  projet  de 
développement  se  préoccupe  : 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  307 


1)  à  côté  du  capital  étranger  à  accueillir 
comme  bienvenu  puisque  nous  avons  besoin 
d'investissements  étrangers,  de  générer  du  capital 
indigène  par  l'encouragement  à  l'épargne  populaire 
et  l'incitation  à  l'épargne  bourgeoise,  au  lieu  de  la 
thésaurisation  coutumière. 

2)  d'obtenir  une  utilisation  optimale  du  rôle 
et  du  comportement  des  intermédiaires  financiers 
par  une  réglementation  prudentielle  des  banques  qui 
tienne  compte  des  préoccupations  des  régulateurs 
bancaires  et  de  la  santé  de  notre  politique 
monétaire. 

3)  de  fonder  une  bourse  des  valeurs  de 
manière  à  disposer  d'un  marché  financier,  en  vue, 
entr' autres  fonctions,  du  financement  de  la 
modernisation  à  venir,  en  s'inspirant  des  travaux  du 
"consortium  2004",  une  cellule  technico- 
économique  du  RDNP. 

4)  de  dynamiser  le  régime  de  la  libre 
entreprise  cher  à  l'économie  de  marché,  en  aidant 
au  développement  d'une  catégorie  de  vrais 
entrepreneurs  modernes  chez  nous. . 

5)  d'assurer  la  récupération  du  rôle  de 
l'Etat  régulateur  et  incitateur  dans  sa  double 
logique  de  substance  (exigence  de  base:  assurer  le 
minimum  vital)  et  de  développement  (notamment  et 
de  façon  primordiale,  l'Etat  fournisseur 
d'infrastructure,  sinon,  c'est  la  régression)  du 
développement  national  et  une  structure  de 
négociation  et  d'accueil  de  la  coopération 
internationale,  bilatérale  ou  multilatérale. 

6)  d'adopter  un  regard  autochtone  sur  les 
ressources  naturelles  (le  soleil,  c'est  le  tourisme  et 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  308 

ce  doit  être  de  plus  en  plus  l'énergie  solaire,  en  plus 
d'être  une  thérapie  riche  en  possibilités;  la  noix  de 
coco,  outre  d'être  l'origine  d'une  boisson  naturelle 
dont  les  touristes  sont  curieux  et  friands,  c'est 
l'huile  de  coprah,  mais  aussi  l'électricité  villageoise 
et  un  coke  résiduel  utilisé  dans  l'industrie 
aéronautique  et  nucléaire  ;  nos  plantes  et  nos 
feuilles,  c'est  de  plus  en  plus  l'intérêt  pour  leurs 
vertus  médicinales,  dans  une  recherche 
phytotechnique  appliquée,  en  vue  de  la  constitution 
d'une  pharmacopée  haïtienne 

7)  de  moderniser  l'agriculture  afin  de  lui 
permettre  de  remplir  sa  triple  fonction  de  contribuer 
à  la  sécurité  alimentaire,  de  pourvoir  l'agro- 
industrie  de  matières  premières  et  de  fournir  sa 
quote-part  de  produits  d'exportation.  Nous  avions 
identifié  le  modèle  quand  nous  étions  aux  affaires 
en  1988,  en  allant  faire  une  visite  présidentielle  très 
remarquée,  à  l'entreprise  «  la  Famosa  »  où  la  tomate 
est  produite,  commercialisée,  transformée  en  jus  et 
en  pâte  et  finalement  une  partie  lancée  sur  le 
marché  intérieur  de  consommation  l'autre  partie 
destinée  à  l'exportation.  On  l'a  vite  appelé  le 
modèle  Manigat  en  plaine. 

8)  de  privilégier  le  fer  de  lance  agro- 
industriel dans  notre  stratégie  du  développement  par 
degrés,  en  faisant  sa  place  à  chacun  des  douze  (12) 
axes  de  la  croissance  industrielle  haïtienne  (voir  le 
programme  de  notre  parti  le  RDNP  :  «  changer  la 
vie  ») 

9)  de  faire  leur  place  aux  petites  et 
moyennes  entreprises  et  même  de  les  prioriser 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  309 

autant  que  faire  se  peut,  en  leur  garantissant  des 
assises  stables. 

10)  d'assurer  «  la  justice  distributive  »  vers 
la  réalisation  de  l'équité  sociale,  grâce  à 
l'établissement  de  'l'économie  sociale  de  marché" 
selon  les  principes  théoriques  de  la  démocratie 
chrétienne  allemande  et  dans  un  triple  partenariat 
Etat-patronat-travail  pour  assurer  la  paix  et 
l'harmonie  sociales,  ou  tout  au  moins  faciliter  la 
solution  des  conflits  de  travail  et  de  société. 

11)  d'organiser  pour  tout  cela,  au  niveau 
politique,  un  Exécutif  ferme  dans  une  démocratie 
pluraliste  stable  et  respectueuse  des  droits  et  libertés 
des  citoyens,  en  laissant  ouverte  la  possibilité  de 
l'alternance  par  la  tenue  d'élections  régulières, 
libres  et  honnêtes. 

12)  de  mettre  l'accent  sur  la  participation  au 
nouveau  dynamisme  de  la  vie  publique,  de  trois 
secteurs  à  prioriser  :  la  jeunesse  dans  ses  besoins  de 
formation  et  de  débouches  et  dans  sa  fonction  de 
forgeuse  d'avenir,  la  femme  encore  inégale  malgré 
d'incontestables  progrès  et  qu'il  faut  traiter  enfin  à 
la  mesure  de  son  rôle  majeur  dans  la  communauté, 
dans  le  respect  de  sa  différence  (nous  avions  créé  à 
cette  fin  le  ministère  de  la  condition  féminine),  et 
enfin,  pour  nous  surtout,  les  coopératives  qui,  sans 
être  une  panacée,  sont  d'importance  pour  le 
développement  rural  et  l'essor  de  l'artisanat  (  de  là 
la  création  du  Ministère  des  coopératives,  des 
mutuelles  et  de  la  solidarité  sociale). 

13)  De  faire  valoir  les  valeurs  culturelles, 
spirituelles  et  morales  universelles  et  celles  qui 
correspondent  à  notre  culture  et  à  notre  génie  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  310 

peuple,  pour  qu'elles  puissent  répondre  aux  besoins 
d'un  redressement  moral  vers  plus  de  lumière,  de 
tolérance,  de  dédication  au  bien  commun  et  de 
recherche  du  beau,  du  vrai,  du  bien  et  de 
l'épanouissement  des  arts  et  des  civilisations  (la 
création,  par  mon  gouvernement,  du  Ministère  des 
Affaires  culturelles  devait  contribuer  à  répondre  à  la 
satisfaction  de  ces  besoins). 


Nous  épaulions  tous,  en  solidarité 
ministérielle  sous  la  haute  direction  du  Chef  de 
l'Etat,  les  efforts  collectifs  dans  cette  poursuite  du 
«  bonheur  »  qui,  disions-nous,  mieux  que  la 
richesse,  est  accessible  au  plus  grand  nombre  dans 
une  quête  humaniste  légitime. 

Dans  cette  bataille  difficile  où  les  coquins  (il 
y  en  a  malheureusement)  considèrent  que  tous  les 
coups  sont  permis  et  ne  sont  pas  disposés  à  nous 
faire  de  cadeaux,  parce  que  "nous  combattons  le 
bon  combat"  (selon  le  mot  de  l'apôtre  Paul),  mais 
où  aussi,  aujourd'hui,  les  hommes  de  bonne  volonté 
(il  y  en  a  heureusement)  ont  les  yeux  mieux  ouverts 
pour  comprendre  et  espérons-le,  entreprendre, 
n'oublions  pas  l'Evangile  de  Saint  Mathieu,  qui 
peut  être  de  quelque  réconfort  pour  croyants  et  non 
croyants  :  "Entrez  par  la  porte  étroite,  car  la  porte 
large  et  le  chemin  spacieux  mènent  à  la  perdition". 
La  bataille  n'est  pas  facile,  les  entraves  sont 
internes,  elles  sont  externes,  pour  sauver  cette  petite 
patrie  bien-aimée.  Mais  la  victoire  finale  n'en  est 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  311 

que  plus  certaine.  Nous  nous  situions  délibérément 
dans  l'après  Aristide  comme  faisant  partie  d'un 
moment  de  l'héritage  du  passé.  Jusqu'ici,  Préval  a 
«  prévalu  »  mais  en  tant  que  réalité  partielle  (et 
partiale)  du  pays,  mais  il  s'en  va,  volens  nolens.  Et 
Haïti  demeure.  C'est  le  pays,  qu'il  faut  voir. 
Qu'allons-nous  faire  pour  le  pays  dans  l'après 
Préval  qui  vient  ?  Entre  les  mains  de  qui  allons- 
nous  livrer  nos  petits  enfants?  Telle  est  la  question 
de  perspective  aujourd'hui,  pour  ceux  qui  ont 
l'avenir  dans  l'esprit,  et  s'efforcent  de  voir  plus  loin 
que  le  bout  de  leur  nez.  A  nous  de  faire  le  maximum 
et  l'optimum  en  tous  temps  et  en  tous  lieux,  pour 
n'avoir  rien  à  nous  reprocher  dans  la  préparation  de 
l'avenir  qui  est  une  tâche  commune  continue.  Donc 
ne  ménageons  pas  et  ne  relâchons  pas  nos  efforts. 
Pour  le  reste,  sans  «  bondieuserie  »,  les  croyants 
comme  moi,  garderons  à  l'esprit  que  Dieu  est  grand 
et  qu'infinie  est  sa  miséricorde,  en  écoutant 
protestants  et  catholiques,  francs-maçons  et 
Rosicruciens,  entonner  le  cantique  à  l'origine 
protestante,  du  «  Dieu  Tout  Puissant  »  en  tout 
respect  de  la  liberté  des  non-croyants  et  des  athées, 
grâce  à  une  conception  tolérante  et  dynamique 
d'une  laïcité  ouverte  et  humaniste. 

Quoi  qu'il  en  soit,  on  comprend  pourquoi 
notre  devise  est  «  A  tout  moment,  par  temps  beau 
et  clair  comme  par  temps  mauvais  et  maussade,  il 
faut,  sans  relâche,  et  avec  patience,  courage,  foi  et 
persévérance,  continuer  à  préparer  l 'avenir". 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  312 


On  sait  et  on  voit  donc  où  vont  nos 
préférences,  d'autant  plus  qu'il  suffit  de  jeter  des 
passerelles  à  partir  de  notre  option  4  vers  les  options 
2  et  3  avec  lesquelles  il  n'y  a  pas  d'incompatibilité 
insurmountable,  au  contraire,  pour  être  sur  la  voie 
d'un  projet  national  de  société.  En  tout  cas,  voila, 
au  sens  fort,  où  nous  sommes,  au  moment  où,  dans 
le  processus  continu  de  la  relève 
intergénérationnelle,  nous  voyons  se  mettre  en  place 
les  équipes  du  renouveau  nécessaire  pour  succéder, 
par  étapes,  aux  cheveux  blancs  d'une  génération 
octogénaire.  Et  vous  donc,  ami  lecteur,  qui  achevez 
de  me  lire  à  l'instant,  où  êtes-vous  pour  la  rencontre 
à  ce  carrefour  d'opportunités  du  destin  national? 

Marin-en-Plaine,  du  9  octobre  1995 
(première  édition,  rajeunie  pour  cette  seconde)  au 
premier  mai  2009. 

L.F.M. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  313 


ANNEXE 

Politique,  Chancellerie  et  Diplomatie 

La  première  édition  de  «  la  Crise  Haitienne 
Contemporaine  »  comportait  deux  annexes  dont  le 
sujet,  intéressant  certes,  ne  portait  point  sur  la  crise 
haïtienne  contemporaine  ni  de  près  ni  de  loin,  mais 
sur  l'art  haitien  à  travers  quelques  œuvres  et 
quelques  artistes  (dont  notre  grande  Rose-Marie 
Desruisseau  et  l 'ami  tant  apprécié  Luckner  Lazare), 
et  une  étude  monographique  sur  l'impact  de  l'art 
haitien  dans  la  Caraïbe. 

Voici  qu'avec  «politique,  chancellerie  et 
diplomatie  »,  je  traverse  notre  histoire 
diplomatique  en  retrouvant  les  éléments  qui  ont  été 
le  pain  quotidien  de  nos  diplomates  en  butte  aux 
problèmes  de  leur  métier,  dans  le  contexte  de  la 
crise  vécue  par  le  pays  tout  entier  dans  son  côté 
jardin  du  champ  des  relations  internationales  par 
rapport  au  côté  cour  de  la  vie  politique  interne.  Ce 
fut  une  diplomatie  de  crise  et  en  crise,  comme  le  fait 
voir  le  récitatif  des  conjonctures  successives.  Ceci 
dit,  «  la  crise  haitienne  contemporaine  »  demeure 
l 'ouvrage  qui  est  resté  un  modèle  de  «  synthèse  en 
histoire  »  pour  une  étude  totale  globale  de  la 
société  traditionnelle  haitienne  depuis  le  tournant 
de  la  fin  du  l^me  siècle.  La  rupture  dont  cette 
conjoncture  a  été  porteuse  vers  1896  a  entamé  une 
période  que  nous  vivons  encore  pour  n  'avoir  pas  pu 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  314 

ni  su  y  mettre  fin  en  conjurant  V échec  de 
l'ouverture  à  la  modernisation,  à  la  libéralisation 
et  à  la  démocratisation  haïtiennes.  Qui  a  dit  que 
notre  histoire  est  une  «  enfilade  de  tentatives  ratées 
et  d'initiatives  manquées  »  ?  J'ai  pourtant  eu  tort 
seulement  à  moitié  en  le  disant,  car  si  le  parcours 
de  notre  peuple  n  'a  pas  réussi  totalement  pour  toute 
une  moitié  qui  nous  a  été  dévolue  comme 
collectivité  nationale,  «  la  somme  et  le  reste  »  ne 
sont  pas  restés  seulement  «  sur  les  genoux  des 
dieux  ».  Des  initiatives  haitienes  positives  ont  pu 
échapper  à  une  nécessité  sociale  adverse.  Le 
domaine  de  l 'histoire  de  notre  diplomatie  et  de  nos 
relations  internationales  en  est  une  illustration. 


Politique,  chancellerie  et  diplomatie  :  une 

réflexion  tridimensionnelle  à  propos  de  l'expérience 
vécue  des  diplomates  haïtiens,  particulièrement 
dans  le  domaine  de  leur  formation  et  de  leur 
carrière.  La  longue  marche  des  150  ans  d'histoire 
diplomatique  d'Haïti  jusqu'à  la  création  de  l'Ecole 
Nationale  des  Hautes  Etudes  Internationales.  Au 
total,  deux  siècles  de  l'histoire  diplomatique 
haïtienne  par  l'écho  sérieux  de  la  renommée 
historique  qui  se  souvient,  et  par  le  trou  de  la 
lorgnette  anecdotique  de  la  chancellerie  qui  n'a  pas 
oublié. 

Le  fait  d'une  indépendance  précoce  a  eu 
pour  conséquence  une  expérience  diplomatique 
haïtienne  plus  que  bi-centenaire,  allant  de 
Toussaint  Louverture  (1791)  à  nos  jours  (2009),  la 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  315 

plus  longue  et  la  plus  «  éprouvée  »  de  toute 
l'Amérique  du  Sud. 

Il  s'en  découle  une  réalité  que,  très  tôt,  cette 
diplomatie  a  demandé  des  diplomates  forcément 
improvisés  pour  la  mener,  car  l'histoire  n'a  pas 
retenu  le  cas  d'anciens  affranchis  ayant  fait  leurs 
études  en  France  dans  des  collèges  réputés  (comme 
le  collège  de  la  Marche  de  l'époque)  qui  se  seraient 
sentis  des  émules  haïtiens  de  Vergennes  et  de 
Talleyrand. 

Les  premiers  cadres  de  la  diplomatie 
haitienne  ont  été  des  militaires  formés  dans  l'armée 
coloniale  française,  tels  en  tête  de  la  catégorie,  les 
cas  hors  série  de  Toussaint  et  de  Christophe  ou 
d'Idlinger,  chef  d'Etat  major  de  Toussaint. 
Parallèlement  à  des  hommes  de  deux  autres 
premières  catégories  d'agents  diplomatiques 
improvisés  comme  Bunuel,  Peltier  (un  émigré 
français,  journaliste  à  Londres),  Trichet,  Garbage, 
chargés  de  missions  secrètes  à  l'étranger  pour  le 
compte  de  Christophe  et  de  Pétion,  et  la  série 
d'intellectuels  de  valeur  tels  un  Beaubrun  Ardouin, 
homme  politique  de  premier  plan,  historien  et 
valeur  nationale,  les  Séguy-Villevaleix,  intellectuels 
ex-affranchis,  anciens  étudiants  en  France  et 
revenus  au  pays  pour  être  la  parure  intellectuelle 
Port-au-Princienne  et  choisis  parmi  les 
plénipotentiaires  pour  négocier  et  traiter  avec  la 
France  sous  Boyer,  ou  des  hommes  d'affaires  ex- 
affranchis, formés  en  France  ou  émergés  sur  le  tas, 
tel  Inginac  lui-même,  de  Vastey,  Prévost  le  futur 
comte  de  Limonade,  les  deux  premiers  ayant  subi 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  316 


T  influence  britannique  et  même  ayant  fait  leurs 
premières  armes  dans  le  «  commerce  »  des  anglais, 
mais  le  premier  devenu  haut  dirigeant  sous  Pétion  et 
le  second  tête  éminente  du  pouvoir  parmi  les  hauts 
dignitaires  du  roi  Christophe.  Une  exception  est  ce 
Peltier,  journaliste  français  émigré  à  Londres  mais 
qui,  lui  aussi,  a  des  relations  privilégiées  avec 
Christophe  dont  il  s'occupait  officiellement  des 
affaires,  avec  une  couverture  de  réserves  sociales 
utiles  dans  le  landernau  londonien.  Quant  à 
Garbage,  haïtien  ami  de  Pétion  et  son  secrétaire  en 
titre,  qui  l'a  chargé  d'une  des  toutes  premières 
négociations  à  Londres  auprès  de  la  Cour  de  Saint 
James  pour  faire  des  concessions  étonnamment 
favorables  aux  intérêts  politiques  anglais  consentis 
sur  l'Ouest  du  pays,  il  a  rempli  sa  mission  qui  reste 
acquise  à  l'histoire  officielle  des  relations 
internationales  haïtiennes  comme  un  scandale  écrit 
d'offres  de  concessions  confidentielles,  couchées 
sur  le  papier  au  nom  de  Pétion  par  son  agent 
autorisé,  sur  la  souveraineté  haitienne,  durement 
jugées  à  Londres  contre  le  chef  d'Etat  haïtien. 
Même  Jean  Coradin,  Pétionphile  a  du  écrire  dans 
son  «Histoire  diplomatique  d'Haïti»  son 
étonnement  à  propos  des  propositions  de  l'envoyé 
officiel  de  Pétion  :  «  qui  n  'avait  certainement  pas 
demandé  à  son  agent  de  faire  tant  de  concessions, 
ni  de  les  faire  dans  les  formes  qu'il  a  cru  devoir 
employer  »  (sic).  Quant  à  Ghislain  Gouraige,  son 
livre,  «L'indépendance  d'Haïti  devant  la 
France  »,  pourtant  bien  documenté,  n'en  parle  pas 
du  tout,  silence  significatif. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  317 


C'est  à  la  même  époque  qu'une  autre 
démarche  de  Pétion  utilisant  les  services  de 
Théodore  Trichet  pour  la  négociation  d'un 
compromis  avec  la  France  contre  Christophe, 
échouera.  Le  président  Boyer  tenta  à  son  tour  de 
nouvelles  démarches  en  direction  de  l'Amérique 
Latine,  auprès  de  la  Grande  Colombie  de  Santander 
qui  gouvernait  avec  Bolivar.  Le  refus  de  se 
compromettre  avec  nous  fit  échouer  la  mission  de 
Desrivières  Chanlatte,  l'envoyé  du  président 
haïtien,  qui,  dépité,  se  fit  donner  un  chèque  pour 
payer  l'aide  désintéressée  de  Pétion,  ce  qui  ajoutait 
une  ignominie  à  une  autre.  Mais  l'histoire  avait 
déjà  enregistré  la  rencontre  immortelle  de  1816  en 
Haïti  avec  le  libertador  Simon  Bolivar  venu  y 
chercher  de  l'aide  et  exprimant  sa  reconnaissance 
en  termes  inoubliables  pour  le  geste  généreux  de 
Pétion  faisant  d'Haïti  «  le  berceau  du 
Panaméricanisme  ».  Desrivières  Chanlatte,  l'envoyé 
d'un  Boyer  mal  inspiré,  est  bien  passé  dans  l'oubli. 

C'est  à  cette  double  école  de  devanciers  en 
mission  diplomatique  secrète,  que  nos  premiers 
spécialisés  véritables  en  affaires  internationales 
haïtiennes  ont  émergé,  comme  le  notaire  Rouanez 
et  le  sénateur  Larose,  mais  au  grand  jour,  comme 
plénipotentiaires  attitrés,  c'est  à  dire  des 
fonctionnaires  publics  haïtiens  détachés  en  services 
spéciaux  pour  une  tâche  ponctuelle  dans  la 
diplomatie  des  premiers  temps.  .On  les  verra 
venir  négocier  en  Europe  pour  Pétion  et  Christophe 
alternativement,  mais  munis  de  leurs  lettres  de 
créances  en  due  forme  officielle  publique.  C'est  la 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  318 

naissance  d'une  diplomatie  professionnelle  confiée 
à  des  professionnels  ou  des  devenus  tels. 

Un  autre  type,  Jean  Paul,  allait  émerger  des 
bureaux  du  Secrétaire  Général  du  Gouvernement 
des  Pétion-Boyer.  Balthazar  Inginac,  «  omnis 
homo  »  (homme  à  tout  faire)  du  régime  et  d'ailleurs 
diplomate,  coiffait  toutes  nos  activités 
internationales  comme  à  la  tête  de  tous  les  bureaux 
du  gouvernement.  Il  a  forgé  de  toutes  pièces,  pour 
ainsi  dire,  le  futur  diplomate  grâce  à  son  amitié 
avec  le  pére  du  Secrétaire-Général  qui  était  son 
familier.  On  a  toute  une  correspondance  d' Inginac 
montrant  combien  il  s'est  acquitté  de  sa  tache  de 
former  son  pupille  Jean  Paul  dans  les  bureaux  de  la 
Secrétairerie  du  Gouvernement  Général.  C'est  la 
voie  du  pére  «  grand  commis  de  l'Etat  »,  en 
attendant  celle  du  fils  Edmond  Paul.  Un  ancêtre  des 
pupilles  formées  dès  l'adolescence  pour  être  le 
collaborateur  de  l'intelligentsia  en  formation,  des 
ploutocrates  de  l'environnement  des  Pétion-Boyer- 
Inginac-  Joute  Lachenais,  le  modèle  ancien  colon  à 
l'esprit,  mais  plus  émancipé  à  la  moderne. 
Adolescent  puis  jeunot  privilégié,  Jean  Paul  est  un 
grand  propriétaire  terrien  bénéficiaire  des  donations 
des  belles  habitations  ex-coloniales  et  acquéreur 
d'autres  pour  son  compte  en  s 'adonnant  au  prêt  à 
intérêt  à  un  taux  qui  aurait  été  condamné  par 
l'Eglise  médiévale  comme  «  usura  vorax  ».  Mais 
c'est  le  père  d'une  belle  lignée  de  serviteurs 
compétents  et  dévoués  de  l'Etat  Nous  sommes  ici  à 
la  genèse  de  la  diplomatie  représentative  dans 
l'histoire  diplomatique  haïtienne  et  du  monopole 
des  fonctions  de  représentation  diplomatique  à 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  319 

l'élite  socio-économique  haïtienne  et  naturellement 
à  l'aristocratie  intellectuelle  dans  un  pays  resté 
longtemps  le  domaine  de  l'illettrisme  à  90%  . 

C'est  dans  cette  catégorie  qu'il  faut  placer 
nos  deux  premiers  grands  historiens  nationaux,  l'un 
Beaubrun  Ardouin  avec  une  activité  diplomatique  à 
la  source  et  au  plus  haut  niveau,  en  négociant  en 
Haïti  même,  à  plusieurs  reprises,  avec  les  envoyés 
étrangers  pour  la  reconnaissance  diplomatique  du 
pays,  et  l'autre,  Thomas  Madiou,  en  représentant  le 
pays  à  l'extérieur,  notamment  à  Madrid,  en 
diplomate  actif  au  point  que  Madiou  a  laissé  son 
nom  à  une  période  où  l'objectif  d'Haïti  était  de  faire 
reconnaître  un  statut  de  neutralité,  comme  la  Suisse, 
pour  garantir  notre  indépendance  à  jamais. 

Mais  en  France,  même  la  Illème  République 
de  Jules  Ferry  enregistrait  la  présence  en  quantité  de 
la  noblesse  titrée,  noblesse  d'ancien  régime  et 
noblesse  d'empire  dans  l'attribution  des  fonctions 
diplomatiques,  la  «  carrière  »  aidant. 
Particulièrement  parmi  les  postés  à  l'étranger,  il  y  a 
eu  permanence  des  élites  plutôt  que  circulation  des 
élites.  En  Haïti,  à  l'avènement  du  gouvernement  de 
Salomon  où  le  libéral  Alcius  Charmant  notait 
ironiquement  l'arrivée  des  Quérilus,  des  Piérrilus  et 
des  Sainrilus,  un  diplomate  en  poste  à  Paris  écrivait 
avec  dédain  que  Salomon  venait  de  faire  remplacer 
à  un  poste  de  secrétaire  de  Légation,  qui  ?  un 
Faubert  «  haïtien  distingué  et  aux  manières 
affables  »  donc  d'un  milieu  représentatif  de  l'élite 
sociale  traditionnelle,  pépinière  ou  vivier  de 
diplomates  à  poster  dans  le  service  extérieur  de  la 
chancellerie.. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  320 


Une  particularité  haïtienne  faisait  accroire 
qu'un  homme  de  couleur  était  plus  représentatif 
qu'un  noir  de  peau  et  le  résultat  fut  qu'il  a  fallu  une 
petite  révolution  pour  voir  le  gouvernement 
d'Estimé  choisir,  en  1946,  un  noir  pour  le  poste  de 
chef  de  la  mission  diplomatique  haïtienne  à 
Washington.  Autrement,  c'était  la  cooptation 
pigmentocratique  au  sein  de  la  communauté 
métissée  haïtienne  pour  les  postes  à  l'étranger.  Un 
Dupuy  a  laissé  son  nom  comme  chef  de  file  d'une 
dynastie  régnante  d'hommes  d'affaires-diplomates 
au  teint  clair  dans  les  relations  d'Haïti  avec 
l'Angleterre  et  la  fameuse  firme  d'assurances  la 
Lloyd  Company  qui  était  la  pièce  maîtresse  de  son 
portefeuille  d'affaires.  Un  Stephen  Preston  fit  une 
carrière  exceptionnelle  au  cours  de  laquelle  il  a 
collectionné  les  postes  de  chef  de  mission  d'Haïti  à 
Washington  et  à  Paris,  dans  un  va-et-vient  qui  ne  l'a 
pas  empêché  d'être  le  doyen  du  corps  diplomatique 
dans  la  capitale  nord-américaine  :  c'était  un  «  quasi- 
blanc  »  de  grande  valeur,  il  faut  le  dire.  Le  seul  cas 
en  sens  différent  par  rapport  à  la  «  norme  du  noir 
exclu  »  a  été  Lysius  Salomon  Jeune  dont  la  carrière 
diplomatique  s'est  déroulée  de  1846  à  1878,  quand 
il  a  été  chef  de  la  mission  diplomatique  haïtienne 
comme  Envoyé  Extraordinaire  et  Ministre 
Plénipotentiaire  à  Londres,  à  Paris,  à  Madrid,  avec 
éclipses,  mais  ce  fut  parce  que  la  plupart  des 
gouvernements  de  l'époque  le  tenaient  éloigné  du 
pays,  ennemis  ou  amis,  c'est  la  troisième  tradition 
pour  le  recrutement  des  postes  diplomatiques 
haitiens  :  l'exil  dit  «  doré  ».  Je  dis  l'exil  dit  doré,  car 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  321 


le  même  Salomon  connut  l'amère  expérience  de 
voir  le  mobilier  de  sa  légation  vendu  à  l'encan  à 
Londres,  parce  que  Port-au-Prince  tardait 
longuement  à  lui  envoyer  ses  frais  de  mission.  Donc 
soit  l'éternel  favoritisme  nourricier  des  sinécures  où 
on  envoyait  les  bénéficiaires  faire  pipi  dans  la  Seine 
ou  dans  la  Tamise,  soit  son  contraire  l'exil,  l'exil 
impie  de  Victor  Hugo,  fournissait  les  postes 
diplomatiques  haïtiens  à  l'extérieur.  Ce  sont  aussi  le 
même  mode  de  choix  et  les  titres  et  qualités  du 
Secrétaire  d'Etat  des  Relations  Extérieures  à  la  tête 
de  notre  Chancellerie  où  des  noms  viennent  et 
reviennent  naturellement,  les  Inginac,  Carrié, 
Frémont,  Liautaud,  Ethéart,  Faubert,  Price, 
Manigat,  Prophète,  Châtelain,  Fouchard,  Ménos, 
Hudicourt,  Vieux,  etc. 

Dans  le  même  ordre  d'idées,  l'expérience  a 
montré  des  dynasties  de  noms  de  famille  ayant  fait 
carrière  au  service  de  la  Chancellerie,  au  premier 
rang  desquelles,  outre  les  Dupuy  déjà  cités,  les 
Léger  de  père  en  fils,  le  premier  de  cette  dynastie 
étant  Jacques  Nicolas  Léger  recruté  sous  le 
gouvernement  de  Salomon  dont  il  était  un  partisan 
convaincu  et  un  zélateur  à  la  plume  fertile,  auteur 
d'un  ouvrage  pionnier  sur  «  la  politique  extérieure 
d'Haïti  »  publié  en  1886  ;  le  dernier  en  date  étant 
Georges  Léger  de  mort  récente.  D'autres  sources 
faisant  état  de  cinq  Manigat  dans  des  postes 
diplomatiques,  de  Guillaume  Manigat  à  Edmé  Th 
Manigat  en  passant  par  François  Saint  Surin 
Manigat,  en  sont  une  autre. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  322 

Pour    la    période    de    1896    à  1916, 
correspondant  à  la  chute  du  régime  politique  de 
l'année  du  désastre  financier  à  l'année  de  la  mise  en 
place  de  l'appareil  administratif  de  l'occupation 
militaire  américaine,  la  diplomatie  haïtienne  se 
trouva  écartelée  entre  les  partisans  de  donner  le 
pays  aux  américains  pour  la  prise  en  charge  - 
Tancrède  Auguste,  homme  fort,  entreprenant  et  pro- 
américain, ministre  puissant,  se  demandait,  sans  le 
cacher,  pourquoi  on  prolongeait  1'  «  agonie  »  du 
pays  en  différant  de  le  livrer  aux  américains,  le  plus 
vite  que  ce  sera,  mieux  cela  voudra.  Et  ceux  qui 
défendaient  la  souveraineté  nationale  en  refusant  à 
Washington  le  contrôle  des  douanes  et  une  base 
navale  en  usant  de  la  stratégie  de  défense  du 
parapluie    français    alors    encore    en  rivalité 
hégémonique  avec  les  USA,  avec  ou  sans  espoir 
d'une  régénération  nationale  endogène.  A  la  fin  du 
19eme  siècle,  cette  stratégie  était  la  plus  courante 
d'autant  plus  que  l'élite  haïtienne  était  pour  une 
bonne  partie  francophone,  voire  francolâtre.  Le 
Ministre  des  Relations  Extérieures  haïtien,  Solon 
Ménos,    mariait    sa    francophilie    avec  son 
«indispensable  souci  de  l'honneur  national».  Il 
disait,  dans  une  célèbre  déclaration  d'amour  à  la 
France  :  «  Haïti  a  toujours  eu  une  vive  affection 
pour  la  France,   dont  elle  est  restée  la  fille 
intellectuelle.  Pour  nous,  ce  n'est  pas  chose  vaine 
que  cette  fréquentation  d'un  peuple  chevaleresque, 
doué  d'une  véritable  élévation  de  sentiments,  et 
perpétuellement   accessible   à   toutes   les  idées 
généreuses.  Le  rayonnement  de  chaleur  morale  et 
civilisatrice  qu  'il  dégage  nous  gagne  et  s 'impose  à 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  323 

nous  irrésistiblement  ;  Rien  de  plus  rationnel  que 
ce  sentiment  commun  à  nous  tous  car  c  'est  surtout 
des  Haïtiens  qu  'on  peut  dire  sans  exagérer  qu  'ils 
ont  deux  patries  :  Haïti  et  la  France,  la  terre  natale 
et  la  patrie  intellectuelle.  Oui,  nous  aimons  la 
France  parce  que  nous  aimons  Haïti  ».  Paroles 
d'un  chancelier  haïtien  en  exercice  ! 

Jusqu'en  1920-1930,  devenu  un  partisan 
pro-américain  décidé,  le  sénateur  Pierre  Hudicourt 
faisait  une  exception  pour  afficher  haut  et  clair  son 
attachement  prioritaire  à  la  France  en  termes  encore 
plus  dithyrambiques  que  Solon  Ménos  autrefois.  Un 
extrait  d'une  de  ses  interventions  au  Sénat  de  la 
République  suffit  amplement  pour  nous  en 
convaincre.  En  suivant  cette  direction  («  priorité 
aux  américains  »),  «  est-ce  à  dire  pour  autant  que 
nous  devions  tourner  le  dos  à  la  France  ?  Est-ce  à 
dire  que  nous  devions  cesser  d'être  fidèles  à  nos 
goûts,  à  nous-mêmes,  en  un  mot  à  tout  ce  qui  fait 
notre  originalité  dans  le  Nouveau  Monde  »  ?  C'est 
donc  une  position  courante  chez  l'élite  haïtienne 
traditionnelle  jusqu'à  la  seconde  guerre  mondiale  et 
même  au-delà,  car  francophonie  continuait  à  être 
synonyme  de  francophilie  dans  les  classes 
privilégiées  de  la  fortune  et  du  savoir.  Les 
diplomates  étrangers  et  haïtiens  avaient  pour  points 
de  rencontre  les  courts  de  tennis  et  les  clubs 
mondains  sélects  pour  être  assurés  qu'on  continuait 
d'être  «  chez  soi  »  ou  «  entre  soi  »,  du  fait  de  la 
qualité  sociale  d'une  fréquentation  exclusiviste 
réfugiée  sur  les  collines  fleuries  des  hauteurs 
fraîches  ou  les  villas  de  la  périphérie  du  littoral, 
dans  un  aparté  pas  loin  d'être  de  l'apartheid. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  324 


Mais  à  partir  déjà,  on  Pa  vu,  de  Salomon  en 
1979  et  surtout  de  Estimé  en!946  et  encore  plus  à 
partir  de  1986,  il  y  a  eu  davantage  d' «  hommes 
nouveaux  »  dans  le  corps  diplomatique,  surtout  à 
l'ère  incroyable  quand,  par  décision  américaine,  le 
président  Aristide  a  pu  disposer  de  tous  les  postes 
de  la  chancellerie  haïtienne  financés  par  lui  et  gérés 
de  la  même  manière  autocratiquement  solitaire 
jamais  vue,  sur  les  fonds  internationaux  de  la 
Teleco  versés  par  les  USA  à  son  gouvernement  en 
exil  à  Washington.  Un  inédit  resté  mémorable 
d'irrégularités  et  d'irresponsabilités  administratives 
made  in  USA  dans  la  gestion  des  affaires  d'Haïti, 
dans  le  «  no  man's  land  »  légitimant  des  rives 
accueillantes  du  Potomac,  faisant  prendre  pour  leur 
grade  le  droit  administratif  et  le  droit  financier 
haïtiens  devenus  «  inexistants  ».  Singulier  petit 
pays  ! 

Un  autre  trait  important  dans  la  gestion  des 
affaires  diplomatiques  du  pays  est  la  toute  puissance 
du  chef  de  l'Etat  dans  la  conduite  de  ces  affaires  où 
la  chancellerie  est  une  caisse  d'enregistrement 
expédiant  les  affaires  courantes.  Les  nominations  et 
révocations  aussi  bien  que  les  décisions  de  politique 
extérieure  relèvent  de  ce  qu'on  appelle  en  droit 
administratif,  le  «  fait  du  prince  ».  On  n'a  pas  oublié 
à  la  chancellerie  le  fait  inouï  que  l'Ambassadeur 
aux  Nations-Unies  d'alors  le  sénateur-diplomate 
Emile  Saint  Lot,  qui  avait  des  vues  très  tranchées 
sur  la  question  de  la  décolonisation  en  débat,  vota  à 
rencontre  des  instructions  présidentielles  reçues  par 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  325 

la  chancellerie  à  son  adresse,  notamment  sur  la 
question  algérienne,  quand  Port-au-Prince  voulait 
ménager  les  intérêts  français  qui  faisaient  pression  à 
propos  du  vote  à  venir  sur  le  renouvellement  du 
quota  du  café  haïtien  (et  Londres  à  propos  du  quota 
du  sucre  dont  le  marché  se  négociait  par  les 
transactions  qui  se  décidaient  dans  la  «  city  »).  Dans 
de  tels  cas,  professionnement,  c'était  la  révocation 
ou  la  démission.  Mais  quel  geste  ! 

Il  ne  faut  pas  s'étonner  d'une  «  diplomatie 
du  fait  du  prince  »  car  même  dans  les  pays 
démocratiques,  la  conduite  des  affaires  étrangères 
est  le  «  pré  carré  »  du  chef  de  l'Etat  comme  la 
pratique  le  reconnaît  et  l'a  illustré  comme  apanage 
avec  Mitterrand  et  Chirac. 

Mais  entre-temps,  le  champ  diplomatique 
haïtien  était  en  train  de  s'élargir  institutionnellement 
par  la  création,  dans  le  cadre  de  l'Université  d'Haïti, 
de  l'Ecole  Nationale  des  Hautes  Etudes 
Internationales  (ENHEI),  devenue  plus  tard 
l'INAGHEI  (Institut  National  de  Gestion  et  des 
Hautes  Etudes  Internationales)  dont  j'ai  été  le 
fondateur  et  premier  directeur,  au  début  du 
gouvernement  de  François  Duvalier  (1958).  Nous 
avions  à  occuper  un  espace  académique  entre  les 
amis  qui  y  voyaient  volontiers,  avec  le  Dr  Clovis 
Kernizan,  alors  Recteur  de  notre  Université, 
l'établissement  pilote  révolutionnaire  dont  le  pays 
avait  besoin,  vu  les  modèles  modernes  de  formation 
multidimensionnelle  correspondant  au  «  complexe 
relationnel  international  »  tel  que  conçu 
aujourd'hui.  Et  les  ennemis  de  sa  création  avec  le 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  326 

Doyen  de  la  Faculté  de  Droit,  le  Docteur  Vilfort 
Beauvoir,  qui  pensaient  qu'une  chaire  de  Droit 
International  Public  suffisait  à  la  formation  des 
aspirants  à  exercer  des  fonctions  diplomatiques  au 
service  de  la  Chancellerie  et  du  pays,  une 
expérience  de  formation  à  acquérir  sur  le  tas  étant 
la  plus  utile  des  exigences.  Et  comme  monsieur  tout 
le  monde  chez  nous,  ce  qui  est  une  coutume 
gratifiante,  s'empressait  et  s'empresse  à  faire  son 
droit,  cela  signifiait  que  pour  le  Dr  Beauvoir,  les 
études  de  droit  étaient  le  seul  prérequis  pour  briguer 
un  poste  à  la  chancellerie  comme  avant,  et  s'en 
félicitait,  lui  qui  fut  mon  premier  successeur  à 
l'Ecole  après  mon  départ.  Et  dans  le  public,  on 
voyait  les  étudiants  de  l'ENHEI  comme  des 
privilégiés  attitrés  et  présomptueux  pour  vouloir  se 
spécialiser  par  rapport  aux  improvisateurs. 

Le  programme  de  l'Ecole,  comme  nous 
l'avons  bâti  en  nous  inspirant  de  précédents 
étrangers  célèbres  français  comme  «  Sciences  Po  » 
à  Paris,  avec  sa  section  diplomatique  (où  le  premier 
haïtien  eut  à  être  diplômé  fut  Louis-Joseph 
Janvier),  et  l'Ecole  Nationale  d'Administration 
(ENA)  ;  anglais  comme  la  section  diplomatique  de 
l'Université  d'Oxford  et  la  fameuse  «  London 
School  of  Economies  »  ;  américains  comme  les 
Centres  spécialisés  de  Princeton  University, 
Columbia  University,  Harvard  University  et  le 
fameux  «  label  »  du  Massachusetts  Institute  of 
Technology  (M.I.T),  institutions  que  j'ai  visitées  au 
cours  d'un  voyage  d'exploration  et  d'initiation  à  la 
science  des  relations  internationales,  à  la  faveur 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  327 

d'une  invitation  sous  les  auspices  du  «  Leaders 
Program  »  culturel  du  Département  d'Etat 
américain,  d'une  côte  à  l'autre  (océan  atlantique- 
océan  pacifique)  et  d'une  frontière  terrestre 
étrangère  à  une  autre  (le  Canada  au  Nord  et  le 
Mexique  au  Sud). 

Ce  programme  de  notre  ENHEI  s'organisait 
autour  de  quatre  noyaux  ou  bulles  de  satellites  :  les 
«  grappes  »  d'études  de  politique  internationale  et 
de  géopolitique  (Leslie  F.  Manigat)  ;  celles 
d'économie  internationale  et  de  finances  mondiales 
(Joseph  Châtelain)  ;  celles  du  Droit  International 
Public  et  Privé  et  des  Organisations  internationales 
(Emmanuel  Mompoint  et  Henri  Armand)  ;  celle  des 
modèles  culturels,  et  moraux  à  travers  le  monde 
(René  Piquion  et  la  négritude)  ;  et  celle  des  études 
régionales  (area  studies),  du  Protocole  et  des  usages 
diplomatiques  (Ghislain  Gouraige). 

Le  noyau  sur  les  affaires  haïtiennes 
organisait  une  initiation  aux  réalités  et  aux 
problèmes  du  pays,  genre  l'histoire  des  relations 
internationales  d'Haïti  (Manigat)  ;  les  questions 
financières  et  bancaires  d'Haïti  (Châtelain)  ; 
politique  interne  et  politique  extérieure  (Gérard 
Loiseau)  ;  diplomates  et  diplomaties  (Gouraige)  ; 
la  vie  économique  et  les  grands  problèmes  socio- 
contemporains  hier  et  aujourd'hui  (Lebert  Jean- 
Pierre)  ;  Etudes  de  cas  dans  les  relations 
internationales  du  XXème  siècle  (Abner 
Bouchereau,  Edriss  Saint  Amand)  ;  les  dimensions 
du  Pouvoir  en  Haiti  et  la  Négritude  (René  Piquion)  ; 
l'Anthropologie  culturelle  haïtienne  (Jean-Baptiste 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  328 

Romain)  ;  le  Panorama  du  Folklore  haïtien 
(Emmanuel  C .  Paul)  ;  la  littérature  haïtienne 
(Pradel  Pompilus)  ;  la  peinture  haïtienne  et 
l'histoire  de  l'art  haïtien  (Marie-Lucie  Chancy). 

Les  méthodes  d'enseignement  comprenaient 
les  cours  magistraux  annuels  ou  semestriels,  les 
travaux  pratiques  dans  les  conférences  de  méthode, 
les  exercices  de  simulation  et  les  «  séminaires  »  du 
style  anglo-saxon  privilégiant  la  participation 
obligatoire  des  étudiants  auteurs  d'exposés  sous  le 
guide  des  maîtres-assistants  conférenciers  de 
méthode.  S'y  ajoutaient  occasionnellement  des 
séances  télévisées  genre  «  L'Année  géophysique 
internationale  »  courtoisie  du  programme  culturel 
de  l'Ambassade  américaine,  «  Peuples  et  Nations 
d' Outre-mer  »,  actualités  françaises,  et  «  La 
seconde  guerre  mondiale  et  l' après  guerre  »  des 
services  d'information  de  la  BBC. 

Mais  une  vocation  de  l'Ecole  était  de 
démocratiser  l'accès  aux  fonctions  diplomatiques 
par  un  concours  organisé  à  l'Ecole,  qu'on  fut  sorti 
des  meilleures  familles  fortunées  ou  instruites  ou 
des  étals  commerciaux  des  marchés  du  bas  de  la 
ville.  Mon  expérience  des  deux  premières  années  a 
été  que  les  candidats  appartenaient  aux  classes 
moyennes,  petites  ou  moyennes,  (lower  and  middle 
middle  classes)  à  l'échelle  haitienne,  et  que 
l'instruction  était  l'étalon  de  mesure.de  la  distance 
sociale. 

Une  originalité  de  poids,  c'était  la  place 
importante   faite   à  la      recherche   à  côté  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  329 

l'enseignement  strictement  dit.  Dans  mon  discours 
d'inauguration  de  l'Ecole,  le  premier  article  de  ma 
profession  de  foi  était  la  nécessité  de  la  recherche  et 
je  voulais  créer  des  postes  exclusivement  réservés  à 
l'investigation  scientifique  dans  les  domaines  de  la 
diplomatie  et  des  relations  internationales  pour 
étoffer  la  substance  de  nos  cours  eux-mêmes  en 
permanence  et  faire  dépouiller  par  groupes 
d'étudiants  les  archives  de  la  chancellerie  alors 
passablement  en  état  sous  la  direction  des 
Philippeaux,  père  et  fille  (Anne-Marie).  Le  Ministre 
de  l'Education  Nationale  le  père  Georges,  promit 
d'envisager  le  financement  de  la  section  de 
recherches  dans  le  budget  suivant,  mais  ce  fut  lui 
qui,  au  contraire,  réduisit  ce  budget  du  deuxième 
exercice  de  fonctionnement  de  l'Ecole  de  plus  de 
20%  qu'il  n'était  convenu  pour  toute  l'Université. 
Des  adversaires  jaloux  étaient  aux  guets  pour 
réduire  les  moyens  d'existence  et  de  travail  de 
l'institution  nouvelle  -née  réputée  bien  dotée,  hélas 
à  tort. 

Tel  était,  en  tout  cas,  notre  ambitieux 
programme  de  démarrage  en  novembre  1958.  Les 
circonstances  de  la  vie  politique  interne  ne  m'ont 
pas  permis  de  rester  à  la  tête  de  l'Ecole  au-delà  de 
la  fin  de  la  deuxième  année  si  bien  que  je  n'ai  pas 
pu  assister  à  la  remise  des  diplômes  de  la  première 
promotion  1958-1961  qui  a  eu  lieu  cependant  avant 
que  je  n'aie  été  obligé  de  prendre  l'exil  en  mai 
1963,  dans  la  perspective  de  la  proclamation  de  la 
présidence  à  vie  en  1964  à  l'heure  de  la  glaciation 
duvaliérienne.  Le  cours  de  l'histoire  haïtienne 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  330 

changeait  vers  une  nouvelle  phase  du  destin 
national. 

Il  y  a  eu,  sans  doute,  un  esprit  de 
compétition  dans  la  perspective  du  recrutement  à 
venir  après  l'obtention  du  diplôme  (certains  se 
plaçant  en  prévision)  et  j'allais  devoir  à  dire  mon 
mot  comme  directeur  de  l'Ecole  pour  les  postes  à 
combler,  mais  j'en  suis  parti  avant  la  conclusion  de 
la  troisième  année,  celle  des  fins  d'études  pour 
l'obtention  du  diplôme,  m' évitant  une  avanie  ou  un 
sourire  humiliant  ou  une  infirmité  manifeste  à 
remplir  mes  fonctions.  Exit  Manigat  ! 

L'école  vient  de  célébrer  son  cinquantenaire. 
Même  en  matière  diplomatique,  l'enseignement 
reste  l'enseignement  et  il  n'y  a  pas  d'immunité  à 
enseigner  la  diplomatie,  professeurs  ou  étudiants, 
quand  il  s'agit  pour  les  uns  et  les  autres  d'être  pris 
dans  les  filets  de  la  police  politique  d'un  dictateur 
furax  face  à  des  étudiants  téméraires. 

Quand  l'ENHEI  devint  l'INAGHEI  avec  la 
collaboration  canadienne,  peu  de  gens  ne  pouvaient 
s'imaginer  qu'il  s'agissait  de  réalisation  du  plan 
original  que  j'avais  conçu  à  mon  retour  de  Paris 
avec  ma  proposition,  faite  sous  Magloire,  d'une 
Ecole  Nationale  d'Administration  à  la  française  en 
trois  sections,  une  économique,  une  de  service 
public  et  une  diplomatique  sur  le  modèle  donc  de 
«  Sciences  Po  »  à  Paris.  Et  puis  la  griffe  canadienne 
n'est  pas  la  griffe  parisienne,  si  bien  que 
l'INAGHEI  ne  fut  pas  l'opération  de  couver  un  œuf 
pondu  par  Manigat.  En  un  sens,  c'est  peut-être  sans 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  331 

doute  tant  mieux,  car  la  stabilité  institutionnelle  est 
à  la  clef  de  cet  institut  de  formation  professionnelle 
dont  on  se  réjouit  de  l'utilité  fonctionnelle,  sans 
savoir  son  état  de  fonctionnement  réel  depuis.  Je 
n'ai  pas  eu  l'occasion  d'y  revenir  souvent,  même  si 
j'entretiens  d'excellentes  relations  avec  les 
étudiants,  en  particulier  pendant  la  dernière 
campagne  électorale  pour  la  présidence  où  j'avais 
un  bastion  de  «  fans  »,  mais  au-delà,  avec  beaucoup 
d'autres  pour  lesquels  je  garde  une  affection 
nostalgique  de  septuagénaire  avancé  promis  à 
l'octogénariat  dans  moins  de  deux  ans,  si  Dieu  me 
prête  vie. 

Bien  avant  la  création  de  notre  Ecole 
Nationale  des  Hautes  Etudes  internationales  en 
1958,  j'ai  participé  à  un  projet  de  campus 
universitaire  dans  lequel  le  plan  a  été  préparé  pour 
un  Institut  de  relations  internationales  dans  un 
ensemble  où  chaque  Faculté  avait  son  site  approprié 
et  étalé  dans  la  verdure  tropicale  sur  des  hectares, 
par  une  firme  noire  nord-américaine  dont  Roger 
Savain  était  l'introducteur  en  Haïti.  C'est  avec 
celle-ci  que  le  projet  architectural  a  été  mis  au  point 
sur  mes  directives  fonctionnelles.  On  y  avait  un 
auditorium  de  cinq  cent  places  distribué  en  deux 
modules  de  deux  et  trois  cent  respectivement,  trois 
salles  de  travail  de  vingt-cinq  étudiants  pour  les 
séminaires  et  une  de  cinquante  pour  les  conférences 
de  méthode,  plus  la  bibliothèque  salle  de  lecture 
comprises  et  un  laboratoire  de  langues  demandé 
à  Genève  que  je  n'ai  pas  eu  le  plaisir  de  parrainer. 
C'était  sous  Magloire,  je  crois,  et  je  sus  par  ouie 
dire  que  le  projet,  très  moderne  et  fonctionnel,  situé 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  332 

à  Côtes-Plage,  ne  verrait  finalement  pas  le  jour, 
malgré  tout  le  travail  réalisé,  parce  que  le  chef  de 
l'Etat  et  son  gouvernement  de  «  la  petite  junte  »  se 
méfiaient  de  concentrer  dans  un  seul  campus,  toute 
la  population  estudiantine  de  la  capitale.  Souci  de 
prévoyance  politique  traditionnelle  anti-progrès. 

De  ce  fait,  à  la  création  de  notre  Ecole  des 
Hautes  Etudes  Internationales  en  novembre  1958,  le 
local  a  été  choisi  à  la  manière  duvaliérienne.  La 
maison  Jumelle,  déjà  sous  séquestre  à  l'avenue 
Christophe,  fut  occupée  manu  militari  d'ordre  de 
Duvalier  au  moment  où  j'avais  conclu  avec  Marcel 
Robin,  concessionnaire  paraît-il  sans  titre,  de  la 
maison  séquestrée,  un  arrangement  pour  lui  donner 
le  temps  de  trouver  un  autre  local  approprié  ou  d'en 
trouver  un  autre  moi-même  avec  l'aide  de  mon  ami 
l'ingénieur  Jacques  Hyppolite.  Je  vis  Monsieur 
Robin,  qui  était  un  ami  petit  de  taille,  et  un  homme 
courtois,  se  dépêcher  de  déguerpir  après  une  visite 
militaire  restée  courtoise  du  début  à  la  fin, 
d'officiers  venus  du  Palais  National,  les  tontons- 
macoutes  n'existant  pas  encore  et  le  Duvalier  de 
1957  à  peine  élu,  n'était  pas  encore  celui  d'après 
1963.  Nous  nous  sommes  sentis  réconfortés,  le 
Secrétaire  de  l'Ecole  Raoul  Nelson  et  moi,  que 
monsieur  Robin  ait  pu  trouver  bien  vite  un  meilleur 
local  au  coin  du  bas  de  Lalue  où  je  passais  parfois 
lui  dire  un  petit  bonjour  gêné. 

La  méthode  Duvalier,  cette  fois-ci  positive, 
permit  au  dynamique  père  Djebels,  de  la 
congrégation  des  Pères  Salésiens,  de  réaliser  en  un 
temps    record,    tout    le    mobilier    de  l'Ecole, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  333 


bibliothèque  comprise,  un  travail  fini,  haïtien  cent 
pour  cent  (100%),  solide,  soigné  et  beau  à  voir 
comme  ces  religieux  savent  le  faire.  Les  sièges 
étaient  à  faire  envie,  les  bureaux  accueillants,  les 
salles  de  classe  aérées  et  à  deux  sorties,  la 
bibliothèque  modestement  spacieuse  remplissait  des 
rayons  qu'un  patient  travail  de  recherche  de  livres 
avait  permis  de  garnir  pour  tous  les  cours  enseignés 
en  priorité,  nos  professeurs  haïtiens  ayant  été  mis  à 
contribution,  mais  aussi  en  sciences  politiques, 
sociales  et  morales  en  général.  Une  liste  préparée 
aux  soins  de  l'UNESCO  avec  la  participation  de 
l'équipe  Lazarsfeld  et  la  bibliothèque  spécialisée  de 
l'institut  d'Etudes  Politiques  de  Paris  «  mon  Aima 
Mater  »  avec  des  fiches  de  presse,  nous  fut 
éminemment  utile  comme  guide-  modèle  comme  il 
y  en  a  eu  depuis,  et  le  Dr  Rayford  Logan,  l'illustre 
congénère  qui  a  publié  une  œuvre  magistrale  «  The 
Diplomatie  history  of  the  United  States  with  Haiti  » 
aussi  bien  que  le  Dr  Daniel  Lerner,  nos  premiers 
professeurs  visiteurs  étrangers  appréciateurs,  en 
complétèrent  le  curriculum.  J'ai  gardé  en  mémoire 
un  ouvrage  que  m'a  offert  Daniel  Lerner  et  qui  m'a 
été  un  livre  de  chevet,  et  que  tous  mes  étudiants, 
ENHEI  ou  pas,  avaient  dans  leurs  priorités  :  «  The 
Passing  of  a  traditional  society  »,  où  la  partie  sur  le 
Japon  avait  avant  la  lettre  inspiré  le  Dr  Audain  à  la 
fin  du  I9ème  siècle,  et  celle  sur  la  Turquie  intéressé 
maintenant  au  plus  haut  point  l'équipe  de  M  I.T. 
après  les  souvenances  obsessionnelles  de  l'étudiant 
François  Duvalier  pour  Mustapha  Kemal  Ataturk 
choisi  comme  son  modèle  politique,  et  développé 
par  le  biais  ethnologique  dès  la  création  de  l'Ecole 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  334 

des  Griots  par  une  troïka  historico-culturelle 
François  Duvalier-Lorimer  Denis-  Louis  Diaquoi  et 
un  tandem  pour  une  culture-civilisation  noire 
Kléber  Georges  Jacob  -  Mesmin  Gabriel. 

Ces  débats  passionnés  intéressaient  moins 
les  étudiants  de  relations  internationales  qui  se 
donnaient  une  formation  politico-diplomatique  à 
fond  économique,  financière,  et  juridique,  que  les 
adeptes  de  l'Ecole  d'ethnologie  spécialisés  sur  les 
questions  relatives  à  la  culture  de  l'homme  noir 
dans  son  «  humanisme  intégral  »,  avec  sa  rencontre 
avec  l'Afrique,  notre  aima  mater.  On  veillait  à 
l'ENHEI,  dans  un  souci  de  largeur  de  vues  couleur 
locale,  à  privilégier  ces  deux  tendances  dans  la 
formation  qui  y  était  donnée,  mais  l'Ecole  Nationale 
des  Hautes  Etudes  Internationales,  essayais-je  à 
faire         comprendre         fermement,  était 
fonctionnellement     vouée     à     une  formation 
professionnelle  de  diplomates  pour  Haïti,  selon  les 
quatre  fonctions  classiques  majeures,  dans  l'intérêt 
national  et  celui  des  interactions  entre  peuples  : 
Informer,  représenter,  négocier  avec,  et  protéger 
les  relations  internationales  haïtiennes  dont  nous 
avions   la  charge   de  promouvoir   les  intérêts 
spécialisés..  Sa  bibliothèque  en  était  l'expression 
prioritaire,  comme  les  sciences  comptables  me 
semblent  l'être,  pour  une  autre  section.  Mais  à 
l'époque,    Duvalier    lui-même,    à    ceux  qui 
préconisaient,    comme    moi,    l'extension  des 
disciplines  à  enseigner  en  organisant  des  sections 
institutionnelles  spécialisées  autonomes  à  l'Ecole 
dès  sa  création,  répondait  en  homme  pragmatique  : 
«  Je    veux    une    Ecole    des    «  Hautes  Etudes 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  335 

diplomatiques  »  et  il  ajoutait  à  mon  adresse  une 
remarque  explicative  supplémentaire  :  «  il  faut 
laisser  toutes  les  autres  branches  de 
l'administration  comme  débouchés  ouverts  aux 
ambitions  des  candidats  au  service  public  sinon  ils 
se  verraient  exclus  par  les  diplômés  de  toutes 
formations  se  targuant  de  leurs  parchemins  pour 
s'en  faire  un  monopole  ».  Comme  de  dire  :  «  Si  je 
vous  laisse  faire,  Et  les  pauvres  noirs  qui  n  'avaient 
pas  fréquenté  les  universités  étrangères,  ils 
n  'auraient  donc  rien  »,  argument  spécieux  et 
d'apparence  obscurantiste  certes,  mais  non 
totalement  dénué  de  jugement  vu  les  faibles 
débouchés  du  marché  qualifié  de  l'emploi  tel  qu'il 
était  encore  et  le  risque  d'effaroucher  ses  amis  car 
un  emploi  rémunéré,  c'est  la  vie  pour  toute  une 
catégorie  de  travailleurs  intellectuels  et  manuels, 
surtout  des  classes  moyennes  ».  Mais  même  si  on 
gouverne  avec  les  amis  et  qu'on  administre  avec  les 
capacités,  ne  pourrait-on  pas  se  trouver  quand 
même  dans  le  cas  du  fameux  mot  biblique  : 
Beaucoup  d'appelés  mais  peu  d'élus  ?  Une  fois  de 
plus,  je  n'ai  pas  pu  faire  passer  mon  institut  à  trois 
sections  en  raison  de  la  prévoyance  froide  et 
cynique  mais  d'un  réalisme  madré,  des  calculs  d'un 
président  qui  connaissait  ses  hommes.  Il  fallait  en 
laisser  l'opportunité  à  l'avenir,  et  je  pensais  à  ce 
mot  d'un  grand  prélat  qui,  au  sujet  d'un  entêtement 
chez  un  très  grand  personnage,  exprimait  son 
fatalisme  résigné  :  «  Il  faut  laisser  à  la  Providence 
l'opportunité  de  lui  ouvrir  les  yeux  ou  sinon  de  les 
lui  fermer  ». 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  336 

Un  épisode  peu  banal  dans  les 
préoccupations  politiques  du  Chef  de  l'Etat  en 
relation  avec  le  problème  de  la  formation  des 
élèves-diplomates  de  l'Ecole  a  déjà  fait  l'objet  d'un 
récit  coloré  de  ma  part  ailleurs.  On  avait  fait  dire  au 
palais,  semble-t-il,  que  du  fait  que  le  président  avait 
accepté  tous  les  professeurs  proposés  sur  ma  liste, 
alors  que  certains  avaient  peu  de  sympathie 
personnelle  pour  lui,  mais  sur  mes  assurances 
formelles  de  garantie  de  leur  professionnalisme 
apolitique  à  l'école.  Duvalier  commissonna  tous  les 
noms  soumis  par  moi,  sans  avoir  ajouté  aucun  nom, 
même  pas  deux  qui  devaient  rentrer  après  leur 
soutenance  de  thèse  à  Paris  déjà  programmée  et  que 
ce  fut  à  moi  de  les  y  faire  figurer.  Je  suis  honnête 
pour  ajouter  que  c'était  deux  amis  de  sa 
connaissance  Mais  d'autres  étaient  connus  pour 
avoir  fait  une  option  publique  différente,  dont  l'un 
venait  à  peine  d'être  déchouqué,  doctorat  en  mains. 
Seuls  les  titres  et  diplômes  ont  suffi.  Mieux  ou  pire, 
un  très  proche  à  lui  et  qui  lui  était  redevable,  reçut  à 
la  place  une  haute  position  mieux  rémunérée  et  plus 
imposante.  Mais  l'institution  était  l'objet  d'une 
surveillance  des  mouchards  patentés.  Cependant,  ce 
n'est  pas  de  là  que  vint  le  danger,  mais  de 
personnages  ministériels  et  de  proches  politiques  du 
nouveau  pouvoir  qui  rapportèrent  au  nouvel 
occupant  ombrageux  du  fauteuil  présidentiel,  que  le 
contenu  et  l'orientation  des  cours  n'étaient  pas 
politiquement  orthodoxes,  le  directeur  compris.  Une 
après-midi,  Monsieur  Luckner  Cambronne  fit 
chercher  l'horaire  des  cours  à  l'ENHEI.  Peu  de 
jours  après,  à  l'heure  où  je  venais  d'entrer  en 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  337 

chaire,  Mando  Lamarre,  étudiant  à  l'Ecole,  militaire 
de  son  état  mais  officier  mordu  par  le  culturel  et 
donc  de  sentiments  amicaux,  me  demandait  de  voir 
qui  venait  d'arriver.  Intrigué,  je  suspens  mon  cours 
pour  me  pencher  vers  la  porte  d'entrée.  C'était 
Duvalier  en  personne.  Le  précédant  pour  l'amener  à 
mon  bureau  qui  se  trouvait  à  l'étage  avec  toute  la 
déférence  qui  lui  était  due,  «  Non  !  non  !  non  !  Je 
viens  pour  assister  au  cours  ».  C'était  une  visite- 
surprise  du  président.  Je  m'exécutai  comme  à 
l'ordinaire,  en  poursuivant  la  suite  normale  du 
cours,  par  exemple  en  évoquant  un  cas  historique 
au  sujet  de  Firmin  qui  pourrait  ne  pas  lui  plaire, 
mais  était  d'une  évidente  vérité  factuelle  sur  la 
question  de  l'asile  diplomatique  :  Firmin  et  l'asile 
politique  dans  les  Légations  et  Consulats  étrangers 
en  Haïti.  Firmin  au  gouvernement,  prit  position 
contre  les  asilés  de  l'opposition  qui  essayaient 
d'être  autorisés  à  partir  pour  l'étranger.  Quelque 
temps  plus  tard,  le  même  Firmin  dut  prendre  asile  à 
son  tour,  et  rédigea  un  mémoire  de  son  cru  en 
faveur  du  droit  d'asile.  Le  pic  de  l'affaire,  Duvalier 
était  en  train  de  refuser  le  sauf-conduit  à  des 
opposants  asilés  dès  le  début  de  son  régime.  A  la  fin 
du  cours,  sous  les  applaudissements  des  étudiants, 
le  président  me  félicita  d'un  sourire  approbateur 
radieux  qui  n'était  pas  son  humeur  ordinaire,  et 
confia  au  capitaine  Garnier  :  «  Voyez  comme  on 
peut  se  faire  tromper  »  et  il  ajouta  à  son  bras  droit 
militaire  à  la  grande  maison  blanche,  qui  me  le 
rapporta  évidemment  vu  que  c'était  positif,  «  je  dois 
trouver  une  petite  pause  pour  venir  au  cours  de 
temps  en  temps  ».  Evidemment,  il  ne  le  fit  point 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  338 

sauf  pour  la  fermer  en  1960  et  la  rouvrir  avec  un 
nouveau  directeur  sur  le  refus  de  l'ancien,  sorti  de 
prison  après  la  grève  générale  des  étudiants,  de 
réintégrer  son  poste  comme  les  autres  doyens  et 
directeurs.  Mais  l'Ecole  avait  été  sauvée  pour  deux 
ans,  et  pouvait  continuer,  pensais-je  à  nos  étudiants, 
recrutés  sur  concours,  qui  gardaient  leurs  chances 
de  poursuivre  le  curriculum,  parmi  lesquels  Michel 
Fontaine,  lauréat  au  concours  d'entrée  de  la 
première  année,  Yolaine  Pierre  Noël,  Yvon  Siméon, 
Jérémie  Rouchon,  Frank  Etienne  (en  qui  je  voyais 
notre  St  John  Perse)  Marie-Michèle  Pauyo,  Renaud 
Bernardin,  Eddy  Piou,  Maag  Morisseau-Leroy, 
Yrvel  Gousse,  Orcéna  Gervais,  Pierre  Chavenet, 
Armand  Pierre  Canon  etc.. 

Nous  exigions  des  étudiants  du  sérieux  et  de 
la  tenue  pour  des  futurs  diplomates  ou  spécialistes 
en  relations  internationales  dans  le  secteur  privé,  de 
l'excellence,  quoi  !  Ils  devaient  se  familiariser  avec 
un  organigramme  répartissant  les  grandes  divisions 
Protocole,  Affaires  politiques,  Affaires 
économiques,  Affaires  culturelles,  Affaires 
administratives,  Organisations  internationales, 
Direction  Générale  Secrétariat  Général,  Bureau  du 
Ministre,  Archives,  les  trois  pôles  de  notre 
politique  extérieure  USA,  France,  République 
Dominicaine,  et  les  trois  régions  Amérique  Latine, 
l'Europe  et  les  Autres  continents,  la  fameuse 
ALEAC  qui  nous  faisaient  sourire  pour  leur  non- 
spécialisation  par  manque  de  personnel, 
d'insuffisance   de   budget   et.... même   alors  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  .  '.\V, 

possibilité  de  travail,  car  ces  affaires-là  se  règlent 
dans  le  système  des  Nations-Unies. 

Nous  n'étions  point  sans  problèmes 
politiques  cependant,  mais  pas  de  notre  fait  sinon 
des  conséquences  des  circonstances,  comme  le  cas 
d'Edriss  Saint  Amand  qui  trouva  cependant  une 
heureuse  solution  révélatrice  comment  la  flexibilité 
de  Duvalier  pouvait  accepter  qu'on  n'allât  pas  dans 
son  sens,  à  condition  de  trouver  une  sortie 
d'embarras  sans  paraître  lui  tenir  tête,  mais  cela 
arrivait  rarissimement,  sauf  avec  ceux  qu'il  estimait 
pouvoir  considérer  au  moins  comme  ses  égaux.  Une 
preuve  en  est  la  rumeur  concernant  la  fameuse  gifle 
-  supposée  infligée,  selon  l'opinion,  qui  rapportait 
sans  doute  un  ragot  mais  signiicatif  -  à  un  excellent 
collaborateur  du  chef  de  l'Etat,  économiste  de 
valeur,  docteur  en  droit  de  la  faculté  de  Droit  et  des 
Sciences  économiques  de  Paris,  ministre  du 
gouvernement  -  (et  qui  avait,  en  1 96 1 ,  demandé  à 
Duvalier  ma  libération  du  Pénitencier  National, 
après  Madame  Merceron  et  René  Piquion 
notamment)  -,  geste  insultant  qu'il  n'aurait  pas  fait 
aussi  facilement  à  Loys  Maître  ou  à  Gracia  Jacques. 
Un  homme  de  ressentiment  peut  humilier  autour  de 
lui  pour  notifier  la  considération  de  se  faire 
reconnaître  comme  non  inférieur.  On  a  vu  un 
Ministre  des  Travaux  Publics  révoqué  et  emprisoné, 
des  militaires  brusquement  exilés  ou  passés  à  trépas, 
des  évêques  limogés  pour  impertinence  ou,  dans  un 
autre  cas,  des  hauts  gradés  militaires  publiquement 
mis  à  pied  sur  le  champ,  la  fameuse  déclaration  «  je 
le  veux,  je  le  peux  »  à  la  cathédrale  etc.  Mon  ami 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  340 

Marc  Ferro  a  récemment  écrit  un  essai  sur  «  le 
ressentiment  en  histoire  ». 

Mais  revenons  à  nos  moutons.  Edriss  Saint 
Amand,  leader  communiste  de  1946,  de  tendances 
modérées  en  1957,  était  parti  pour  Paris  faire  des 
études  à  une  école  de  relations  internationales  et 
revenu  avec  son  diplôme  au  pays.  Il  fut  nommé  sur 
ma  recommandation  professeur  à  une  chaire  dans 
sa  spécialité  à  l'ENHEI.  Peu  de  temps  après,  le  père 
Georges  m'envoya  une  lettre  de  révocation  de  Saint 
Amand  décidée  sous  pression  des  «  américains  » 
(sic)  qui  faisaient  la  chasse  aux  intellectuels  haïtiens 
qui  travaillaient  dans  la  fonction  publique,  comme 
preuve  de  tolérance  de  la  part  du  président  vis-à-vis 
du  communisme,  la  plupart  se  réfugiant  dans  le 
privé. 

Seulement  voilà  :  Edriss  était  un  professeur 
de  l'ENHEI  et  je  pensais  devoir  en  faire  une 
question  vitale  de  principe,  car  le  pouvoir  pouvait 
désormais  chasser  un  professeur  universitaire  sans 
faute  professionnelle,  d'autant  plus  que  je  doutais 
de  ce  qui  restait  du  communisme  originel  d'Edriss, 
mais  là  n'était  pas  la  question.  J'ai  donc  averti 
l'intéressé  de  l'événement  mais  en  l'informant  que 
je  prenais  sur  moi  de  ne  pas  lui  remettre  la  lettre  de 
révocation  et  qu'il  demeurait  en  fonction  à  l'Ecole. 
C'était  pour  parer  au  plus  pressé.  Entre  temps,  je 
sollicitai  du  Dr  Raoul  Pierre-Louis  doyen  de  la 
Faculté  de  Médecine,  une  lettre  de  mise  en  congé 
de  longue  durée  en  faveur  d'Edriss  pour  raison  de 
santé  (on  disait  effectivement  qu'il  avait  eu  une 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  341 

tuberculeuse  mal  soignée).  Le  père  George, 
d'accord  avec  ma  combine  de  solution  ingénieuse, 
m'expliqua  cependant  qu'il  ne  pouvait  entériner 
quoi  que  ce  soit  sans  en  faire-part  à  un  Duvalier 
consentant  ou  non.  Pour  moi,  ce  fut  le  pire  moment 
passé  à  l'Ecole.  Eh  bien,  avec  un  petit  sourire  au 
coin,  Il  ne  dit  rien  donc  consentit.  Edriss  rétabli,  non 
seulement  reprit  ses  cours  à  l'ENHEI,  la  crise 
passée,  mais  en  devint  le  directeur  plus  tard  sous  le 
même  Duvalier  !  A  ce  moment-là,  je  venais  de 
commencer  un  exil  dont  je  ne  pensais  pas  qu'il 
allait  durer  23  ans,  heureusement  occupés  à 
enseigner  aux  Etats-Unis,  en  Europe,  dans  la 
Caraïbe  et  en  Amérique  Latine,  après  quoi  de  retour 
sur  la  terre  natale  en  1986,  j'ai  opté  pour  la 
politique  active  en  vue  de  «  changer  la  vie  »  en 
cessant  de  me  vouer  à  l'enseignement  supérieur 
professionnel  qui  avait  été  mon  temps  complet 
d'activités  à  l'étranger  pendant  presqu'un  quart  de 
siècle.  Un  deuxième  exil  après  ma  courte  présidence 
constitutionnelle  en  1988  interrompue  par  les 
militaires  en  un  putsch  qui  m'a  marqué,  et  me 
revoici  en  chaire  à  l'Institut  des  Hautes  Etudes 
Internationales  de  Genève  et  au  département 
d'histoire  de  l'Université  de  Paris  I  Panthéon 
Sorbonne,  formant  de  nouveau  des  étudiants 
étrangers  réceptifs,  jusqu'à  mon  nouveau  retour  au 
pays  et  dans  la  politique  deux  ans  après,  et  ce 
jusqu'à  ma  retraite  définitive  récente  de  tout 
enseignement  et  de  toute  activité  politique. 

Il  y  a  plus  de  trente  ans,  en  1974,  devenu  le 
directeur  de  l'Institute  of  International  Relations  of 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  342 

the  University  of  the  West  Indies  (UWI),  j'avais 
organisé  un  programme  annuel  de  voyages  à 
l'étranger  pour  les  étudiants  finissants  de  l'Institut 
comme  fin  de  formation  pratique.  J'ai  pu  réaliser 
quatre  de  ces  voyages  au  Venezuela,  en  Martinique- 
Guadeloupe,  à  Cuba  et  au  siège  de  l'ONU  à  New- 
York.  C'est  le  type  de  voyage  que  j'ai  commencé  à 
organiser  en  Haïti  pour  le  groupe  spécialisé  de  mes 
étudiants  actuels  de  la  Chancellerie  et  des  étudiants 
de  l'Université  Quisqueya  en  attendant  de  réaliser 
avec  eux  un  voyage  de  week-end  en  République 
Dominicaine.  C'est  de  la  formation  complémentaire 
à  l'extérieur,  sur  le  tas,  avec  l'aide  du  secteur  privé 
des  affaires  mobilisé  par  le  recteur  de  l'UNIQ  qui 
appartient  professionnellement  à  ce  milieu.  Tant 
mieux.  L'expérience  était  à  faire,  la  voici  faite  ! 

C'est  que,  en  effet,  des  circonstances 
fortuites  et  singulières  m'ont  amené,  à  78  ans,  à 
refaire  un  dernier  passage  professionnel  dans 
l'enseignement  supérieur  mais  pas  plus  pour  y 
rester  au-delà  de  deux  ans  à  rendre  service.  En  effet, 
un  lien  terminal  s'est  renoué  quand  le  Rectorat  de 
l'Université  Quisqueya  m'a  demandé  de  reprendre 
un  enseignement  sur  l'histoire  des  Relations 
internationales  d'Haïti  pour  occuper  la  chaire  en 
trois  semestres  académiques,  le  temps  de  parfaire  la 
formation  d'un  remplaçant  non  disponible  sur  place 
pour  inaugurer  ce  cours,  ce  qui  m'a  stimulé  à 
achever  les  deux  derniers  tomes  de  mon  «  Eventail 
d'Histoire  vivante  d'Haïti»  -  quatrième  et 
cinquième  -  qui  couvrent  toute  l'histoire  des 
relations    internationales    d'Haïti    de  Toussaint 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  343 

Louverture  à  nos  jours,  en  matière  brute  à  compléter 
et  à  raffiner  une  fois  par  semaine.  Ce  n'est  pas  une 
école  ni  un  institut,  mais  un  cours  ou  trois  crédits. 

Mes  étudiants  de  ces  trois  semestres 
académiques  répartis  en  fonctionnaires  du  Ministère 
des  Affaires  étrangères,  quai  Colomb,  en  stagiaires 
de  l'INAGHEI  à  la  chancellerie,  et  en  étudiants 
finissant  de  l'Université  Quisqueya,  me  donnent 
l'occasion  de  renouer  avec  le  plaisir  intellectuel 
universitaire  et  son  univers  hédonistique,  mais 
surtout  professionnel,  tout  en  observant  un 
phénomène  inquiétant  :  combien  les  «  séminaires  » 
de  très  courte  durée  (quelques  jours  ou  une 
semaine)  tendent  à  l'emporter  dans  la  satisfaction 
des  besoins  en  formation  supérieure  chez  nous 
comme  ailleurs,  en  se  substituant  à  la  pourtant 
nécessaire  formation  de  longue  durée  assurée  par 
l'université.  La  formation  de  courte  durée  devrait 
seulement  constituer  un  recyclage  de  mise  au  point 
et  d'actualisation  chez  ceux  qui  ont  une  formation 
spécialisée  de  base  à  mettre  en  forme.  Je  crains 
qu'une  formation  en  «  pièces  détachées  »  sans  le 
besoin  d'un  contexte  de  fond  d'une  structure  de 
pensée  organisée,  profonde  et  synchrone,  en 
enseignement  de  longue  durée  comme  à 
l'université,  ne  s'impose  aujourd'hui  dans  bien  des 
domaines.  Je  le  conçois  à  l'intérieur  d'un  même 
genre  (anthologie  de  chefs-d'œuvre  d'opéras,  de 
classiques  de  la  musique  haitienne)  mais  pas  avec  la 
tendance  de  l'emporter  comme  une  macédoine  de 
légumes.  Cependant,  ceci  m'a  donné  à  penser  et 
m'a  invité  à  relativiser  ma  pensée,  en  cherchant  le 
tempérament  idoine.  Une  leçon  de  tolérance  bien 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  344 

venue  pour  moi  !  Maintenons  donc  un  monde 
éduqué  dans  sa  diversité  disponible,  pour  que,  sans 
bluff,  chacun  puisse  garder  sa  «  différence 
incommunicable  » 

Mais  voici  que  se  confirme  et  se  développe 
la  coutume,  dans  les  universités  du  monde 
occidental,  d'aménager  les  conditions  pour 
accompagner  les  meilleurs  étudiants  du  deuxième 
cycle  finissant  (licence<maitrise)  vers  «  les  études 
doctorales  »,  système  de  transition  fonctionnant 
avec  des  privilèges  de  bourses,  de  financement  de 
stages  de  formation,  de  curricula  alternant  les  études 
et  le  travail  rémunéré.  J'y  vois  la  solution  pour 
assurer  un  continuum  garantissant  la  satisfaction  de 
ce  besoin  de  formation  longue  et  structurée  qui 
balance  la  tendance  expéditive  à  ces  séminaires  de 
courte  durée  encadrés  de  cocktails  d'inauguration  et 
de  récéptions  de  clôture,  dont  je  me  plaignais  de  la 
multiplication  à  la  mode  dans  les  bureaux  et  les 
hôtels,  et  dans  les  universités  elle-mêmes.  Je  ne 
souhaite  plus  rien  d'autre  maintenant  qu'un  dosage 
approprié  entre  l'une  et  l'autre. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  345 


Bibliographie  de  la  première  édition 

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démocrate  de  Mr  Woodrow  Wilson, ,  Corbeil, 
1919. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  356 


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LAGUERRE,  Michel  S.  :  Vodou  and  Politics  in 
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Knoxville,  1993. 

LALEAULéon:  Le  choc,  Port-au-Prince,  1922. 
LAMARTINIERE,  Jacqueline  :  Le  Noirisme, 
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LASELVE,  Edgard  :  Le  pays  des  nègres,  Paris 

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LEON,  Pierre  :  Economies  et  Sociétés 
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LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  357 


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LEYBURN,  James  :  The  Haitian  people,  New 
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LHERISSON,  Justin  :La  Famille  des  Pitite 

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Id.  :  Zoune  chez  sa  nin-naine,  Port-au-Prince, 

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LOPEZ,  Geoffrin  :  Considération  sur  la  société 

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LUC,  Jean  :    Structure  économique  et  lutte 

nationale  populaire  en  Haïti,  Montréal,  1976. 

LUNDAL,  Mats  :   Peasant  and  poverty.  A 

study  of  Haiti,  New  York,  1979. 

Id.  :  The  Haitian  Economy,  New  York,  1983. 

MACKENZIE,  Charles  :  Noces  on  Haïti,  2vols, 

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MAGLOIRE,     Auguste:     Etude     sur  le 
tempérament  haïtien,  Port-au-Prince,  1908. 


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MAGNY,  Edmond  :  Haiti.  Ressources 
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MALVAL,  M.  :  La  politique  financière 
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MANIGAT,  Charles,  MOÏSE,  Claude  et 
OLIVIER,  Emile  :  Haïti.  Quel  Développement  ? 
Montréal,  1975. 

MANIGAT,  Leslie  F  (Voir  la  liste  des 
ouvrages  retenus  dans  l'Introduction). 

MANIGAT,  Saint-Surin  François  :  Vérité  contre 
Mensonge. 

Id.  :  Simples  notes  pour  l'Histoire  et  la  Vérité, 
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MARCELLIN,        Frédéric  :  L'haleine  du 
Centenaire,  Paris,  1901. 
Id.  :  Au  gré  du  souvenir,  Paris,  1913. 
MARCELLIN,   Frédéric:   Le   General  Nord 
Alexis,  3  vols,  Paris 

MARCELLIN,    Louis   J.  :  Haïti   ses  guerres 
civiles,  leurs  causes,  leurs  conséquences  futures 
et  finales,  2  vols,  Paris,  1892. 
MARS,  Jean  Price  (Dr.)  :  Ainsi  parla  l'Oncle, 
Paris,  1928. 

Id.  :  La  République  d'Haïti  et  la  République 
Dominicaine.  Les  aspects  divers  d'un  problème 
d'Histoire    de  Géographie  et  d'Ethnologie,  2 

vols.  Port-au-Prince,  1953. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  359 


Ibid.  :  Anténor  Firrnin,  Port-au-Prince  ,1964. 
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MATHURIN,    Miette    et    ZAUGG,  Ernst 
:  Implantation  et  impact  des  Organisations 
Internationales.  Contexte  National  et  étude  de 
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METRAUX,   Alfred:    Le   Vaudou  Haïtien, 
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l'occupation  américaine  1915-1930,  Montréal, 
1978. 

MILLSPAUGH,  Arthur  :  Haiti  under  American 
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MOÏSE,  Claude  et  OLIVIER,  Emile  :  Repenser 
Haïti.  Grandeur  et  misère  d'un  mouvement 
démocratique,  Montréal,  1992. 
MONTAGUE,  Ludwel  Lee  :  Haiti  and  The 
United  States  1794-1938,  Durham,  1940. 
MORAL  Paul  :  L'économie  haïtienne  :  Port-au- 
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Id.  :  Le  paysan  haïtien.  Etude  sur  la  vie  rurale 
en  Haïti,  Paris,  1969. 

MORPEAU,  Louis  :  Anthologie  d'un  siècle  de 
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MUNROE,  Dana  G.  :  Intervention  and  Dollar 
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Id.  :  Les  causes  de  nos  malheurs,  Kingston, 
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PEAN,  Marc  :  L'échec  du  Firminisme,  Port-au- 
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PIERRE    CHARLES,    Gérard:  L'économie 
haitienne  et  sa  voie  de  développement,  Port- 
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Id.  :  Radiographie  d'une  dictature.  Haiti  et 
Duvalier,  Montréal,  1973. 
PIERRE  LOUIS,  Damase  :  Les  mensonges  de 
notre  démocratie,  Port-au-Prince. 
PIQUION,  René  :  Manuel  de  négritude,  Port- 
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Id.  :  La  tactique  de  double  visage,  Port-au- 
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PNUD  :  Rapport       Mondial        sur  le 
Développement  Humain,  New  York,  1993. 
POISSET        ROMAIN,        Charles  :  Le 
protestantisme  dans  la  société  haïtienne,  Paris 
1986. 

POMPILUS,   Pradel:   Pages   de  Littérature 
Haïtienne,  Port-au-Prince,  1951. 
Id.  :  Louis  Joseph  Janvier  par  lui-même,  Port- 
au-Prince,  1976. 

Ibid.  :  Anténor  Firmin  par  lui-même,  Port-au- 
Prince,  1990. 

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Port-au-Prince,  1945. 

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race  noire  par  la  République  d'Haïti,  Port-au- 
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Secteur  Privé  :  Proposition  pour  le  progrès 
économique,  Port-au-Prince,  1990. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  362 

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RDNP  :  Changer  la  vie,  Port-au-Prince,  1987. 
(Programme  du  Parti) 

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RENAUD,  Raymond  :   Le  régime  foncier  en 
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RIGAUD,  Candelon  :  Promenade  dans  les 
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RIGAUTARD,  Jean  :  L'incertaine  bataille  du 
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RODMAN,  Selden  :  The  Miracle  of  Haitian 
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Id.  :  Renaissance  in  Haiti,  New  York,  1947. 
Ibid.  :  Haiti.  The  Black  Republic,  New  York, 
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ROMAIN,  Jean  Baptiste  :  Quelques  moeurs  et 
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ROTBERG,  Robert  :  Haiti,  Politics  of  squalor, 
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ROUMAIN,  Jacques  :  Analyse  schématique  32- 
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Rouzier 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  363 


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deux  siècles,  Port-au-Prince,  1989. 
ROUZIER,  Semexant  :  Dictionnaire 

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SAINT  JOHN,  Spencer  \Haiti  or  the  Black 
Republic,  London,  1884. 

SAINT  LOUIS,  René  A.  :  La  présociologie 
haïtienne  ou  Haïti  et  sa  vocation  nationale, 
Montréal,  1970. 

SAINT  REMY,  Joseph  :  Pétion  et  Haïti,  Paris, 
1854. 

SALGADO,  Antoine  :  Problèmes  de  succession 
dans  V arrière-pays,  Port-au-Prince,  1967. 
SALOMON,  Louis  Etienne  Félicité  Lysius  :  Une 
défense,  Bruxelles,  1861. 

SAM  Pierre  D.  :  Gérer  le  réel.  L'endogénisme, 
Port-au-Prince,  1993. 

SANON,    Pauléus  :    Histoire   de  Toussaint 
Louverture,  3  vols,  Port-au-Prince,  1938. 
SCHAEDEL,  Richard  :  Research  and  Resources 
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SCHMIDT,    Hans    :    The    United  States 
Occupations  ofHaiti,  New  Brunswick,  1971. 
SCHOELCHER,  Victor  :  Colonie  étrangère  et 
Haïti,  Paris,  2  vols,  1843. 

SHAYKH,  Daibutsu  :  Le  grand  mutilé. 
Schizophrénie  culturelle  :  pays  traditionnel 
face  à  la  modernité,  Paris,  1989. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  364 


SICARD  et  FAMV  :  Paysan.  Système  et  Crises. 

Travaux  sur  V agraire  haïtien,  3  vols.  Pointe-à 

Pitre  et  Port-au-Prince  1993. 

SIMON   LIAUTAUD,   Marlène  :  Chronique 

d'une  transition  de  cendre,  Port-au-Prince, 

1990. 

SOUFFRANT,  Claude:  Une  négritude 
socialiste,  Paris,  1978. 


TARDIEU,  Jerry  :  Embargo  sur  Haiti.  Les 
premières  conséquences,  Port-au-Prince,  1992. 
TEMPELS,    Placide    (R.P)  :  La  philosophie 
bantoue,  Paris,  1949. 

TEXIER,  Camille  :  Au  pays  des  Généraux  Haïti, 
Paris,  1881. 

THOBY,   Armand  :  La   question   agraire  en 
Haiti,  Port-au-Prince,  1888. 
THOMAS,    Louis  :    Les    communes    de  la 
République  d'Haiti,  Port-au-Prince,  1986. 
Id.  :  Section  rurale  ou  section  communale,  Port- 
au-Prince,  1988. 

TROUILLOT,  Hénock  :  Les  origines  sociales  de 
la  littérature  haïtienne,  Port-au-Prince,  1962. 
TURNIER,  Alain  :  Les  Etats-Unis  et  le  marché 
haitien,  Washington,  1955. 
Id.  :  Avec  Merisier  Jeannis,  une  tranche  de  vie 
jacmélienne  et  nationale,  Port-au-Prince,  1983. 
Ibid.  :  Quand  la  nation  demande  des  comptes, 
Port-au-Prince,  1989. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  365 


USAID-MENJS:  Haïti  Evaluation  des 
secteurs  de  l'éducation  et  de  ses  ressources 
humaines,  Port-au-Prince,  4  vols,  1987. 

VERNA,  Paul  :  Petion  y  Bolivar,  (3ra  edicion), 
Caracas,  1980. 

VERSCHUREN,  J.  :  La  République  d'Haïti, 
Paris,  3  vols,  1948. 

VIBERT,  Paul:   La  République  d'Haïti  son 
présent,  son  avenir  économique,  Paris,  1895. 
VINCENT,  Sten  :  La  République  d'Haïti  telle 
qu'elle  est,  Bruxelles,  1910. 
VOLTAIRE,  F.  et  :  Pouvoir  noir  en  Haïti. 
L'explosion  de  1946,  Montréal,  1988. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  366 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  367 


Notice  bio-biblographique  de  Leslie  F.  Manigat 

Professeur  des  Universités 

Ancien     Président     Constitutionnel     de  la 

République 

en  hommage  au  personnage  et  pour  célébrer  son 
œuvre  écrite  d'historien  professionnel,  de  penseur 
politique  et  d'homme  d'Etat,  à  l'occasion  du  cycle 
du  jubilé  de  ses  soixante-dix-huit  ans,  le  16  août 
2008,  jour  de  la  Saint  Roch,  son  saint  patron,  cycle 
inauguré  par  le  «  great  event  »  du  rendez- vous  du  3 
août  2008  au  «  Sand  Castle  »  ,  Franklin  Square,  à 
New- York  organisé  avec  un  succès  éclatant 
mémorable  par  les  proches  et  les  amis  du  professeur 
dans  la  diaspora.  Le  cycle  ainsi  lancé  se  poursuit  à 
Ottawa,  û  Montréal  et  à  Miami  autour  de 
l'anniversaire  du  16  août  2008. 

«  J'ai  passé  soixante  ans  à  chercher  et  à 
rechercher,  à  corriger  et  à  réviser,  à  élargir  et  à 
approfondir,  bref  à  recycler  les  résultats  des 
données  de  mes  recherches  documentaires  et  de  mes 
réflexions  et  analyses-synthèses  pour  mettre  à  jour 
la  version  toujours  renouvelée  de  l'histoire  d'Haiti 
au  fur  et  à  mesure  que  je  la  faisais  au  double  sens  du 
terme.  Et  ceci  m'a  permis  de  regrouper  mes  études 
sur  le  passé,  le  présent  et  les  projections  d'avenir  du 
futur  de  l'expérience  vécue  du  peuple  haïtien  autour 
de  cinq  axes  thématiques  principaux  d'un  cycle  de 
toutes  mes  publications  échelonnées  tout  au  long 
d'un  «  itinéraire  biographique  et  bibliographique  » 
conçu  à  la  Edgard  Morin,  des  premiers  essais 
journalistiques  de  1947-1948  à  mes  derniers  tomes 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  368 

récents  de  2008.  Chaque  série  peut  être  organisée 
sur  la  base  du  thème  et  de  la  période  comme 
critères,  en  un  ensemble  au  profil  datable  et 
identifiable  autour  d'une  œuvre  majeure  (un 
«  magnum  opus  »)  à  la  fois  signalétique  et 
emblématique.. 

Le  premier  groupe  de  mes  premières 
publications  peut  être  réuni  autour  de  mon  ouvrage 
intitulé  «  Evolution  et  Révolutions.  L'Amérique 
Latine  au  XXème  siècle  1889-1929  »,  Institut 
d'Histoire  des  Relations  Internationales, 
publication  de  la  Sorbonne  aux  éditions  Richelieu, 
Imprimerie  Nationale,  collection  «  L'Univers 
Contemporain»,  Paris,  1973,  illustré,  414  pages. 
Une  seconde  édition  en  poche  a  paru  en  1991  sous 
le  titre  de  «  L'Amérique  Latine  au  XXème  siècle 
1889-1929  »  aux  éditions  du  Seuil,  collection 
Points,  Histoire  H  146,  Paris,  493  p.  A  cette  série  se 
rattachent  mes  toutes  premières  monographies 
historiques  haïtiennes  comme  «  La  Naissance 
d'Haiti  à  la  vie  internationale  1804-1830  », 
mémoire  pour  l'obtention  du  Diplôme  d'Etudes 
Supérieures  d'Histoire  à  la  Sorbonne,  Paris,  1953, 
«  Haiti,  berceau  du  Panaméricanisme  :  Pétion  et 
Bolivar  »,  Cours  du  Centre  d'Etudes  Secondaires, 
1953-1963,  «Le  Délicat  Problème  de  la  Critique 
Historique  :  les  sentiments  de  Pétion  et  de  Boyer 
vis-à-vis  de  l'indépendance  nationale  dans  la 
conjoncture  de  1809-1814»,  Port-au-Prince, 
Imprimerie  de  l'Etat,  publication  de  la  Société 
d'Histoire  et  de  Géographie  d'Haiti,  1955,  ou  «  le 
drapeau  de  l'Arcahaie  et  de  la  seconde  phase  des 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  369 


guerres  de  l'indépendance  nationale  »  drapeau  de  la 
bataille  de  Verrières,  ultime  victoire  décisive  de  la 
libération  nationale,  Port-au-Prince,  imprimerie 
Média-texte,  mai  2003,  «  La  Révolution  haïtienne 
de  1843  :  Essai  d'analyse  historique  d'une 
conjoncture  de  crise  »,  publication  de  l'Association 
des  Etudiants  de  l'Ecole  Normale  Supérieure  de 
l'Université  d'Haiti,  1955  ou  «  La  politique 
d'éducation  nationale  du  Roi  Christophe  »  1956  ou 
«  L'avènement  du  général  Lysius  Félicité  Salomon 
Jeune  à  la  présidence  d'Haiti  »,  Port-au-Prince, 
imprimerie  de  l'Etat,  1957,  ou  «  La  politique  agraire 
d'Alexandre  Pétion  »,  Port-au-Prince,  imprimerie 
La  Phalange,  1962  ou  encore  «  L'œuvre  politique  et 
administrative  de  L.F.Salomon,  le  contemporain 
capital  du  19eme  siècle  haïtien»,  Cours  du  Centre 
d'Etudes  Secondaires,  Port-au-Prince,  1953-1963. 
A  partir  de  l'exil  de  1963,  la  série  «  connaissance 
d'Haiti  »  s'est  poursuivie  à  l'étranger  avec  le 
premier  tome  de  mes  «  Mémoires  et  Souvenirs  d'un 
patriote  haitien  »  consacrés  à  l'histoire  de  mon 
gouvernement  de  février  à  juillet  1988,  tome  achevé 
à  Genève  en  un  volume  de  540  pages  à  refondre 
aujourd'hui  devant  le  flots  de  nouveaux  documents 
et  témoignages  recueillis  depuis  1988.,  «  Haiti  des 
années  soixante  »,  traduction  d'un  ouvrage  publié 
en  anglais  à  Washington,  D.C.  «  Haiti  of  the  Sixties, 
a  client-state  of  international  concern  »,  par  le 
Washington  Center  for  Foreign  Policy  Research, 
The  Johns  Hopkins  School  of  Advanced 
International  Studies  (SAIS),  1964  ou  encore 
«  Statu  Quo  en  Haiti  ?  Itinéraire  d'un  fascisme  de 
sous-développement»,  Paris,  1971  (traduction  en 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  370 


espagnol  :  De  un  Duvalier  al  otro  :  Itinerario  de  un 
fascismo  de  subdesarollo  »,  Caracas,  Monte  Avila 
éditores,  1972.  A  cette  série  aussi  appartiennent  les 
monographies  «  Ethnicité,  Nationalisme  et 
Politique  :  le  cas  d'Haiti  »,  communication  à  la 
cinquième  conférence  de  la  «  Latin  American 
Studies  Association  »  tenue  à  San  Francisco,  du  14 
au  16  novembre  1974  et  publiée  par  les  éditions 
«Connaissance  d'Haiti»,  New- York,  1975,  «The 
relationship  between  Slave  revolts  and  révolution  in 
Saint-Domingue-Haiti  »  publiée  sous  l'égide  de 
l'Institute  for  the  Study  of  Man  dans  l'ouvrage 
collectif  :  «  Comparative  Perceptives  on  Slavery  in 
New  Word  Plantation  Societies  »  par  The  Armais  of 
the  New- York  Académy  of  Sciences,  No  292,  june 
1977  et  «  La  experiencia  historica  de  abolicion  de  la 
esclavitud  en  Haiti  »  dans  l'ouvrage  collectif 
intitulé  «  Las  experiencias  diversas  del 
abolicionismo  en  el  Caribe  »  Universidad  de 
Puerto-Rico,  Rio  Piedras,  numéro  spécial  de  «  la 
Torre  »,  décembre  1976  et  «  Au  cœur  de  la  Société 
traditionnelle.  Problématique  et  Destins  d'Haiti- 
Thomas  du  19ème  au  20ème  siècles  »,  CH,  vol  2  No 
11-12-13,  jan-sept  1998.  Enfin,  il  faut  rattacher  à 
cette  série  les  travaux  et  recherches  entrepris  et  les 
cours  dispensés  en  collaboration  avec  le  géographe 
brésilien  Josué  de  Castro  à  l'Université  de 
Vincennes,  à  Paris,  de  1969  à  1974  sur  «les 
problèmes  politiques  de  l'Amérique  Latine  »  et 
(élargis  comparativement  à  la  problématique  des 
pays  du  Tiers-Monde)  et  les  publications  antérieures 
ou  postérieures  à  sujets  spécifiquement  latino- 
américains  comme  «  l'Ere  du  gel  des  conflits  entre 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  371 

états  d'Amérique  Latine  »,  Revue  française  de 
Science  politique,  Paris,  vol  XXI,  No  6,  1971,  «  Le 
reclassement  des  Forces  Politiques  en  Amérique 
Latine  »,  L'Univers  politique,  1968,  Annuaire 
français  de  relations  internationales,  Paris,  édition 
Richelieu,  Imprimerie  Nationale,  1968, 
«  L'indigénisme  en  Amérique  Latine  et  dans  la 
Caraibe  »,  gouvernement  de  la  principauté 
d'Andorre,  1984  et  «  Haiti  dans  la  latinité»,  sous 
les  auspices  de  l'Académie  de  la  Latinité,  Rio  de 
Janeiro,  Brésil,  2005. 

Entre-temps,  une  seconde  série 
intermédiaire  de  mes  publications  a  pris,  en  Europe 
surtout,  un  tour  théorique  ou  général  sur  des 
questions  de  relations  internationales 
contemporaines,  ou  d'actualité,  particulièrement 
pendant  mon  séjour  de  recherches  et 
d'enseignement  de  dix  ans  (1964-1974)  à 
«  Sciences  Po  »  (Institut  d'Etudes  Politiques  de 
Paris  et  Centre  d'Etudes  et  de  Recherches 
Internationales  CERI  de  la  Fondation  Nationale  des 
Sciences  Politiques,  rue  Saint  Guillaume).  C'est  au 
cours  de  cette  période  que  mes  travaux  d'histoire  et 
de  Science  Politique  ont  porté  sur  des  sujets  de 
publication  comme  mes  communications  intitulées 
«  Le  Tiers-Monde  et  la  Révolution  :  les  partis 
communistes  (conditions  d'existence,  organisation 
et  bases  sociologiques)  dans  le  cadre  de  la 
thématique  générale  :  «  les  problèmes  du 
communisme  dans  le  monde  contemporain  »,  Table 
ronde  de  l'Association  Française  de  Science 
Politique,  en  mai  1968,  «  Les  conduites  extrêmes 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  372 

dans  les  relations  entre  les  Etats-nations  de 
puissance  inégale  :  domination  et  dépendance  », 
colloque  du  CERI  à  Paris,  en  1971, 
«Interdépendance  et  coopération  dans  le  monde 
contemporain  »  à  Dubrovnik,  Yougosloslavie,  en 
juin  1975,  «  Réflexions  sur  la  fonction  politique  du 
Commonwealth  et  de  la  Francophonie  », 
contribution  au  colloque  «  Francophonie  et 
Commonwealth  :  Mythe  ou  réalité  ?»  organisé  au 
printemps  1977  par  le  Centre  Québecquois  de 
Relations  internationales,  Université  Laval,  Canada, 
collection  «  Choix  »,1978,  «  Challenges  confronting 
Third  World  Democrats  »,  article  paru  dans 
«  Vision  »,  publication  du  «  Center  for  International 
and  Stratégie  Studies  »  (CSIS)  de  Washington,  dans 
le  cadre  de  l'International  Leadership  Forum, 
Washington  D.C.,  Newsletter  volume  1,  issue  No  2, 
May  1989,  «  L'influence  française  sur  la  culture  des 
Amériques  »,  communication  au  «  Symposium  of 
the  Americas  »,  organisé  par  la  Smithsonian 
Institution  à  Washington  D.C.  du  4  au  7  septembre 
1991,  .  C'est  dans  ce  rayon  d'intervention  de 
synthèse  historique  que  le  professeur  Jean-Baptiste 
Duroselle  animait  et  dirigeait,  en  collaboration  avec 
le  professeur  Jacques  Freymond,  directeur  de 
l'Institut  des  Hautes  Etudes  Internationales  de 
Genève,  un  groupe  d'études  de  relations 
internationales  qui  publiait  la  revue  franco- 
helvétique  «  Relations  internationales  »,  à  laquelle 
je  collaborais..  A  la  demande  et  sous  la  direction  du 
professeur  Duroselle,  j'ai  préparé  et  produit  pour 
publication  dans  la  grande  collection 
encyclopédique        franco-italienne  illustrée 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  373 


«  Civilisations,  Peuples  et  Mondes  »,  aux  éditions 
Lidis,  à  Paris,  une  série  de  contributions  au  volume 
7  de  la  collection  consacré  au  XIXème  siècle  et  à 
l'Epoque  Contemporaine,  Paris,  1979.  Dans  la 
même  veine  d'inspiration  didactique,  j'ai  produit 
«  les  deux  cents  ans  du  peuple  haitien  »  à 
l'approche  du  bicentenaire  de  l'indépendance 
nationale  (2002)  une  «  Anthologie  du  XXème 
siècle  »  à  l'intention  des  étudiants  haïtiens  de 
l'Histoire  des  relations  internationales 
contemporaines  »  Port-au-Prince,  Haiti,  et  six 
«  Cahiers  du  CHUDAC  (Centre  Démocratique  en 
Action  »  que  je  dirigeais,  intitulés  respectivement 
sous  ma  plume  «  Quelle  Démocratie  pour  Haiti  »  32 
pages,  1996,,  «La  mondialisation  en  marche,  et 
Haiti  dans  tout  cela  ?  »,  Port-au-Prince,  Haiti 
«Cahiers  du  CHUDAC»,  32  pages,  1996, 
«  Modèle  dépendant  et  modèle  autonome  dans  le 
système  de  la  société  traditionnelle  haitienne  », 
Cahiers  du  CHUDAC.  Port-au-Prince,  Haiti., 
«  Concevoir,  dire  et  faire  la  politique  autrement  », 
CH,1997,  48  pages,  «Au  cœur  de  la  Société 
traditionnelle.  Problématique  et  Destins  d'Haiti- 
Thomas  du  19ème  siècle  au  20ècles,  1998,  72  pages 
et  «  D'hier  à  demain  :  Forger  l'Avenir  Haitien  », 
1998,  48  pages.  A  ces  travaux  se  rattache,  sur 
recommandation  du  professeur  Duroselle,  un 
véritable  dossier  commandé  par  Jean  Monnet,  pour 
son  Comité  d'action  pour  les  Etats-Unis  d'Europe, 
intitulé  :  «  La  dimension  optimum  des  Etats  », 
1966,  travail  apprécié  et  utilisé  par  les  deux  dans 
leurs  travaux.  Il  faut  mentionner  sur  ce  rayon  bio- 
bibliographique théorique  ou  de  synthèse  historique 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  374 

Tébauche  d'un  essai  sur  la  politique  haïtienne  prise 
entre  la  rationalité  présocratique  et  la  rationalité 
cartésienne  sur  un  fond  ancestral  négro-égyptien, 
auquel  s'intéressait  la  revue  parisienne  «  Histoire  au 
présent,  Sources,  Travaux  Historiques  ».  1988-1990. 

La  troisième  série  de  mes  publications  peut 
être  regroupée  autour  de  mon  ouvrage  («  magnum 
opus  »)  «  The  Caribbean  and  World  Politics.  Cross 
Currents  and  Cleavages  »,  un  ouvrage  collectif  co- 
édité  avec  Jorge  Heine  et  publié  par  Holmes  and 
Meier,  New- York  and  London,  1988,  385  pages. 

Les  études  et  travaux  de  cette  série 
thématique  et  chronologique  jalonnent  mon 
itinéraire  d'historien  avec  les  publications  sur  la 
région  caraïbe,  objet  de  ma  spécialisation  principale 
à  partir  du  début  des  années  1 960s  quand  me  furent 
offerts  un  poste  de  chercheur  et  une  chaire  de 
professeur  à  l'Insitute  of  Caribbean  Studies  de 
l'University  of  Puerto-Rico,  Rio  Piedras  non 
honorés  par  le  refus  de  Duvalier  de  me  laisser  partir 
du  pays.  Cette  vocation  de  spécialisation  régionale 
allait  se  développer  plus  tard  avec  les  publications 
suivantes  sur  l'histoire  et  les  problèmes  de  la  région 
caraïbe.  «La  crise  haitiano-dominicaine  de  1963- 
1964  dans  son  contexte  régional  »,  article  publié 
dans  la  Revue  Française  de  Science  Politique,  Paris, 
vol  15  (6),  1965,  «La  crise  Dominicaine  et 
l'intervention  militaire  nord-américaine  de  1965  », 
article  publié  dans  la  Revue  Française  de  Science 
Politique,  vol  15  (6),  1965,  «Les  Etats-Unis  et  le 
Secteur  Caraïbe  de  l'Amérique  Latine  »,  article 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  375 


publié  dans  la  Revue  Française  de  Science 
Politique,  vol  XIX,  No  13,  juin  1969,  «The  Year 
1975  in  perspective  :  From  the  late  1950s  to  1975, 
The  Emergence  of  the  New  Caribbean  on  the 
International  Scène  »  ,  dans  l'annuaire  «  The 
Caribbean  Yearbook  of  International  Relations 

1975  »  Leslie  F.  Manigat,  General  Editor,  Sijthoff 
international  Publishers,  Leyden,  Hollande,  1976, 
673  p.,  «1976  :  The  Manifestation  of  a  conjoncture 
of  crisis  in  the  Caribbean  as  an  object  of 
international  concern  »,  in  «  The 
Caribbean  Yearbook  of  International  Relations 

1976  »,  Leslie  F.  Manigat,  General  Editor,  Sijthoff 
International  Publishers,  Leyden,  Hollande,  1977, 
613  p.,  «  The  Caribbean  Approaches  to 
International  Relations  »,  communication  le  27 
février  1978  au  séminaire  sur  les  «  Political  and 
Economie  Choices  to  the  Contemporary 
Caribbean  »  ,  organisé  par  le  Latin  American 
Program  du  Woodrow  Wilson  International  Center 
for  Scholars,  Washington  D.C.,  «  El  Caribe,  un  mar 
entre  dos  mundos  »,  ouvrage  collectif  publié  par 
l'Université  Simon  Bolivar,  Caracas,  Editorial 
Oquinoccio,  1978,  «  Crisis,  Ideologia  y  Geopolitica 
en  el  Caribe  de  hoy  »  publié  dans  le  magazine 
hebdomadaire  dominicain  «  Ahora  »,  Santo 
Domingo,  République  Dominicaine,  numéros  832 
(5  de  noviembre  de  1979)  et  834  (19  de  noviembre 
de  1979),  et  élargi  et  refondu  dans  une  importante 
étude  sous  le  même  titre  dans  la  rubrique  «  La 
Caraïbe  à  un  tournant  de  la  guerre  froide  1979- 
1982  »  dans  l'ouvrage  «  The  Caribbean  and  World 
Politics,  Cross  Current  and  Cleavages  »  déjà  cité, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  376 


«  Existe-t-il  une  identité  caraïbéenne  commune  ?  » 
étude  parue  dans  l'ouvrage  collectif  «  Problems  of 
Caribbean  Development  »  publié  par  l'Association 
allemande  des  Spécialistes  universitaires  de 
l'Amérique  Latine,  Munich,  Allemagne  Fédérale, 
1982,  «  Géopolitique  des  Relations  entre  le 
Vénézuéla  et  la  Caraibe  :  Problématique  générale  et 
problèmes  particuliers  »,  étude  parue  dans  l'ouvrage 
collectif  «  Geopolitica  de  las  relaciones  entre 
Venezuela  y  el  Caribe  »  publié  par  l'Association 
Vénézuélienne  pour  l'Avancement  de  la  Culture 
(ASSOVAC),  Caracas,  1983,  «The  rôle  of  the 
major  and  régional  powers  in  the  Search  for  viable 
alternatives  in  the  Caribbean  Basin  », 
communication  à  la  conférence  «  Social  and 
Economie  alternatives  in  the  Caribbean  Basin  », 
Stanford  University,  octobrer  1983,  «  Géopolitique 
et  Conjoncture  dans  la  Décision  de  Relations 
Internationales  :  L'intervention  militaire  nord- 
américaine  en  Grenade  en  1982  »,  étude  parue  dans 
le  livre  collectif  d'hommages  «  Mélanges  offerts  au 
professeur  Jean-Baptiste  Duroselle  »  intitulé 
«  Enjeux  et  Puissances  ;  Pour  une  Histoire  des 
Relations  Internationales  au  XXème  siècle  », 
Publications  de  la  Sorbonne,  Paris,  1986,  une  série 
annuelle  de  missions  d'enseignement  de  1972  à 
1985  à  l'Université  Antilles  Guyane,  cours  en 
Martinique  et  en  Guadeloupe  sur  l'histore  moderne 
et  les  problèmes  de  la  Caraibe  contemporaine, 
«  Geopolitica  del  Caribe  (apertura  de  una 
coyunctura  nueva),  dans  la  revue  «  Nueva 
Sociedad  »  ,  septiembre/octubre  1985,  éditorial 
Nueva  Sociedad  Ltda,  San  José,  Costa  Rica,  ,  «  La 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  377 

Révolution  cubaine  et  la  Caraïbe  insulaire  », 
communication  à  une  conférence  organisée  par 
l'Université  Antilles  Guyane  (UAG)  sur  le  thème 
«  La  Révolution  cubaine  et  la  Caraïbe  »  publiée  par 
les  Presses  de  l'Université  de  Bordeaux,  1994  ,  «  La 
vigne  de  Naboth  :  Les  Etats-Unis  et  la  Caraïbe  à  la 
fin  du  XIXème  siècle  »  dans  «  Une  seule  voix  pour 
deux  voies,  un  seul  lit  pour  deux  rêves  »,  Port-au- 
Prince,  éditions  des  Antilles,  1995,  «  Le 
rétablissement  des  relations  diplomatiques  avec 
Cuba,  un  chapitre  des  Relations  Haïtiano- 
Cubaines  »,  étude  parue  dans  les  «  Cahiers  du 
CHUDAC,  vol  1,  No  1,  1996.  Cette  liste  s'achève 
avec  ma  communication  de  synthèse  à  la  séance 
solennelle  de  clôture  de  la  conférence  organisée  au 
Ralph  J.  Bunche  Center  of  International  Affairs,  de 
Howard  University,  à  Washington  D.C.  sur  le  thème 
du  repositionnement  régional  caraibéen  avec  la 
création  et  sous  l'égide  de  l'Association  des  Etats 
de  la  Caraibe.  Ma  communication  était  intitulée  : 
«  Assessing  the  New  Association  of  the  Caribbean 
States  within  the  US-Caribbean  Relations 
Perspectives  :  is  it  repositionning  ?",  1997. 

La  quatrième  série  de  mes  publications 
datables  et  identifiables  par  leur  thématique  et  leur 
époque  peut  être  regroupée  autour  de  mon  ouvrage 
principal  («  magnum  opus  »)  «  La  Crise  Haïtienne 
Contemporaine  »,  collection  du  CHUDAC,  éditions 
des  Antilles,  Port-au-Prince,  1995,  364  p.  Outre  mes 
discours,  messages,  articles,  textes  et  documents 
politiques  qui  seront  incorporés  dans  mes 
«  Mémoires  et  souvenirs  d'un  combat  politique 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  378 


pour  la  démocratisation  et  la  modernisation 
d' Haiti»  à  venir,  les  dix  titres  constitutifs  de  cette 
série  bio-bibliographique  en  sont  :  «  le  glas  de  la 
période  nationale  1896-1915  »,  dans  «la  crise  de 
dépérissement  de  la  société  traditionnelle 
haitienne  »,  tome  3  de  l'EVHIVIHA,  p.  10  et  ss., 
«  Quelle  démocratie  pour  Haiti  ?  »,  Cahiers  du 
CHUDAC,  vol  1,  No  3,  octobre  1996,  «  Concevoir, 
Dire  et  Faire  la  politique  autrement  »,  CH,  Vol  2, 
No  9-10,  oct-déc  1997,  «  D'Hier  à  demain  :  Forger 
l'Avenir»,  CH  vol  3,  No  14-15,  oct-déc  1998, 
«  Comment  et  pourquoi  Haiti,  pionnière  du  cycle 
historique  de  l'abolition  de  l'esclavage  des  noirs,  et 
première  à  inaugurer  l'ère  de  la  décolonisation  des 
peuples  de  couleur,  a-t-elle  pu  chuter,  après  deux 
siècles  de  vie  nationale,  à  ce  niveau  critique  de 
sous-développement  qui  la  fait  situer  aujourd'hui 
parmi  les  pays  les  moins  avancés  du  monde 
(PMAs)  ?  »,  conférence  à  l'intention  de  la  jeunesse 
haïtienne,  au  REX-Théatre,  le  dimanche  3  janvier 
1 999,  «  Où  va  Haiti  à  la  veille  du  bicentenaire  de 
l'indépendance  nationale  ?  »,  conférence  au  diner- 
débat  du  27  octobre  2001  à  «  la  Maison  des 
Polytechniciens  »  à  Paris,  «  Les  Sciences  Sociales 
dans  une  Société  haïtienne  en  crise  de  mutation  », 
conférence  à  la  séance  inaugurale  du  programme  de 
maitrise  en  Sciences  Sociales  de  l'Université 
Quisqueya  le  5  avril  1999,  «les  deux  cents  ans 
d'histoire  du  Peuple  Haïtien  1804-2004», 
collection  du  CHUDAC,  Port-au-Prince,  Haiti, 
2002,  «  Crise  de  dépérissement  d'une  société 
traditionnelle  dans  la  Méditerranée  américaine  et 
crise  de  dissolution  de  l' Etat-nation  traditionnel  :  le 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  379 

cas  de  l'Haïti  contemporaine  dans  sa  situation 
transitionnelle  de  NON-DROIT  »,  communication  à 
la  conférence  internationale  sur  «  Civilisation  et 
Droit»  organisée  du  16  au  19  avril  2003  par  le 
Centre  Européen  de  Droit  Public  (ECPL)  à  Athènes, 
Grèce  et  «  Haiti  et  le  problème  d'une  thérapie  de 
tutelle  ou  de  curatelle  para-coloniale  sous  l'égide 
des  Nations  Unies  »,  CH,  No  spécial,  hors  série, 
nov-déc  2006. 

Enfin  la  cinquième  et  dernière  série  de  mes 
publications  figurant  au  catalogue  de  mon  itinéraire 
biographique  et  bibliographique  peut  êtrè  regroupée 
autour  de  la  thématique  et  de  la  période  des  deux 
derniers  tomes,  les  4  et  5,  de  PEVHIVIHA 
spécialisés  sur  «  les  aspects  et  problèmes  de 
l'Histoire  des  Relations  Internationales  d'Haiti  de 
Toussaint  Louverture  à  nos  jours  ».  A  cette  série 
appartiennent  1'  «  Introduction  à  l'Etude  de 
l'Histoire  de  la  Diplomatie  et  des  Relations 
Internationales  d'Haiti  »,  collection  du  CHUDAC, 
Port-au-Prince,  Haiti,  Média-texte,  2003. 
«  Contribution  à  l'Etude  Stratégico-diplomatique  de 
la  Politique  étrangère  d'Haiti  »,  «  Les  Fondements. 
Conditions  et  Constantes  de  la  Diplomatie  et  des 
Relations  Internationales  d'Haiti  »,  «  Préface  à 
l'indépendance  nationale  :  Diplomatie  et  Relations 
internationales  de  Toussaint  Louverture,  le 
Précurseur  »,  «  Haiti  et  le  problème  d'une  thérapie 
de  tutelle  ou  de  curatelle  paracoloniale  éventuelle 
sous  l'égide  des  Nations-Unies  »,  un  manifeste 
patriotique  contre  la  tutelle  étrangère,  triligue 
français,  anglais  et  espagnol,  CH  No  spécial  hors 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  380 

série,  2006,  35  pages,  et  «  Nouveaux  Combats  pour 
l'Histoire  Vivante  d'Haïti  :  Les  Huit  et  Derniers 
Essais  sur  l'Histoire  des  Relations  Internationales 
d'Haiti  »,  Haiti  à  la  carte  2008,  Port-au-Prince, 
imprimerie  Média-texte,  2008,  373  pages. 

Quelques  appréciations  de  l'oeuvre  scientifique  du 

professeur        Manigat,  historien-politologue 

professionnel 

Un  quadruple  mot  d'historien  sur  l'intellectuel 

A-  "Des  professeurs.. mo us  apprenaient  une 
plus  grande  rigueur  dans  la  recherche,  dans  la 
présentation  des  mémoires.  Parmi  eux,  Leslie 
Manigat  se  distinguait.  Il  représentait  le  chef 
d'école  du  renouveau  de  l'histoire  d'Haiti.  Son 
influence  s'étendait  au-dela  de  l'Université  pour 
atteindre  les  milieux  intellectuels,  politiques  et 
sociaux... Les  textes  de  Manigat  étaient  accueillis 
comme  des  manifestes,  et  commentés  avec  passion 
dans  les  milieux  d'étudiants.  Signalons  en  1955 
"Les  sentiments  de  Pétion  et  de  Boyer  vis-à-vis  de 
l'indépendance",  en  1957  "L'avènement  du 
général  Salomon  à  la  présidence",  en  1958  "La 
Révolution  de  1843.  Essai  d'analyse  historique 
d'une  conjoncture  de  crise".  Claude  Moise  et 
Emile  Qllivier  "Repenser  Haiti",  Montréal  1992 

B.-  "Le  28  avril  dernier,  à  l'occasion  de  la 
remise  du  prix  des  Caraïbes,  le  Dr  Jean  Price 
Mars,  ancien  ambassadeur  d'Haiti  à  Paris,  le 
lauréat,  président  de  la  Société  Africaine  de 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  381 


Culture,  me  disait  faut  que  vous  fassiez  la 
connaissance  de  Leslie  Manigat  :  c'est  l'un  des 
plus  remarquables  historiens  d'HaitL  Je  le  tiens 
en  haute  estime  intellectuelle99.  Robert  Cornevin, 
historien,  à  la  séance  de  travail  du  2  octobre  1966 
de  la  Société  d'Histoire  Moderne,  à  la  Sorbonne 
(Bulletin  de  la  Société  d'Histoire  Moderne, 
treizième  série,  No  8,  65ème  année) 

C-  "Ecrivain  à  la  plume  incisive,  historien  de 
classe,  il  s9 est  signalé  par  ses  différentes 
publications  tant  en  Haiti  que  dans  les  universities 
étrangères  ...Ancien  président  de  la  République,  il 
est  actuellement  Vun  des  hommes  les  plus  cultivés 
du  pays  et  est  un  motif  de  fierté  même  pour  ses 
ennemis.  Sa  formation  historique  émerge  avec 
éclat... la  manière  intelligente  et  scientifique,  un 
excellent  contrôle  méthodologique99  Gérard 
Laurent,  historien,  dans  son  livre  "Les 
Historiens  Haitiens  de  la  fin  du  XXème  Siècle", 
Port-au-Prince,  1996 

D.-  On  a  souvent  comparé  le  personnage  et  les 
idées  de  Leslie  F  .Manigat  et  jusquà  son  destin 
politique  à  ceux  d9Anténor  Firmin.  Mais  quand 
c9est  le  Dr  Pradel  Pompilus  qui  le  dit,  cela  prend 
une  allure  et  un  poids  tout  autre  dans  le  débat. 
Voici  la  dédicace  donnée  à  Manigat  aussitôt  de 
retour  de  son  second  exil,  par  Pradel  Pompilus  a 
l9 occasion  de  la  parution  de  son  "Anténor  Firmin 
par  lui-même"  :" A  Leslie  Manigat,  que  j9ai 
souvent  revu  en  pensée  en  écrivant  ce  Firmin,  en 
témoignage  de  ma  vive  et  constante  amitié99. .. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  382 


Sur  l'oeuvre  historique,  (à  travers  quelques-unes  de 
ses  publications) 

"Un  fait  historique  :  L'Avènement  du 
Général  Salomon  à  la  Présidence  d'Haiti"  Port-au- 
Prince,  1957 

"Pour  Fauteur,  ce  qui  est  important  en 
histoire,  c'est  moins  rétablissement  du  fait 
historique,  que  la  façon  de  le  concevoir,  de 
l'appréhender  et  de  l'expliquer.  Ce  qui  est 
intéressant  en  histoire,  ce  n  'est  pas  le  simple  fait 
catalogué,  daté,  localisé,  soigneusement  minuté  et 
isolé,  mais  le  fait  dépassé  et  replacé  dans  des 
ensembles  qui  l'expliquent  et  lui  restituent  la 
vie..  .De  la  sorte,  le  fait  historique  :  avènement  de 
Salomon  apparaît  comme  "la  manifestation  d'un 
ensemble  idéologique,  politique,  économique, 
social,  religieux  et  culturel  complexe.  C'est  tout  un 
pan  d'histoire  (nationale  et  internationale)  qui 
s'aperçoit  derrière  ce  fait  simple"  (p.  5  8). 

Cette  histoire  vivante  est  appuyée  sur  une 
solide  documentation... "car  si  l'érudition  n'est 
pas  l'histoire,  elle  en  est  cependant  la  condition,  si 
l'histoire  n'est  pas  une  collection  de  faits,  elle  est 
un  effort  de  compréhension  et  d'explication  à 
partir  des  faits". (p.21). 

La  méthode  en  question,  appliquée  dans  les 
leçons  faites  par  l'auteur  à  l'Ecole  Normale 
Supérieure    de    Port-au-Prince    et    dans  une 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  383 

douzaine  de  mémoires  de  sortie  présentés  par  des 
élèves  de  cette  institution,  a  changé  l'orientation 
de  renseignement  de  l'histoire  nationale  au  degré 
secondaire  et  supérieur  :  d'événementielle, 
l'histoire  d'Haiti  est  devenue  explicative".  Frère 
Raphaël  Berrou  et  Dr  Pradel  Pompilus  dans 
"Histoire  illustrée  de  la  Littérature  Haitienne 
par  les  textes",  tome  III,  éd.  Caraïbes,  1977 

"La  Substitution  de  l'Hégémonie  Américaine  à  la 
Prépondérance  Française  en  Haiti  :  La  Conjoncture 
de  1909-1912"  Paris,  Sorbonne,  Revue  d'Histoire 
Moderne  et  Contemporaine,  octobre-décembre 
1967,  reproduit  dans  "L'impérialisme  Français 
avant  1914"  (Jean  Bouvier  et  René  Girault  éds), 
Paris,  Mouton,  1976.  traduit  en  anglais  dans 
"1975  :  The  Caribbean  Yearbook  of 
International  Relations"  Sijthoff  International 
Publishers,  Leyden,  Hollande,  1976,  mis  enfin  en 
brochure,  Port-au-Prince,  Haiti 

Cette  étude,  avant  de  paraître  à  la  Revue 
d'Histoire  Moderne  et  Contemporaine,  a  fait 
l'objet  d'une  communication  à  la  Sorbonne  le  2 
octobre  1966.  C'est  à  l'issue  de  cette 
communication  que  le  professeur  Jean-Baptiste 
Duroselle,  président  de  séance,  a  introduit  les 
débats  en  ces  termes  :"/<e  suis  aussi  satisfait  que 
M.  Manigat  de  la  chaleur  de  ces 
applaudissements,  d'ailleurs  bien  mérités.  Je  me 
souviens  d'un  examen  des  "Sciences  Po",  il  y  a 
une  quinzaine  d'années,  en  section  des  relations 
internationales.  Un  candidat  très  brillant  et  très 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  384 

éloquent  avait  tellement  retenu  mon  attention  que 
j'ai  couru  au  secrétariat  pour  le  faire  inscrire 
aussitôt  dans  ma  conférence  :  c'était  Leslie 
Manigat  Etudiant  à  la  Sorbonne,  M,  Manigat  a 
été  rélève  de  MM.  Renouvin  et  Labrousse  ;  il  est 
aussi  disciple  de  L.  Febvre.  Revenu  en  Haïti,  il  a 
dûf  après  dix  ans  d'enseignement,  quitter  son  pays 
en  1963  et,  après  un  séjour  aux  Etats-Unis  comme 
Associé  de  Recherches  au  Centre  de  Politique 
Etrangère  de  l'Université  Johns  Hopkins  à 
Washington,  il  s'est  fixé  en  France  et  est 
maintenant  Chargé  de  Recherches  au  Centre 
d'Etudes  des  Relations  Internationales  de  la 
Fondation  Nationale  des  Sciences  Politiques 
(laboratoire  associé  au  Centre  National  de  la 
Recherche  Scientifique  CNRS). 

Je  retrouve,  15  ans  après,  l'éloquence  de 
M.  Manigat,  mais  aussi  une  méthode  tout  à  fait 
remarquable  et  qu  'on  ne  peut  qu  'admirer.  On  ne 
donne  plus  aujourd'hui  de  réponses  simples  aux 
relations  entre  économie  politique  et  opinion 
publique.  En  ce  sens,  cette  communication  doit 
être  considérée  comme  un  modèle  de  la  manière 
dont  on  doit  concevoir  aujourd'hui  ['histoire  des 
relations  internationales".  Jean-Baptiste 
Duroselle,  professeur  à  la  Sorbonne,  directeur  de 

l'Inatitut  d'Histoire  des  Relatiions 

Internationales  Contemporaines,  membre  de 
l'Académie  des  Sciences  Morales  et  Politiques, 
Institut  de  France,  Paris. 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  385 


"  un  petit  chef  d'oeuvre,,,"  Marc  Ferro, 
historien,  Ecole  des  Hautes  Etudes  en  Sciences 
Sociales,  co-directcur  de  la  revue  :  "Annales  : 
Economies,  Sociétés,  Civilisations",  Maison  des 
Sciences  de  l'Homme,  Paris. 

"Comme  toujours  Leslie  Manigat  historien 
est  aussi  un  analyste  politique.  Inclassable. 
Inlassable.  C'est  bien  la  qualité  première  de  ce 
(débusqueur  de  crises  ou  de  périodes  de  transition. 
La  conjoncture  de  191 0-1911,  centrée  autour  des 
questions  bancaires  et  financières  est  regardée 
d'un  oeil  impitoyable  mais  aussi  saillant.  La 
réflexion  échappe  ainsi  aux  dilemnes  traditionnels 
et  saisit  l'interaction  des  phénomènes.  Manigat  est 
évidemment  un  historien  de  premier  rang.  En 
s' enfonçant  dans  les  dédales  de  la  crise  de  1911, 
Manigat  s'arrête  à  de  troublants  carrefours.  Un 
exercice  réussi.  Un  modèle  du  genre.  Parfait^ 
Pierre-Raymond  Dumas,  journaliste  connu  et 
professeur  apprécié,  dans  son  livre  "Frédéric 
Marcelin  Economiste',  Port-au-Prince  2000,  pp. 
333-334 

"La  Relation  entre  Marronage  et  Révolution 
à  Saint  Domingue"  dans  "Comparative  Perpectives 
on  Slavery  in  New  World  Plantation  Societies" 
Annals  of  the  New  York  Academy  of  Sciences, 
vol  292, 1977 

"L'étude  provocatrice  de  Manigat,  qui 
adopte  la  triple  perspective  problématique, 
comparative  et  évolutive,  constitue  l'essai  le  plus 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  386 

équilibré  que  j'aie  jamais  lu  pour  démêler 
Vécheveau  complexe  de  V influence  du  marronage 
sur  la  révolution  haïtienne... J'espère  vivement 
que  cette  analyse  d'une  grande  richesse  de 
substance  suscitera  des  commentaries  et  offrira 
l'occasion  d'un  débat  de  fond"  Richard  Price, 
Johns  Hopkins  University,  Baltimore 

"Ce  spendide  travail  du  professeur 
Manigat... constitue  une  analyse  pénétrante  qui, 
en  beaucoup  de  points,  fait  grandement  avancer 
nos  connaissances  sur  ce  sujet  passionnant  Nulle 
part  à  ma  connaissance  la  relation  entre 
marronage  et  la  révolution  servile  n'a  été 
démontrée  de  manière  aussi  fine  et  convaincante". 
Herbert  Apthecker,  American  Institute  for 
Marxist  Studies,  New  York, 

"Haiti  of  the  Sixties,  Object  of  International 
Concern"  The  Washington  Center  for  Foreign 
Policy  Research,  affiliated  with  The  School  of 
Advanced  International  Studies,  The  Johns 
Hopkins  University,  1964 

"Probablement  l'analyse  la  plus 
pénétrante  de  la  politique  haitienne  de  ce  temps  est 
fournie  par  Manigat,  1964"  Sidney  W.  Mintz, 
Professeur  à  la  Johns  Hopkins  University, 
Introduction  to  the  Second  Edition  of  James  G. 
Leyburns  "The  Haitian  People",  1966 

"De  un  Duvalier  al  Otro,  Itinerario  de  un 
fascismo  de  subdesarollo",  Caracas,  Monte  Avila, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  387 


1972  (traduction  d'un  ouvrage  intitulé  "Statu 
Quo  en  Haiti  ?  D'un  Duvalier  à  l'autre  : 
l'itinéraire  d'un  fascisme  de  sous- 
développement",  Paris,  La  technique  du  livre, 
1971) 

"Une  intelligence  claire  et  une  érudition 
remarquable  caractérisent  l'auteur  de  cet  essai  sur 
la  réalité  politique  haïtienne".  Arturo  Ponsati,  La 
Gaceta,  Argentina,  06/ 1973 

"//  faut  louer  l'objectivité  et  la  rigueur 
scientifique  de  cette  analyse...  qui  réintègre  dans 
la  réalité  globale  de  l'Amérique  latine,  un  de  ses 
éléments  constitutifs  et  contribue  à  établir 
quelques  constantes  typologiques  des  tyrannies 
modernes  latino-américaines.  Un  des  mérites 
réconfortant  de  l'effort  du  professeur  Manigat  est 
de  permettre  de  récupérer  ce  qui  advient  en  Haiti 
pour  la  culture  politique  de  tout  le  continent.  José 
Barbeito,  Centre  d'Information,  de 
Documentation  et  d'Analyse  Latino- 
Américaines.1972 

"Evolution  et  Révolutions  :  L'Amérique 
latine  au  XXème  siècle  (1889-1929)"  Paris, 
Institut  d'Histoire  des  Relations  Internationales, 
Université  de  Paris  I  Panthéon-Sorbonne, 
Publications  de  la  Sorbonne,  Presses  de 
l'Imprimerie  Nationale,  éd.  Richelieu,  1973 
(2ème  édition  en  livre  de  poche,  aux  éditions  du 
Seuil,  Paris,  1991.  Points-Histoire,  H146) 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  388 


Pendant  longtemps  considéré  comme  le 
"magnum  opus"  du  professeur  Manigat,  cet 
ouvrage,  publié  en  France,  a  suscité,  dès  sa 
parution,  de  nombreux  compte-rendus  et 
appréciations.  On  en  citera  quelques-uns,  venant 
surtout  de  la  communauté  historienne  parisienne 
à  sa  sortie. 

"Ce  livre  comble  une  lacune,  car 
l'Amérique  latine  est  fort  mal  lotie  dans 
l'historiographie  de  langue  française...,  histoire 
extrêmement  complexe  et  apparemment  confuse. 
M.  Manigat  a  réussi  V exploit  de  la  rendre 
aisément  accessible  au  grand  public.  Question 
indigène,  particularismes  régionaux,  partis 
historiques  libéraux  et  conservateurs  sont 
parfaitement  expliqués  ainsi  que  le  phénomène 
typique  du  caudillisme..  Sans  tomber  dans 
r anecdote,  M.  Manigat  sait,  en  quelques  lignes, 
camper  un  personnage,  tel  ce  Juan  Vicente 
G  ornez,  monté  au  pouvoir  à  Caracas  en  1908  et 
mort  en  1935  après  vingt-sept  ans  de  dictature 
modernisatrice.  Les  intérêts  économiques  sont 
bien  mis  en  valeur,  ainsi  que  V  influence 
croissante  des  Etats-Unis.  Une  iconographie 
exceptionnelle  enchante  l'oeil,  digne  en  tous 
points  d'un  texte  alliant  l'érudition  à  la  simplicité 
et  éclairant  la  synthèse  par  des  exemples  bien 
choisis".  Bulletin  Critique  du  Livre  Français,  No 
343,  juillet  1974  (90.944) 

'77  n'existait  pas  encore,  en  français, 
d'ouvrage  consacré  à  l'histoire  de  l'Amérique 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  389 

latine  au  XXème  siècle.  C'est  dire  l'intérêt  de  ce 
livre  qui  retrace  révolution  d'ensemble  des  pays 
latino-américains  à  travers  les  structures,  les 
conjonctures,  les  problèmes  économiques  et 
sociaux,  les  régimes  et  lûtes  politiques,  les 
courants  d'idées  et  les  phénomènes  de 
civilisations".  Marie-Cécile  Ribault,  attachée  de 
presse,  éditions  Bordas,  Paris 

"L'ouvrage  de  Leslie  Manigat  comble  un 
grand  vide... Ce  livre...  admirablement  illustré  et 
fort  agréable  à  lire,  est  une  mise  au  point  d'une 
qualité  exceptionnelle,  fondée  sur  une  ample 
bibliographie  et  une  introduction  pénétrante  aux 
problèmes  de  l'Amérique  latine.  Il  n'est  pas 
possible  de  résumer  un  livre  qui  parvient,  avec  un 
rare  bonheur,  à  faire  leur  part  aussi  bien  aux 
structures  et  aux  forces  profondes  qu'aux 
conjonctures  et  aux  événements,  qui  sait  évoquer 
également  les  données  générales  et  l'originalité 
des  situations  nationales... Ce  livre  vaut 
constamment  par  la  fermeté  de  la  réflexion  et  le 
sens  des  problèmes... et  la  richesse  des  analyses 
économiques,  sociales  et  politiques".  Jean-Marie 
Maveur,  professeur  à  l'Université  de  Paris,  Le 
Monde,  2-3  mars  1975,  p.  13 

"Travail  important  avec  de  remarquables 
illustrations,  particulièrement  utile  pour  Antilles  et 
Amérique  centrale".  François  Chevalier, 
professeur  émérite  d'Histoire  de  l'Amérique 
Latine  à  la  Sorbonne  (auteur  de  "L' Amérique 
latine  de  l'indépendance  à  nos  jours",  collection 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  390 

"Nouvelle  Clio",  Paris,  Presses  Universitaires  de 
France) 

"J'admire  la  belle  facture  de  cette  Histoire 
de  l'Amérique  Latine  Contemporaine... Ce  livre 
arrive  à  point.  Il  ne  peut  manquer  de  faire 
autorité.  Il  comble,  en  outre,  un  vide  cruel... et  il  le 
comble  avec  talent  et  clarté".  Pierre  Chaunu, 
professeur  à  la  Sorbonne  (auteur  de  "Y Amérique 
et  les  Amériques"  dans  la  collection  "Destins  du 
Monde",  Paris,  A.  Colin). 

"Un  très  beau  travail,  J'ai  beaucoup 
admiré  l'iconographie... Il  est  évident  que  vous 
avez  réussi  votre  pari  d'histoire  totale  et  que  les 
multiples  et  complexes  plans  de  l'histoire  du 
continent  sont  ici  analysés,  enchevêtrés 
habilement  et  clarifiés.  La  construction  de 
l'ouvrage  n'était  pas  une  petite  affaire,  et  le 
produit  fini  ne  prête  pas  à  contestation  !  Bien  que 
vous  auriez  besoin  de  "critiques  constructives", 
mais  je  n'ai  rien  à  déclarer  !  L'attrait  de  votre 
travail,  c'est  la  combinaison  des  dimensions 
politiques  et  des  dimensions  non 
politiques... Cultivez  un  peu  la  fierté  de  la 
réussite"  Jean  Bouvier,  ancien  directeur  du 
Centre  d'Etudes  et  de  Recherches  Marxistes, 
Paris,  professeur  d'histoire  économique  à 
l'Université  de  Paris  VIII  (Vincennes),  puis  à  la 
Sorbonne. 

"Ton  livre  est  passionnant.  Tu  es  parvenu 
à  formuler  des  directions  de  réflexion  historique, 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  391 


des  analogies  aussi  qui  englobent  des  séries  de 
pays.  J'en  étais  venue  à  une  vision  tellement 
parcellaire  que  celle-ci  me  comble'9.  Madeleine 
Rebeyrioux,  historienne,  Maitre  de  Conférence 
d'Histoire  Contemporaine  à  l'Université  de  Paris 
VIII  (Vincennes),  puis  directrice  du  Musée 
d'Orsay,  consacré  à  l'histoire  du  XIXème  siècle. 

"C'est  un  très  beau  livre  et  je  vous  en 
félicite  de  tout  coeur. ..J'ai  admiré  la  clarté  que 
vous  avez  su  projeter  dans  une  matière  si 
complexe.  Et  puis,  le  tort  de  votre  ouvrage  est  des 
plus  sympathique,  précisément  parce  que  l'on  sent 
que,  pour  vous,  cette  histoire  est  toute  chaude  de 
vie  et  de  sympathie"  Georges  Castellan, 
professeur  d'histoire  à  l'Université  de  Paris  VIII 
(Vincennes) 


"La  Crise  Haitienne  Contemporaine"  Port-au- 
Prince,  éditions  des  Antilles,  1995 

Sur  cet  autre  livre  majeur  de  Manigat,  on 
citera  des  extraits  de  deux  compte-rendus 
critiques  élaborés  qui  se  sont  distingués  par  leur 
densité  et  longueur.  L'un,  une  analyse 
substantielle  dans  sa  profondeur  de  pénétration, 
sa  fidélité  dans  la  saisie  du  texte  et  sa  pertinence 
dans  les  réflexions  produites,  sous  la  plume  d'un 
universitaire  de  valeur  et  plein  de  verve,  le 
"social  scientist"  Hérard  Jadotte  et  l'autre, 
remarquable  d'intelligence  du  texte  et  original 
dans  son  interprétation,  sous  la  plume  d'un 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  392 

journaliste  connu  pour  être  prolixe  et  de  souffle 
long  dans  sa  chronique  habituelle  qui  porte  la 
marque  de  sa  manière,  Pierre  Raymond  Dumas. 

"Le  dernier  ouvrage  de  M.  Leslie  F. 
Manigat  est  un  grand  livre.  Cette  synthèse 
compacte  et  étonnante  de  clarté  et  de  rigueur, 
constitue  le  meilleur  livre  haïtien  des  vingt 
dernières  années.  Il  fournit  une  "grille 
d'intelligibilité"  historique  et  politique  pour 
comprendre  la  crise  résultant  de  V échec  des  quatre 
tentatives  de  modernisation  et  de  démocratisation 
qu'ait  connues  Haiti  depuis  un  siècle.  L'analyse 
de  ces  différents  échecs  permet  à  Leslie  F. 
Manigat  de  déboucher  sur  les  deux  axes  majeurs 
de  l'histoire  d'aujourd'hui  :  celui  de  l'échec  du 
populisme  comme  réponse  à  la  crise,  er  celui, 
aussi  de  l'incontournable  et  pourtant  introuvable 
modernisation-démocratisation  de  la  société 
haitienne. 

L'auteur  vise  haut  et  tient  ses  promesses.  Il 
s'agit  d'une  lecture  obligée  pour  l'honnête  homme 
haïtien  qui  veut  comprendre  nos  "abjections" 
actuelles,  pour  les  décideurs  et  responsables 
politiques  et  économiques  qui  souhaitent  et 
entendent,  de  bonne  foi,  rompre  avec  notre  pulsion 
d'échec  et  notre  "dynamique  de  recul".  Pour  sortir 
de  nos  abjections  actuelles,  il  est  vain  d'attendre, 
d'un  certain  grand  soir  de  la  révolution,  des 
lendemains  qui  chantent.  Puisqu'il  faut  rebondir 
pour  ne  pas  mourir,  il  importe,  plus  modestement, 
de  comprendre  pourquoi  nous  sommes  tombés  si 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  393 

bas.  L'apport  inestimable  de  Leslie  F.  Manigat 
dans  son  dernier  livre,  est  de  nous  proposer  une 
<(grille  d'intelligibilité"  de  cette  histoire  de  faillite 
et  de  bruit. 

Car  il  y  a  bien  crise,  et  elle  n'est  pas 
ordinaire,  mais  cumulative  et  plurielle  de  nos 
quatre  tentatives  avortées  de  modernisation- 
démocratisation  (crise  systémique  du  passage, 
toujours  non  réalisé,  d'une  société  traditionnelle  à 
une  société  moderne).  Une  importante 
contribution... un  livre  haut-de-gamme...  Leslie  F. 
Manigat  est  un  historien-politologue 
professionnel.  Il  est,  sans  aucun  doute,  le  meilleur 
spécialiste  de  l'histoire  politique  d'Haitu  Homme 
politique,  ancien  président  de  la  République,et 
chef  de  parti,  il  est  également  un  professeur  de 
carrière".  Hérard  Jadotte,  Le  Nouvelliste,  23- 
28/02/96 

"La  Crise  Haïtienne  Contemporaine"  de 
Leslie  F.  Manigat  est  la  plus  stimulante  aventure 
intellectuelle  de  ces  cinq  dernières  années.  Une 
pensée  en  perpétuelle  ébullition  analytique. 
Jusqu'à  preuve  du  contraire,  la  dernière  pensée 
tonifiante  de  ces  temps  sombres... 

L'ouvrage  de  Leslie  F.  Manigat  serait 
preque  trop  riche  ?  Oh,  non... Une  étude  de  Leslie 
F.  Manigat  équivalait,  par  la  qualité  de 
l'information  et  par  la  force  conceptuelle,  à  un 
véritable  livre  en  miniature.  Bien  des  études  -  à 
commencer  par  la  célèbre  "Substitution  de  la 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  394 

prépondérance  américaine  à  la  prépondérance 
française  en  Haiti"  -  ont  eu  plus  d'impact,  et  pour 
des  raisons  diverses,  que  des  livres  entiers.  Ses 
écrits  sont  de  ceux  que  l'on  peut  lire  et  relire  en 
continuant  d'y  comprendre  des  choses  nouvelles, 
par  l'effet  d'un  savoir  dont  il  a  le  secret  et  par  un 
tempérament  d'enseignant 

L'auteur  d '"Evolution  et  Révolutions 
:L  'Amérique  latine  au  XXème  siècle  1889-1929" 
(1973  et  1991)  restera  un  des  grands  de  ce 
siècle  ...Une  mine  aurifère.  Une  source  de 
renouveau.  Un  instrument  de  progrès  et 
d'émancipation.  Un  recours... Réformateur 
boulimique,  il  ne  conçoit  la  politique  que  comme 
une  incitation,  un  appendice  au  métier  d'historien. 
Le  retour  aux  idéaux  des  Lumières,  le  choix  du 
rationalisme  et  des  valeurs  républicaines,  le  rejet 
du  populisme  et  de  tout  fascisme  de  la  majorité 
considéré  simplement  comme  une  pathologie 
collective,  parmi  tant  d'autres,  forment  l'armature 
intellectuelle  de  la  réflexion  ample  et  cultivée  qui 
se  déploie,  sans  jamais  céder  aux  effets  de  mode  et 
aux  intimidations  xénophiles,  dans  cette  "Crise 
Haïtienne  Contemporaine".  Celle-ci  constitue 
donc  une  contribution  capitale  -  pour  Hérard 
Jadotte  "le  meilleur  livre  haïtien  des  vingt 
dernières  années"  -  au  débat  dont  elle  sait  mettre 
en  évidence  les  lignes  de  pente  et  les  bas-reliefs. 
Voici  un  livre  qu'il  faut  lire,  qui  que  vous  soyez"* 
Pierre-Raymond  Dumas,  Le  Nouvelliste,  20  mars 
1996 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  395 

«  Eventail  d'Histoire  Vivante  d'Haïti  »,  des 
préludes  à  la  Révolution  de  Saint  Domingue  jusqu'à 
nos  jours.  Traité  d'Histoire  d'Haiti  de  1789  à  l'an 
2000  en  4  tomes.  Premier  tome  :  «  La  Période 
Fondatrice  »  (1789-1838).  Collection  du 
CHUDAC,  Port-au-Prince,  Haiti.  2001  (467  p.) 

«Magnificence  d'une  œuvre.  Avec  cette  imposante 
et  salutaire  compilation  de  ses  œuvres  complètes, 
François  Leslie  Manigat  nous  lègue  un  héritage  - 
fracassant  certes  dans  ses  bases  critiques  -  mais 
surtout  enrichissant  pour  les  générations  actuelles 
et  futures  !  Tout  y  passe  ou  presque  :  la  politique, 
l'histoire  économique,  la  culture,  la  musique 
contemporaine,  Toussaint  Louverture,  l'opposition 
entre  le  Parti  libéral  et  le  Parti  national  sous 
Salomon,  l'occupation  américaine  ,le  régime  de 
terreur  de  François  Duvalier,  le  processus  de 
transition  inauguré  en  1986... 

«  On  peut  dire  beaucoup  là-dessus.  On  peut 
parler  d'un  travail  fou,  tant  les  idées,  véhiculées,  les 
débats  et  polémiques  déclenchés,  les  portraits 
esquissés  avec  acuité,  le  système  de  langage 
amorcé,  l'ampleur  des  périodes  historiques  abordées 
(en  fait  toute  notre  histoire  de  peuple  tumultueux  et 
malchanceux),  les  perspectives  dégagées, 
l'intelligence  mise  au  service  de  la  régénération  de 
la  patrie  commune,  la  permanence  des  problèmes 
soulevés... présentent  un  intérêt  incontournable  pour 
nous  tous... On  doit  donc  reconnaître  la  valeur 
immense  de  cet  historien  de  valeur  qui,  avec  une 
vivacité  sans  commune  mesure,  a  fait  de  l'histoire 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  396 

des  idées  et  de  l'histoire  politique  un  véritable 
champ  de  bataille  pour  défendre  les  intérêts 
supérieurs  de  la  nation.  On  doit  saluer  vivement  ce 
professeur  émérite  dont  les  travaux  demeurent  de 
véritables  pépites  d'or,  des  instruments  de 
méditation  et  de  gymnastique  intellectuelle.  On  a 
besoin  d'un  tel  penseur  pour  nous  aider  à  mieux 
comprendre  les  aberrations  d'un  pays  toujours  en 
proie  au  Mal  et  à  ses  fléaux  dévastateurs,  en 
régression  permanente  et  en  état  d'ébriété.  On  a 
besoin  d'être  guidé  et  sermonné  par  des  livres 
d'histoire  fondés  sur  l'objectivité  la  plus 
performante,  le  sens  du  bien  public,  la  compétence, 
la  quête  de  la  modernisation,  etc. 

Ainsi,  dire  tout  le  bien  qu'on  pense  d'une 
telle  initiative  est  certainement  une  obligation.  Une 
joie  que  tous  les  Haïtiens  respectueux  des  vertus 
cardinales  du  mérite  et  du  savoir  authentique  seules 
capables  de  nous  aider  à  sortir  du  carcan  du 
misérabilisme  homicidaire,  partagent  largement.  En 
ces  jours  de  Noël  horribles  par  l'incertitude  et  la 
récession  qui  nous  rongent,  la  publication  du 
premier  tome  des  oeuvres  complètes  du  professeur 
Leslie  Manigat  peut  être  considérée  comme  un 
cadeau,  Une  lanterne-pioche.  » 

Pierre-Raymond  Dumas, 

le  Nouvelliste,  22-25  décembre  2001 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  397 


René  Dépestre 
opine  sur 

V  «  Eventail  d'Histoire  Vivante  d'Haiti  »  de  Leslie 
F.  Manigat 

René  Dépestre,  Lézignan,  juin  2008 
Monsieur  Hermann  Jean,  Paris 
Cher  Jean  Hermann, 

Je  vous  remercie  vivement 
d'avoir  bien  voulu  me  faire  parvenir  l'important 
ouvrage  de  Leslie  Manigat  :  Eventail  d'Histoire 
Vivante  d'Haiti..  Je  reste  fasciné  par  l'érudition  et 
les  capacités  d'analyse  de  notre  brillant  compatriote 
et  ami.  Je  ne  me  console  pas  du  fait  que  les  Haitiens 
ne  tirent  pas  profit  -  comme  il  le  faudrait  -  de  cet 
éblouissant  magistère  intellectuel  et  politique.  Ils 
vont  le  regretter  un  jour,  amèrement.  Espérons  que 
les  nouvelles  générations  comprendront  mieux  les 
enseignements  qui  éclairent  les  livres  d'histoire  de 
Manigat.  Je  vous  saurais  gré  de  faire  savoir  à  Leslie 
la  profondeur  de  mon  admiration  et  de  mon 
affection.  Je  n'arrête  pas  autour  de  moi  de  célébrer 
son  immense  talent  d'historien  et  sa  dévotion 
extraordinaire  à  Haiti.  Qu'il  sache  qu'il  a  en  moi  un 
fervent  lecteur,  un  admirateur,  que  ses  dons 
éblouissent. 

Il  faudra  penser  à  la  réédition  en  France,  des 
œuvres  complètes  de  Leslie  Manigat.  Leur  portée 
dépasse  l'horizon  haitien  ou  caraibéen.  Manigat  est 
un  digne  héritier  des  maitres  de  l'Ecole  des 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  398 

Annales.  Manigat  -  outre  que  sa  pensée  aide  les 
Haitins  à  s'élever  à  la  juste  connaissance  des 
origines  de  leurs  malheurs  -  Manigat  pense  la 
complexité  de  l'histoire  du  monde,  à  l'écart  de  toute 
«  haitianerie  »  traditionnelle,  et  de  tout  autre 
préjugé.  Je  me  sens  honoré  par  son  amitié,  qui 
remonte  à  nos  jeunes  années  d'étudiants  à  Paris.  Sa 
curiosité  insatiable  d'historien  est  celle  d'un  homme 
libre  du  XXIème  siècle. 


Croyez,    cher    Hermann,    à  mes 
cordiales  fraternités 

René  Dépestre 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  399 


Index  des  noms  cites 


A 

Acaau,  Jean- Jacques 
39,  60 

Accra  (les)     60,  302 
Achille,  Aristide  232 
Charmant,  Aldus  190, 
278,317 

Alexandre,  Boniface 
113 

Alexis,  Jacques 
Edouard  113,114 
Alexis,  Jacques 
Stephen  221,232 
Manigat,  Alide  185 
Amboise,  Dessalines 
Jean- Jacques  233 
André  27 
Firmin,  Anténor  3 1 
42,45,46,  64,  165, 
166,  169,  173,  175, 
176,177,178,179,182, 
183,184,185,186,190, 
205,206,207,334,335, 
379. 

Apollon,  Anthony  1 5 8 
Pierre-Paul,  Antoine 
190 

Antoine  Simon  64, 
194 


Ardouin,  Céligny  33 
Aristide,  Jean- 
Bertrand  53,88,94,98, 
104,105,111,112,113, 
114,117,118,128,129, 
131,140,144,145,232, 
256,268,274,276,287, 
297,298,299,308,321, 
396 

Thoby,  Armand  1 89 
Aubourg,  Michel  232 
Bonamy,  Aguste  189 
Auguste,  Tancrède 
172,  204 

Avril,  Prosper  75,  87, 
113 

B 

Baguidy,  Joseph  D. 
232 

Bairoch,  Paul  278 
Bajeux,  Jean  Claude 
96 

Balaguer,  Joaquim 
72,120 

Baring  Brothers  201 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  400 


Barskett,  James  32 

Bazin,  Marc  89,  113, 
116,  129,  130,  275 
Beauvoir,  Max80 
Beauvoir,  Villefort 
235 

Bellegarde,  Dantès 
189,190 

Ben  Jelloun,  Tahar 
248 

Benoit,  Pierre  V.  216 
Betancourt,  Romulo 
72,  119 

Bigio  (les)  302 
Bismarck,  Otto  von 
71,299 

Bloch,  Marc  4,16,  24, 
236 

Bobo,  Rosalvo  190 
Bosch,  Juan  72 
Boisrond  Canal 
97,172 

Bonaparte,  Napoléon 
159 

Bonnet,  Guy- Joseph 
33,42 

Borno,  Louis  1 89 
Boyer  Bazelais  57, 
177,  178 

Boyer,  Hervé  235 
Brandt  (les)  302 


Braudel,  Fernand 
16,236 

Braun,  Cari  302 
Bruno,  Camille  189 

C 

Cadet  Jérémie  1 89 
Caldera,  Rafaël 
119 

Colonne  209 
Cameau,  Ovide  156 
Candio218 
Caperton,  William  D. 
211 

Carré,  René  236 
Carné,  Turenne  189 
Carteron  210 
Cassandre  279,296 
Castro,  Fidel  251,368 
Cauvin,  Luxembourg 
189 

Cauvin,  Pierre  235 
Céline  9,  27,  29 

Chancy,  Marie-Lucie 

235 

Chancy,  Max  233, 
235,  236, 
Châtelain,  Joseph 
235,  325 

Che  (Guevara)  16 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  401 


Chérestal,  Jean-Marie 
114 

Chevalier,  François 
387 

Chevalier,  Michel 
159, 

Chicoye  194 
Claude,  Jean  67,236 
Kernizan,  Clovis  235 
Coicou,  Massillon 
190,  235 

Conserve,  Edgard  Th. 
232 

D 

D'Allaux,  Gustave 
33,153 
Dantica  263 
Dartigue,  Maurice 
229 

Dartiguenave,  Sudre 
200 

Daumec,  Lucien  203, 
232 

Daumec  (sénateur)  43 
de  Sesmaisons 
comtesse  207 
Dehoux,  JeanBaptisîe 
189 

Déjoie,  Louis  124 
Delatour,  Leslie  72, 
126 


Delcassé,  Théophile 
173 

Déléage,  Paul  33, 
55,157,  169 
Delorme,  Demesvar 
40,169.  189,205 
Denis,  Lorimer  232, 
331 

Dépestre,  René  221, 
233,  394, 

Dessalines  41,  42,  46, 
158,  233 

Doret,  Louis  168,  174 
Dorsainvil,  J-C  190, 
210 

Douglas,  Frédéric  33 
Audain,  Léon  (Dr) 
187,190 

Betances,  Ramon  (Dr) 

174,183 

Dr  Lefèvre  174 

Dubois,  Elie  157 

Dumay-Colas  226 

Duvalier,  François  23, 

53,60,62,67,69,75,76, 

77,85,86,87,93,97,158 

,175,211,222,231, 

232,233,238,251,254, 

259,262,323,329,330, 

331,332,333,334,335, 

336,337,338,347,367, 

372,384 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  402 


E 

Edouard,  Emmanuel 
189 

Estimé  Dumarsais 
66,67,220,221,224, 
225,227,230,259,317, 
321 

Etienne,  Frank 
263,335 

Etienne,  Fritz  234,235 
F 

Farnham,  Roger  2 1 3 
Febvre,  Lucien  16, 
190 

Ferry,  Jules  150,317 
Fignolé,  Pierre 
Eustache  Daniel  96 
Figueroa,  Sotero  1 83 
Fontanges  de,  1 94 
Forbes219 
Fouchard,  Callisthène 
202,  280,319 
Fourier,  Charles  163 
Francisque,  Edouard 
5,6,7 

François,  Jacques  88 
Furniss,  H.W.  188 

G 


Gabriel,  Mesmin 
232,331 

Gaillard  Gusti-Klara 
198 

Gaillard,  Roger  199, 
233 

Gaston  6 

Geffrard,  Fabre  97 

Kléber,  Georges 
Jacob  232,331 
Georges,  Jean- 
Baptiste  237 
Brisson,  Gérald  189, 
190 

Germani,  Gino  236 
Gilbert,  Marcel  232 
Glémaud,  William 
232 

Glissant,  Edouard  265 
Gomez,  Pena  72,119, 
Gouraige,  Ghislain 
236 

Gramsci,  Antonio  5,7, 
8,9 

Grellier,  Roche  189 
H 

Hanotaux,  Gabriel 
173 

Hartmann,  Louis  203 
Harvey  32 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  403 


Haussmann  167 
Hector,  Michel  233 
Heinl,  Robert  157, 
204, 

Henri  15,  17,  63, 
157,165 
Héraclite  12 
Hibbert,  Femand  50 
Hobsbawm,  Eric  16 
Honorât,  Jean  Jacques 
113 

Honorât,  Lamartinière 
96,232 

Hugo,  Victor  12,  168 
Hyppolite,  Florvil 
168,  199 

I 

Innocent,  Claude  233 
J 

Brierre,  Jean  263 
Jean  Jumeau  178 
Jean  Paul  II  260 
Jeannis,  Mérisier  1 94 
Jimenez,  Perezll9 
Joachim,  Benoit 
Brennus  232 
Jonassaint,  Emile 
75,113 


Joseph  Janvier,  Louis 
158,  164,  169,  173 
Jumelle,  Clément  229 

K 

Kemal,  Mustapha  7,8, 
81,  151,331 
Kernizan,  Charles  208 
Kernizan,  Léon  235 

L 

Labrousse,  Ernest 
208,236 

Laferrière,  Dany  263 
Lafitte,  Pierre  207 
Lafontant,  Roger  99, 
255 

Laforestrie  171 
Laleau,  Léon  53,  189, 
220 

Lansing,  Robert  212 
Laroche,  Léon  155 
Laroche,  Déjoie  190 
Latortue,  Gérard  113 
Léger  (les)  189,319, 
319 

Lénine,  Oulianov 
Vladimir  Ilitch  81,150 
151,186 

Léonard,  Frérel  233 
Leroy-Beaulieu  200 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  404 


Lescot,  Elie  53,167 
Lespinasse,  Edmond 
190 

Liautaud,  Pierre  229 
Louverture,  Toussaint 
15,63,  166,312,  340, 
376,  377,  392 
Lys,  Mathurin  189 

M 

Mac  Kenzie  32 
Magloire  67,  225, 
226,  229 

Magloire,  Félix  190 
Magny  169 
Mainwaring,  Scott 
119 

Malebranche, 
Raymond  233 
Malval,  Robert  113, 
Manigat,  Guillaume 
319 

Manigat,  Leslie  F. 
76,111,112,235,324,3 
64,372,389,390,391,3 
94,396 

Marcelin,  Louis  1 74 
Marcellin,  Frédéric 
46,170,175,190,206 
Marcos,  Michael  H. 
96 


Marti,  José  64,  96, 
101,  171,  175, 
183,184 

Martin,  Frédéric  33 
Marx,  Karl  15 
Mathusalem  193 
Beaumont,  Maurice 
150,201 

Mayard,  Constantin 
190 

Me  Namara,  Robert 
79 

Meiji  7,8,81,150, 

Mellon  198, 
Ménos,  Solon  46, 
185,  189,320 
Métellus,  Jean  263 
Mevs  (les)  302 
Michelet,  Jules  190, 
191 

Milacic,  Slobodan 
251 

Moise,  Claude  64, 
177,  232,378 
Mompoint,Emmanuel 
225,325 
Moody  226 
Moral,  Paul  228 
Moravia,  Charles  190 
Morgan  198 
Moscoso  302 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  405 


N 

Nadal  (les)  302 
Namphy,  Henri 
64,  65,  72,75,  84,  85, 
86,  95,  102,  115,  254 
Napoléon  11171,159 
Nemours,  Auguste 
190 

Neptune,  Yvon  114 
Nérette,  Joseph75, 
117 

Nicholls,  David  158 
Nord  Alexis  64,  184, 
194,  198,205 

o 

Obas  167 
Olivier,  Emile  64 
Oreste,  Michel  190 

P 

Paquin,  Lionel  34 

Pardo,  Lucien  16,  189 
Patria,  183 
Paul,  Edmond  66, 
158,  169,  177 
Paul,  Emmanuel  C. 
232 


Paul,  Jean  Claude  88 
Pauléus,  Sannon  61, 
179,  190 
PèreCabon  170 
Perroux,  François  6, 
79 

Pétion,  Alexandre  16, 
33,50,  65,313,314, 
315,  360,366 
Pharel,  Kesner  1 5 
Pierre  Charles,  Gérard 
232 

Pierre-Louis,Edgar  53 
Pierre-Louis,  Michèle 
114 

Piquion,  René  57, 
325,325,337 
Plésance,  Victorin 
189 

Pompilus,  Pradel  179, 
216,  235,236,  325, 
379,  380 

Pouthas,  Charles  71 
Powell,  William  F. 
203 

Pradel,  Seymour  190 
Préval,  Claude  111, 
112,  113,  114,308, 
Price  Mars,  Jean  45, 
52,58,  190,217,  232, 
266,  356,  378 
Prophète  167 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  406 


Proudhon,  Pierre 
Joseph  163 
Punto  Fijo  72 


R 

Racine,  Etzer  96 
Rameau,  Mario  233 
Régala,  William  87 
Renouvin,  Pierre  157, 
236,381, 
Riche,  Pierre  235 
Rigaud,  Pierre  124 
Rivière  194,  279 
Romain,  Jean- 
Baptiste  236 
Roosevelt,  Théodore 
180,181,221 
Roosevelt,  Franklin 
Delanoë  221 
Roumain,  Jacques 
57,232 

Russel,JohnH  219 


S 

Saint  Victor,  Jean- 
Baptiste  236 
Salnave,  Théophile 
218 


Salomon  jeune, 
Lysius  Félicité  31,  45, 
58,  59,  64,  97,  152, 
153,  155,  157,  158, 
163,  168,169,170,171, 
172,  189,  200,  276, 
317,318,321,366, 
378,  379,  392 
Sam,  Tirésias  Simon 
64,  199 

Schœlcher,  Victor  33, 
83, 

Scully  Timothy,  R. 
119  ' 

Sun  Yat  Sun  8,  149, 
Siegfried,  André  27 
Smark,  Michel  104, 
113 

Smarth,  Rosny61 

Soulouque,  Faustin 

63,153,  157 

St  John,  Spencer  33, 

34 

St  Vil,  Joseph  D.  236 
Staline,  Djougatchvili 
221 

Sterne  190 

Sylvain,  Georges  189 
T 

Théodore,  Davilmar 
200,210 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  407 


Tiga  263 

Ti-Loulou  (Déjoie) 
124 

Tippenhaer,  L.G  187 
Titus  289 
Tokugawa  150 
Trouillot,  Ertha 
Pascal  75,98,99.113, 
116,  275 

Trouillot,  Hénock  232 
V 


Y 

Yankelevitch, 
Vladimir  19 
Young,  Charles  187 


Verna  232 
Viaud,  Léonce  232 
Vincent,  Sténio  55, 
190,  203,210,  221, 
276, 

Virgile  14 
Volcy,  Cassiodore 
233,235 
Voltaire  15 


W 

Weirleigh,  Claudette 
113 

Wilson,  Woodrow 
212,  373 
Windsor  190 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  408 


Table  des  matières 


La  crise  Haïtienne  Contemporaine 

Pages  de  garde 

pl 

Présentation 

P3 

Avant-propos  de  la  deuxième  édition  p  5 


Introduction  p  21 

Première  partie  :  La  Pesanteur  Historique  du 
"Passé  Présent"  p  34 


Première  Proposition  :  La  crise  actuelle  est  un  point 
d'aboutissement  provisoire,  c'est  à  dire  le  produit 
d'une  évolution  en  cours 

p34 

Hier  et  aujourd'hui,  les  "constantes  du  pareil  au 
même"  à  travers  les  changements  évolutifs. 
Immuables  et  Changeantes  réalités  (Analyse  du 
comment  et  du  pourquoi) 

p34 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  409 


Deuxième  Partie  :  Ma  théorie  des  «  Trois 
Crises  » 

Deuxième  Proposition  :  La  situation  actuelle  a  pour 
toile  de  fond  une  crise  générale  à  trois  composantes 
accumulées  et  enchevêtrées 

P71 

A-  la  crise  du  Processus  de  Démocratisation  : 
une  Démocratie  en  Difficulté  de  Naître 

P73 

Les  avatars  d'un  parcours  chaotique  du  processus 
de  démocratisation. 

p  114 

Tableaux  p  143 

B-  La  crise  de  la  «  Société  Traditionnelle  »  : 
une  Modernisation  en  Mal  d'enfantement 

p  152 

I-  figures  de  Modernisateurs  et  Conjoncture  de 
Modernisation  fin  de  siècle  (19è)-début  de  siècle 
(20è  e) 

p  154 

II-  Les  morsures  de  la  modernisation  dans  la 
conjoncture  fin  de  siècle  (19ème)-début  de  siècle 
(20ème) 

pl90 

la  Faillite  de  la  Modernisation 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  410 

pl94 

III-  La  Phase  de  décomposition  Générale  de  la 
«  Société  Traditionnelle  »  (1982-1995) 

p250 

C-  La  Crise  de  Survie  d'Haïti  :  une  véritable 

crise  existencielle.  Dans  tous  les  domaines 
de  la  vie  collective,  la  débâcle,  la  déchéance  et 
la  marche  vers  l'abîme  p  280 

Troisième  Partie  :  Epilogue  provisoire  ....  p  292 

Troisième  Proposition  :  Notre  communauté,  à  la 
croisée  des  chemins  a  atteint  «  le  point  critique  ». 
C'est  l'heure  décisive  du  bon  choix  p  292 

Alors,  la  question  véritable  :  Crise  des  élections  ou 
Crise  de  régime  :  la  démocratie  incertaine  ?  Dans  la 
compétition  des  modèles  pour  la  «  modernisation- 
démocratisation  »  d'Haïti  (quatre  sont  ici 
mentionnées),  l'option  progressite  d'avenir  d'une 
«  modrenisation  à  l'haïtienne  »  pour  «  changer  la 
Vie  »  :  sa  définition  et  ses  arêtes  majeures  ..  p  300 

Ce  poids  de  l'international  sous  la  houlette 
principale  des  Washington  p  302 

Annexes  p  3 1 3 


Bibliographie  de  la  première  édition       p  345 


LA  CRISE  HAÏTIENNE  CONTEMPORAINE  /  411 


Notice  bio-biblographique  de  Leslie  F.  Manigat 
Professeur  des  Universités 
Ancien  Président  Constitutionnel  de  la  République 

P367 

René  Dépestre  opine  sur  1'  «  Eventail  d'Histoire 
Vivante  d'Haiti  »  de  Leslie  F.  Manigat        p  397 


Imprimerie  Mëû\&-*7ex€e 

No.  89-A,  Rue  de  l'Enterrement,  Port-au-Prince,  Haïti,  W.l.  HT  6113 
Tel  :  2223-7220/  3402-0482/  3793-0399 
E-mail  :  Joellorquet@yahoo.com 


Né  le  16  Août  1930,  à  Port-au-Prince,  d'une  famille  capoise 
d'enseignants,  d'hommes  politiques  et  de  diplomates,  Leslie 
F.  Manigat  est  un  professeur  universitaire  haïtien  de  carrière 
qui,  après  ses  études  primaires  et  secondaires  à  l'Institution 
Saint  Louis  de  Gonzague,  et  ses  études  supérieures  à 
l'Université  de  Paris  (Sorbonne  et  «  sciences  po  »,  a  enseigné 
et/ou  conduit  des  recherches  en  histoire,  en  sciences 
politiques  et  relations  internationales  comme  professeur  de 
l'Ecole  Normale  Supérieure  et  directeur  fondateur  de  l'école 
des  Hautes  Etudes  Internationales  devenue  plus  tard 
INAGHEI  de  l'Université  d'Haïti  (1953-1963)  ;  Research 
associate  au  Washington  Center  of  Foreign  Policy  Research  de  la  School  of  Advanced 
International  Studies  (SAIS)  Johns  Hopkins  University  (1963-1964)  ;  Maître  de  conférence  à 
l'Institut  d'Etudes  Politiques  de  Paris  et  chargé  puis  Maître  de  recherches  au  CERI  (Centre 
d'Etudes  des  Relations  Internationales)  de  la  Fondation  Nationale  des  Sciences  Politiques, 
laboratoire  associé  au  Centre  National  de  la  Recherche  Scientifique  (CNRS),  Paris  (1964- 
1974)  ;  membre  du  séminaire  d'histoire  des  relations  internationales  dirigé  par  le  doyen 
Pierre  Renouvin  et  le  professeur  Jean  Baptiste  Duroselle  (1964-1968),  Maitre  de  conférence 
au  département  d'histoire  de  l'Université  de  Paris  VIII  (Vincennes  1969-1974,  habilité  par 
décision  du  Conseil  National  des  Universités  françaises,  entérinée  par  arrêté  ministériel,  à 
diriger  les  travaux  de  doctorat  ;  Directeur  de  l'Institue  of  International  Relations  de  l'University 
of  the  West  Indies  (1974-1978)  ;  Professeur  à  la  «  Maestria  de  Ciencias  Politicas  »  de  la 
Universidad  Simon  Bolivar,  Caracas  (1978-1986).  Dans  l'intervalle,  il  a  aussi  fait  des  « 
missions  d'enseignement  »  ou  dirigé  des  séminaires  de  recherches  à  Yale  University 
(Council  on  Latin  American  Studies),  au  royal  Institute  of  International  Affairs,  Chatham 
House,  Londres,  à  l'Université  de  Bordeaux  et  à  l'Université  Antilles  Guyane,  et  a  été  aussi 
fellow,  puis  membre  du  Council  on  Latin  American  Program  du  Woodrow  Wilson  International 
Center  for  Scholars,  Washington  D.C.  De  retour  dans  son  pays  après  vingt-trois  ans  d'exil,  le 
Professeur  Manigat  a  brièvement  servi  comme  Président  constitutionnel  de  la  République 
d'Haïti  (février-Juin  1 988)  avant  d'être  renversé  par  les  militaires.  Après  sa  courte  présidence. 
Manigat  a  repris  sa  carrière  d'enseignant  pour  la  terminer  comme  «  Guest  Scholar  »  au  « 
Woodrow  Wilson  International  Center  for  Scholars  »  à  Washington,  puis  professeur  Invité  à 
l'Institut  Universitaire  des  Hautes  Etudes  Internationales  de  l'Université  de  Genève  (1989  et 
1990),  au  Département  d'Histoire  ainsi  qu'au  Magistère  des  Relations  Internationales  de 
l'Université  de  Paris  Panthéon-Sorbonne  (1 989-1 990)  et  en  dernier  lieu,  à  la  Faculté  de  Droit 
et  de  Science  Politique  de  l'Université  de  Bordeaux  (1 993). 

Rentré  dans  son  pays  et  récemment  retiré  de  toutes  activités  politiques 
responsables,  il  s'adonne  surtout  à  ses  activités  intellectuelles  au  service  de  la  jeunesse.